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CHAPITRE III

Les divers degrés de la conscience des sentiments. — Les diverses espèces de sentiments. — Tendances ou inclinations, et émotions. — Tendances acquises : passions et iiabitudes. — Les systèmes de tendances ou l'individualité. — Rapport entre les tendances et les émotions : les émotifs et les actifs. — Le sentiment et le mouvement. — Le sentiment et la pensée. — Les sentiments inanalysables. — L'association, la fusion des sentiments. — L'imitation et la suggestion des sentiments. — Caractère égoïste, ego- altruiste, altruiste des sentiments. — L'éducation des sentiments.

Nos sentiments cest nous-mêmes, cest ce qui nous fait mouvoir; nos idées cest la contemplation impersonnelle et froide. Pour que les conceptions de notre raison nous gouvernent, il faut qu elles descendent de la tête dans le cœur.

Comment diriger le cœur et par lui la conduite ?

La première condition, cest de le connaître. Or, il se dissimule. Nos sentiments fermentent obscurément et se transforment sans que nous en ayons conscience. Ils sont comme des semences qui germent, qui se nourrissent et s* enracinent par un travail souterrain, puis ils surgissent et leur épanouissement devient irrésistible. Chacune de nos tendances est comme un être qui vit en nous y d*une vie quasi indépendante. Son allure varie selon sa nature et selon les individus. Chacune

de nos émotions est la manifestation de nos tendances ou le germe qui peut faire naître une tendance.

Nous pouvons, à condition de le vouloir et de savoir nous y prendre, affaiblir et détruire un sentiment, ou au contraire faire naître et développer un sentiment. Il s'agit avant tout de créer en nous des tendances. Car les tendances sont des prédispositions, comme des réservoirs d*émotions et d'actions. Créer des tendances, cest donc rendre Vhomme indépendant des excitations extérieures, des choses: économie précieuse de temps et de peine.

Mais d'autre part l'homme veut jouir et ne veut pas souffrir. L'éducation morale sera donc l'art de faire jouer les émotions de manière à agir sur les tendances. Pour faire jouer les émotions, on se sert des phénomènes organiques, qui tantôt sont les causes, tantôt les effets ou les signes des émotions. La discipline est l'ensemble des démarches accomplies pour tenir, par l'intermédiaire du corps, les sentiments en haleine. Cest par la suggestion que l'on agit sur le sentiment : on arrive à lui par son expression. Une simple idée peut-être un commencement de sentiment, et posséder déjà une efficacité. On peut aussi utiliser l'association des sentiments, et agir sur un sentiment par l'intermédiaire d'un autre.

Il est des sentiments particulièrement illogiques et par suite particulièrement difficiles à suivre et à commander : telle la sympathie.

Les procédés les plus recommandables pour diriger les sentiments des enfants sont : le choix et l'arrangement du milieu moral où ils se forment en s' adaptant ou en réagissant; — l'appel à certains sentiments dont on se sert comme d'alliés : /'alTection autant que possible, la crainte le moins possible, quelquefois le plaisir souvent /'instinct ^d'imitation (rien de plus fort que l'exemple), et quand elle est légitime /'admiration sur laquelle se fonde le respect, /'autorité morale, /'ascendant.

On peut entendre par sentiment tout fait de conscience considéré dans son rapport à l'individu, qu'il soit ou non

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senti comme joie ou tristesse. Au contraire tout fait considéré comme un terme en rapport avec d'autres termes, abstraction faite de l'individu qui constate le rapport, est objet de pensée. Il y a dans le bruit de la mer une information sur son état d'agitation, sur la distance, la nature sablonneuse ou rocheuse de la côte : voilà le côté pensable ou, comme on dit encore, représentatif, objectif de cette sensation. D'autre part j'y trouve, selon mon état d'esprit, un bercement, la caresse d'une respiration puissante qui m'enveloppe, ou au contraire un va-et-vient inutile, monotone, agaçant, quelque chose de morne et de stupide, ou encore une menace, les assauts répétés d'une force irrésistible et ennemie : voilà le côté sentimental de la même sensation. Un théorème de géométrie est une pensée; i'inquiétude, l'enthousiasme du mathématicien sont des sentiments.

Un sentiment peut n'être ni agréable ni pénible ; il y a des sentiments indifférents ; telle la surprise, certaines saveurs comme le goût de la gomme, etc. Les sentiments peuvent être aussi conscients ou inconscients ou subconscients.

