CLASSIFICATION DES FAITS DE CONSCIENCE
La « mauvaise tête » d'un enfant boudeur s'excuse par son « bon cœur » ; on dit de La Fontaine qu'il avait plus « d'esprit » que de « volonté » ; on décore un héros même s'il n'a pas beaucoup d'intelligence.
Telle est la distinction courante des faits psychiques : lo cœur, l'esprit, la volonté. C'est celle que nous adopterons.
L'homme sent et agit.
Il pense.
11 veut.
L'homme est surtout action et sentiment ; et nous l'étudierons plus loin comme tel, avant de l'étudier comme être intelligent. Mais rien ne se comprend que par l'esprit. Dans ces préliminaires qui ont pour objet de nous amener au vrai point de vue sur les choses nous parlerons donc d'abord de l'esprit.
On entend ordinairement par esprit : i° les sensations ainsi que les images ou souvenirs de sensations, par exemple les sensations de vue, souvenirs visuels et les diverses formes de relations qui les lient (relations d'espace, de temps, associations entre les diverses sensations ou images. Ex. : la vue et le souvenir du son d'une cloche). Ces faits sont les matériaux de l'esprit. Ils dépendent pour une grande part de conditions organiques connues : ainsi on connaît les conditions organiques précises de la vision :
3° les opérations intellectuelles ou les pensées proprement dites (jugement, raisonnement) en tant qu'elles s'appliquent aux faits précédents. Ces opérations se trouvent mêlées à des opérations presque inconscientes où on ne les reconnaît pas toujours, telles que la mémoire ou même l'observation sensible ;
3° les idées (par exemle l'idée du cheval, du triangle) qui ne sont autres que des jugements incomplets sur les relations de nos images, prises en elles-mêmes, sans la considération de l'accord ou du désaccord de ces idées avec la anture des choses. J'ai cette idée : mais est-elle vraie ? La pensée ou l'idée diflerent donc seulement dans leur rapport
3o FORMES GÉNÉRALES DE L\ VIE CONSCIENTE
aux choses. En elles-mêmes elles sont identiques. On peut donc employer indifféremment les termes pensée ou idée.
Il n'y aurait, d'après ces définitions, de pensée ou idée possible que des sensations et des images. Et de fait les sensations et les images et surtout les relations temporelles et spatiales qui les lient sont plus nettement discernables que les sentiments, et se prêtent par suite seules aux sciences exactes, telles que la géométrie, la physique, etc. On ne pense, on ne parle nettement que par images. Une pensée, un projet qui n'atteignent pas le milieu social et humain, c'est-à-dire le milieu physique où l'humanité se développe, sont des pensées, des projets vains.
Mais il est essentiel d'observer que ce qu'on appelle le sentiment est mêle de pensées et d'idées, c'est-à-dire de jugements, de raisonnements. De même que les seuls matériaux de l'esprit sont les sensations et les images, ceux de la sensibilité sont les émotions, les émotions imaginaires ou souvenirs d'émotions, les sensations ou images considérés comme sources d'émotion ou d'action. Tout le reste se compose de jugements, raisonnements touchant ces matériaux, d'une pensée directrice ou volonté naturelle qui en use. Telle est la synthèse que l'on appelle une tendance, une passion*. Tout cela est un ensemble dépensées, d'idées, d'opérations intellectuelles.
D'autre part les faits précédemment cités comme constituant seuls l'esprit, sensations et images, relations spatiales, opérations intellectuelles qui les lient, sont considérés, peuton dire, comme des sentiments, quand ils sont rapportés à l'individu. Une sensation de vue, les jugements qui l'accompagnent, si indifférents qu'ils soient, s'ils n'ont pour objet que de faire vivre l'animal ou d'aboutir à un coup de poing sont pratiquement des sentiments. Enfin les pensées elles-mêmes peuvent se traduire par des sentiments, qui les enveloppent de telle sorte que celui qui jouit ou souffre par