I. Cf. le chap. sur les sentiments intellectuels
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L*hommc veut généraliser à tout prix, celui même qui n'admet que les faits ; car il ne comprend pas que la nature ne soit pas systématique. N'est-ce pas le suprême degré de l'esprit de généralisation que de prendre ses impressions pour la réalité, et de se faire la mesure des choses? C'est le défaut des purs sensitifs. Leurs souvenirs, leurs associations sont immédiatement érigées en lois. Ils généralisent spontanément sans le savoir. Si je dis : le soleil est un petit rond, parce que je le vois tel, je prends ma vision pour la mesure de la nature, je généralise précipitamment.
L'éducation de l'esprit se confond pour une bonne part avec celle des sentiments et de la volonté. L'intelligence ne peut rester toujours dans l'état de tension qui est celui de la réflexion. Il faut que l'intelligence devienne une habitude, qu'elle s'exerce au dehors de la conscience réfléchie, ou seulement sous son contrôle. Presque tous les raisonnements compliqués par lesquels passe le mathématicien pour aboutir à une solution sont devenus instinctifs. Toutes les connaissances une fois acquises sont abandonnées à cette fonction presque complètement automatique, le souvenir. Il ne suffit pas de comprendre pour apprendre : il faut répéter souvent ce que l'on veut savoir; il faut faire intervenir le temps qui crée l'habitude. Les esprits les plus vifs ne sont pas les plus féconds. Un esprit personnel, original est souvent lent : un esprit vif n'a pas le temps de digérer ses pensées. Descartes avait horreur de ces esprits. Sa pensée n'était pas souple, elle s'avançait lentement par des étapes linéaires et successives.
Mais si la pensée a besoin de se faire habitude, sentiment, c'est aussi un danger pour elle. Car cessant de se penser efle-mème, elle ne s'oppose plus aux choses ; elle cesse d'être critique, elle va comme une force. Si encore elle perdait alors toute conscience de sa dignité, si elle ne savait jnême plus qu'elle est une pensée ! Mais elle se sait encore
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une pensée, et no se distinguant plus des choses, elle se croit infaillible. On appelle préjugés les sentiments intellectuels qui prétendent au rang de pensées. Sans doute le sentiment est respectable en ceci qu'il exprime parfois une vérité. Ce que les hommes appellent un préjugé peut être une vérité devenue familière et dont on ne sait plus les raisons. Mais les sottises aussi peuvent perdre leurs titres, et passer pour des principes respectables. L*homme a besoin de vérité, et comme toujours quand il veut satisfaire une passion forte il se contente à bon marché. Toute raison ])erdue doit être retrouvée, ou si elle ne peut l'entre il faut le savoir et le dire. Un sentiment qui se pose comme tel et se glorifie de n*étre rien de plus est indigne de respect.
Au reste, on peut opposer à ces habitudes inconscientes ce qu'on peut appeler l'habitude de la volonté. Car la réflexion elle-même, à s'exercer souvent, devient plus aisée ; et sans rien perdre de sa pleine conscience elle est prompte comme un instinct.
Il ne suffît pas pour former l'esprit de former spécialement les sentiments intellectuels. L'éducation de l'esprit dépend de l'éducation générale du caractère. Deux hommes qui diffèrent en apparence par l'esprit diffèrent souvent par leurs passions ou leur volonté. Ils n'ont pas voulu discipliner leur pensée ; ils ont donné au plaisir le temps de l'étude. Les esprits paresseux sont souvent des âmes paresseuses. Les dogmatiques n'ont pas toujours le courage du doute, pas plus que les sceptiques celui de l'affirmation. Quand il s'agit de questions morales surtout, nous n'osons descendre au fond de notre conscience, car nous sentons combien d'intérêts, d'affections même respectables risque de troubler une affirmation nette. Méfions-nous surtout de cette lâcheté qui se couvre de raisons mystiques telles que celles-ci : la vanité, l'obscurité des discussions, des choses humaines ; comme si Dieu voulait d'un amour qui ne .s'est pas d'abord donné aux hommes, comme s'il n'exigeait pas qu'on allât à lui par l'humanité. Les esprits contra-
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riants sont souvent des caractères contrariants. La discussion est pour eux une lutte, un sport. Il s'agit de vaincre un adversaire, non de conquérir une vérité. La riposte d'un avocat est un moyen de défense. Nous nous surprenons dans une discussion vive à inventer des objections artificielles, à faire arme de tout, même de sophismes, mus comme par un instinct de conservation, ou une colère belliqueuse. On n'oserait affirmer que tout savant est toujours un honnête homme. Mais il faut qu'il le soit tout au moins dans la recherche de la vérité ; et il y a bien des chances pour que la probité, la pureté intellectuelles se communiquent à toute la vie.
