‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 138 sur 150 · LE CARACTÈRE SQQ · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE SQQ

ment direct. La joie intellectuelle n*a jamais la vivacité, la fraîcheur du sentiment de Tenfant et de Tadolescent. Aussi peut-on se demander s'il n*y a pas des moments où il faut redevenir enfant. Mais ces moments ne peuvent qu'être courts et rares. A supposer qu'un homme qui a conscience de sa raison pût goûter une joie d'enfant, il ne voudrait pas d'un bonheur sans pensée toujours corrompu par la conscience d'une certaine déchéance. Mais le voulût-il, il ne le pourrait pas. Il ne peut s'empêcher de comparer, de prévoir, de se souvenir. « Quelle âme humaine n'a en elle-même au bout d'un certain temps assez d'illusions détruites, assez de déceptions accumulées, assez de ruines intérieures pour qu'au moindre souvenir qui les agite il ne s'en échappe un .nuage épais de tristesse * ? » Qu'il n'aspire donc plus qu'à des joies assourdies, aux joies apaisées de l'art ou de la philosophie. Car il apportera partout quoi qu'il fasse cette pensée que Pascal appelle « la pensée de derrière la tête ».

L'état normal de l'homme est un état tel que la volonté soit jointe à la sensibilité sans en troubler le jeu : ce n'est ni un état de sensibilité pure, ni une perpétuelle tension, c'est un état d'adaptation de la volonté à la nature, un gouvernement libéral de la nature par la volonté.

Quels sont les moyens de former la volonté ; comment affermir une volonté faible?

Gela dépend des causes et de la nature de cette faiblesse. Le remède à l'aveuglement, à la légèreté, c'est la culture de l'intelligence. Par sa discipline sévère, le travail intellectuel oblige l'esprit à une application soutenue et le rend capable de poser les termes d'un problème à résoudre — que ce soit un problème pratique ou un autre — et d'en poursuivre méthodiquement la solution. Le bienfait principal de l'instruction est qu'elle nous apprend qu'il y a

i^ Prévost . Paradol. Etudes sur les moralistes français y p. 283 (Hachette).

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d'autres façons de penser et d'agir que la nôtre, et que, à supposer que nous soyons dans le vrai, nous ne sommes pas dépositaires de toute la vérité.

Le remède à la timidité et à la gaucherie, en général à la défiance de soi, c'est de prendre conscience de sa force. Prouvons à l'enfant timide qu'il peut plus qu'il ne pense. Par les encouragements, les promesses, les menaces mêmes, forçons-le à parler, à jouer avec des camarades. Il se décidera à agir du jour où il aura constaté que l'action est possible. Ou bien persuadez-le par l'exemple. On fait mieux ce qu'on voit faire par un moniteur, ou plutôt encore par un plus petit que soi : où d'autres réussissent et surtout un plus faible, ne puis-je au moins tenter l'épreuve? Si la timidité a pour cause le doute où nous sommes touchant le jugement des autres sur nous-mêmes ; si la gaucherie résulte de notre préoccupation du public, elles ne peuvent cesser que par la fréquentation des hommes. Nous aurons plus d'assurance et plus d'aisance quand nous saurons mieux et par expérience leurs jugements ordinaires, que nous aurons pris l'habitude de les affronter.

Si notre mal est l'indécision pratique par excès de raffinement intellectuel, il n'est qu'un moyen : saisir toutes les minimes occasions d'action. En évitant l'irrésolution dans les petites choses, on s'habitue à prendre les résolutions les plus graves. Avoir du caractère, dit Kant*, cela consiste à vouloir constamment la même chose et à la mettre réellement à exécution. Ai-je, par exemple, promis quelque chose, je dois tenir ma parole, quelque inconvénient qui puisse en résulter pour moi. Je prends la résolution de me lever tous les jours de bonne heure pour étudier ou pour me promener. Mais le moment venu, je m'excuse : il fait trop froid, j'ai trop sommeil, etc. Si je

I. Kant, Traité de pédagogie, éd. Thamin, p. io4 (Alcan, 1886).

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remets ainsi de jour en jour l'exécution de ma résolution, je finis par perdre toute confiance en moi-même. Surtout il faut ôter à ceux qui souffrent de cette maladie la superstition de rintelligence, de la vie intérieure*.

Mais le grand ennemi de la volonté, avons-nous dit, ce n*est pas l'intelligence, c'est le sentiment, émotion, passion, habitude. Nous avons vu que la volonté peut créer des habitudes; peut-elle faire naître une passion et comment? Pouvons-nous nous contraindre à aimer? Les théologiens débattent cette question. Kant nie que cela soit possible. Le devoir, dit-il, peut commander d'être juste, non d'aimer son prochain ; l'amour ne se commande pas. On peut se forcer à agir comme si l'on aimait, non se forcer à aimer. Mais il y a lieu de réfuter ici Kant par Pascal. Il y a, selon Pascal, des moyens indirects de provoquer en soi un plaisir. On y parvient par l'imagination : évoquer l'idée de ce plaisir et toutes les images, toutes les pensées de nature à le renforcer ; on y parvient aussi par les actes : faire comme si on l'éprouvait.

La psycho-physiologie moderne admet la valeur de ces deux procédés. D'une part, l'image mentale d'un acte ou d'un sentiment provoque cet acte ou ce sentiment. Quand il est convenu qu'on fera tel mouvement chaque fois que se produira tel signal, l'attente fait naître une image du signal si intense qu'elle peut provoquer l'acte avant le signal^. C'est le phénomène de l'a attention cxpectante », du a vertige mental ». Il est des habitudes d'imagination dangereuses, parce qu'elles finissent par nous amener tout naturellement à accepter ce que nous n'envisageons au début que par simple curiosité. Malebranche conseillait à celui qui désire être touché de la grâce d'entretenir sa pensée dans un état de perpétuelle sollicitation, d'installer

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