LA FEMME
qui les formules apprises ont quelque chose de sacré et qui se considèrent comme des initiées au milieu d'un peuple de profanes.
L'imagination féminine est vive, abondante : les romans écrits par des femmes sont souvent démesurés. Mais il ne semble pas que la femme ait le don des constructions systématiques, des hypothèses fécondes. En revanche elle possède le don de l'observation minutieuse et patiente. On utilise les femmes aux travaux de détail dans les laboratoires de chimie ; car la femme a une vie discrète et attentive, qui a développé chez elle le sens des nuances. Un élève de philosophie s'intéresse au grands développements sur l'univers et goûte peu la menue analyse. La jeune fille, au même âge, s'intéresse à l'analyse plus qu'aux constructions.
Mais grâce aux méthodes nouvelles d'éducation les imperfections intellectuelles que nous venons d'énumérer disparaissent, l'instruction féminine se répand et gagne en solidité, en sérieux. Un typt; intellectuel féminin est en train de se former qui se rapproche du type intellectuel masculin. Il y a des femmes avocats, professeurs, médecins; il y a des femmes mathématiciennes, et de premier ordre. Faut-il le regretter, faut-il s'en réjouir? 11 faut le constater simplement; on ne s'oppose pas à la vie, à l'évolution humaine.
On prétend que cette évolution est factice, opposée à la vraie nature de la femme. On dit que les femmes les plus intelligentes n'ont jamais rien créé. La raison est médiocre : les femmes n'ont pas eu le temps de créer. Il n'y a pas de création spontanée. La femme n'a pas eu le milieu intellectuel nécessaire, et elle n'a pas encore le milieu moral de sympathie. La plupart des insuffisances que les hommes reprochent aux femmes proviennent de l'éducation qu'ils leur ont donnée. Et puis dans la durée d'un siècle, combien V a-t-il d'inventeurs ? Deux ou trois à peine ; et parmi les plus distingués, combien apparaîtront comme la monnaie des grands hommes. Bourget ? C'est la monnaie de Taine ;
276 l'éducation de l'esprit
Lemaître? C'est la monnaie de Renan. Quand même la femme aurait, dans le monde de la connaissance, le rôle de gardienne de la tradition, c'est un beau rôle ; conserver» c'est encore créer.
Les évolutions sociales se soucient peu des intérêts humains. Les idées sont des forces qui vont. Rien ne sert de gémir sur la transformation de la femme moderne, elle est liée à la diffusion des lumières, aux idées d'égalité,, d'émancipation universelle. Il faut seulement refaire un mélange vivant des qualités qui furent le charme et la dignité de la femme dans le passé avec celles qu'elle veut conquérir dans l'avenir.
Les Ghrysales sont choqués de voir la femme s'occuper des choses de l'esprit. Administrer une maison et plaire» être utile et être belle, c'est à quoi ils veulent borner son idéal. Il leur semble que ce qu'elle pourrait donner de son temps, de son esprit, de son cœur à la société, à des causes généreuses, serait autant de dérobé à la famille. Rien de plus faux. Les richesses matérielles seules sont consumées par la dépense; pour les richesses morales c'est l'inverse, la dépense les multiplie. Lorsqu'elle se prodigue dans des émotions généreuses une âme ne s'appauvrit pas, elle s'enrichit. Une intelligence ne s'use pas lorsqu'elle se déploie sur des objets multiples, elle se fortifie. Limiter l'horizon de l'âme, c'est l'atrophier et la flétrir. Certes il ne manque pas dans la famille d'occasions de répandre sa tendresse et d'exercer sa pensée. La famille est un petit univers presque aussi rempli de ressources que le grand ; mais ce n'est pas une raison pour en fermer toutes les fenêtres. Il en est des familles closes comme des petites villes. Les événements minuscules se grossissent, l'attention séjourne trop longtemps sur chaque détail : aucun des heurts de la vie quotidienne ne passe inaperçu, il ne se fait pas cet oubli bienfaisant grâce auquel les sympathies peuvent sans cesse se renouveler, se rajeunir. Pour les missions sociales, pour la poursuite de tout idéal généreux, pourvu qu'il soit vivant et