L'éducation de l'esprit varie avec les âges, les sexes, les types intellectuels. Nous essaierons de caractériser ici quelques-unes de ces variétés ; l'intelligence de l'enfant, de la femme, et l'éducation qui convient à chacune d'elles.
Ce qui caractérise un enfant, c'est qu'il est avant tout un organisme ; il est sérieux, presque religieux quand il mange. C'est aussi un cœur : il aime, il hait, il est fou de joie, de colère. Ce n'est pas un esprit. Les choses ne l'intéressent pas en elles-mêmes. On a expliqué certaines formes de la cécité nerveuse par la distraction : le malade ne voit que ce qu'il a intérêt à voir. De même l'enfant ne s'intéresse qu'à ce qui tou<:hc ses sentiments, ses passions. On disait à un enfant, pour lui apprendre la soustraction : « Je te donne 5 pommes, je t'en prends 3, combien t'en reste-t-il ? » et l'enfant de répondre : « Tu me dis que tu me donnes 5 pommes, et tu ne m'en donnes même pas une ! » Interrogés en classe, les enfants se hâtent de parler sans autre but que de répondre afin de faire preuve de leur zèle. Les questions sont pour eux comme des devinettes ; le professeur détient la réponse, comme un oracle. Ils ne se doutent pas encore de ce que c'est que comprendre.
Celte inertie intellectuelle s'accompagne d'une intensité
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aiguë de la sensibilité. L'enfant n*a pas d'expérience, il lui est impossible de corriger une joie ou une souffrance par une autre. Tous nous avons gardé le souvenir aigu de ces souffrances d'enfance, pendant lesquelles il semble que le monde soit fini. L'intensité des impressions fait qu'elless'accrochent pour ainsi dire à la mémoire. C'est un danger ; il est très grave à cause de cela de contracter un vice à cet âge, il risque d'ôtre inoculé pour la vie. Ce qu'on appelle l'esprit d'observation chez l'enfant est souvent un emmagasinage tout passif. Il ramasse un caillou, une fleur, un insecte, indifféremment, les regarde, et lesjette, au hasard d'une curiosité mobile. Ou il cassera l'un,, ouvrira les autres, non pour s'instruire mais comme il ramasserait une autre fleur, un autre insecte, un autre caillou. S'il s'y attarde c'est le plus souvent pour s'en faire des jouets, exercer son bras, ses mains.
L'enfant a une forme d'imagination que l'on peut appeler fantastique. L'imagination adulte est surtout pratique, elle n'a d'objet que de prévoir la réalité, de la suivre pas à pajy (imagination scientifique) ou si elle la transfigure c'est sans la perdre de vue (inspiration artistique). Au contraire l'imagination enfantine n'est pas limitée par l'expérience,, elle est débridée. Tolstoï se rappelle ses imaginations quand on l'avait enfermé dans la chambre noire : il méditait dcs^ vengeances atroces contre son précepteur * . Anatole France^ note les impressions étranges de l'enfant devant les grandes personnes. « J'étais heureux, très heureux, je me représentais mon père, ma mère et ma bonne comme des géants très doux, témoins des premiers jours du monde, immuables, éternels, uniques dans leur espèce. J'avais la certitude qu'ils sauraient me garder de tout mal et j'éprouvais prèsd'eux une entière sécurité ». Les choses qui nous sont familières paraissent à l'enfant disproportionnées et singu-