Anatole France, Le livre de mon Ami
-266 l'éducation de l'esprit
lières : « Ma mère n'entr'ouvrait pas son armoire à glace sans me faire éprouver une curiosité fine et pleine de poésie. Qu'y avait-il donc dans cette armoire? » — a Ma mère plaçait chaque nuit mon berceau au milieu de la <'hambre, sans doute pour le rapprocher du sien, dont les rideaux immenses me remplissaient de crainte et d'admiration. A peine étais-je couché, que des personnages tout il fait étrangers à ma famille se mettaient à défiler autour de moi. Ils avaient des nez en bec de cigogne, des moustaches hérissées, des ventres pointus et des jambes comme des pattes de coq. Ils se montraient de profil, avec un œil rond au milieu de la joue et défilaient, portant balais, broches, guitares, seringues et quelques instruments inconnus ». L'enfant ne peut raconter un fait sans le transfigurer. Les tribunaux le savent bien, ils ne font pas fonds sur le témoignage des enfants. L'enfant n'attache pas d'importance à la vérité pour elle-même ; pourquoi dire vrai plutôt que faux ? II ment pour le plaisir, le plaisir d'inventer. Il distingue mal la fiction de la réalité. Racontez-lui une histoire extraordinaire, invraisemblable sur des événements qu'il constate tous les jours : il vous interrogera du regard, ne sachant trop que croire. Le cousin de Poum va l'emmener à la chasse, mais il lui dit qu'il a invité l'ambassadeur d'Autriche, et qu'il l'attend. Gela paraît naturel à Poum, ou plutôt il croit à moitié, il ne ♦sait trop*.
Non seulement il ne sait trop que penser des choses, mais il a peine à ordonner les événements de sa propre vie. Il distingue mal les temps. Le jeune L. G., âgé de l\ ans, emploie le mot demain pour désigner n'importe quel moment de l'avenir. « Quand repartiras-tu pour le Sénégal ? — Demain » ; il semble se rendre compte pourtant <(ue c'est dans beaucoup de jours. Mais voici qui est plus i'*l range : il emploie le mot demain pour désigner le passé :