La réalité du sentiment n'est pas proportionnelle à la conscience qu'on en a. Il faut distinguer la force réelle du sentiment, de l'intensité que lui prête celui qui l'éprouve. L'existence d'un sentiment inconscient est trahie par ses effets. Si nous avons du bonheur, nous n'y pensons pas continuellement ; il nous donne tout de même, dans le temps même où nous l'avons oublié, plus d'élan, plus d'aisance pour agir. Nous sommes parfois étonnés de nos propres actes, qui nous révèlent un sentiment ignoré. L'instinct de conservation nous fait éviter un danger sans que nous sachions seulement que ce danger existe. Un désespéré qui veut se suicider et que l'on sauve remercie son bienfaiteur.

Nos sentiments travaillent en nous et se transforment sans que nous en ayons conscience. Nous retrouvons après

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une longue séparation un ami d'autrefois; nous sommes étonnés de n*avoir plus rien à lui dire. Inversement nous rencontrons après une longue séparation une ancienne relation qui ne nous avait jamais spécialement intéressé. La douceur du souvenir nous porte à lui prêter plus d'attention. On s*cst connu indifférent, dit le peintre romancier Fromentin, on se retrouve ami.

La plupart des sentiments sont des synthèses qui contiennent des sentiments élémentaires. C'est cette complexité des sentiments qui donne lieu à l'analyse psychologique. Ces sentiments élémentaires ne sont pas tous conscients. Voilà pourquoi l'on agit quelquefois mal en se faisant illusion à soi-même : dans le sentiment qui nous pousse nous n'avons pas surpris les éléments bas ou vulgaires. Nous expliquons nos actions d'une manière ; ils les gouvernent d'une autre.

Si les poètes idéalisent, c'est qu'à propos d'un sentiment simple il se développe dans leur âme une foule de sentiments secondaires qui viennent s'y greffer. La tendance à enrichir tout sentiment d'un luxe d'émotions adventices est dangereuse : le sentiment naturel et véritable finit par disparaître inaperçu sous cette belle frondaison : d'où de cruelles illusions sur sa valeur et sa durée * .

On appelle émotions les crises affectives, les plaisirs et les douleurs : ce sont les manifestations aiguës du sentiment» Mais les sentiments fondamentaux, ce sont les tendances ou inclinations, dont les émotions ne sont que la conséquence ou le moyen. C'est ainsi que l'on note d'une part l'explosion des orages qui troublent l'atmosphère tel jour en tel lieu, et d'autre part la formation et la marche des dépressions atmosphériques qui peuvent produire des orages ou qui en sont résultées.

I. Pour plus de détails sur les relations entre les sentiments et l'imagination ou Tintelligence, voir Les passions.

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Il y a des inclinations qui préexistent à Témotion, d'autres qui résultent de l'émotion. Les premières sont en nous à l'état de prédisposition innée ou héréditaire. L'enfant manifeste avant Texpérience les besoins de la vie végétative, la faim, la soif, etc. Chez tous les hommes la curiosité, le besoin d'aimer sont instinctifs. Ce qui prouve l'existence de tendances antérieures à l'acte, c'est la disproportion de la réaction à l'excitation. La vivacité des émotions est souvent chez les jeunes filles hors de proportion avec leur occasion, comme si, des énergies émotives s'étant accumulées, un rien suffisait à opérer le déclenchement.

Qu'est-ce qu'une tendance ? Une tendance est constituée ordinairement par une suite d'états intérieurs, par un déroulement continu dans la conscience, par un devenir intérieur. Autre chose encore caractérise la tendance : c'est qu'elle a un but, elle est dirigée vers une fin. Par là la tendance ressemble à la volonté. Vouloir c'est agir en vertu d'une pensée réfléchie ; la volonté, c'est la pensée réfléchie efficace. La tendance est la même chose, avec cette différence qu'elle est indépendante de la réflexion, qu'elle est régie par une idée directrice qui reste en quelque sorte en dehors de nous, qui nous porte vers un objet comme une force. La tendance, c'est la volonté moins la réflexion; la tendance est une volonté naturelle. Cette volonté peut agir toute seule sans l'aide de la première. Ainsi, lorsque je suis distrait, je marche, j'évite les obstacles sans m'en douter. Les passions, les tendances inférieures elles-mêmes évoluent en moi en dehors de ma volonté. Dans tout homme il y a donc deux hommes : l'homme-nature et l'homme-volonté. L'homme estune volontéen présence d'un ensemble de tendances naturelles. Parfois même ces tendances (nous les énumérerons plus tard) sont en opposition avec la volonté. Les volontés naturelles peuvent, aussi bien que la volonté réfléchie, se présenter à l'état de crises : il y a des désirs qui sont comme des explosions.

Le but des tendances est très variable : il peut être le

mouvement, rémolion, celte synthèse d*émotions durables et harmoniques qu'on appelle le bonheur. Les tendances ne sont pas à l'état de désorganisation. Leur ensemble forme un tout complexe en général ordonné : il y a parfois une tendance dominante, qui est assez souvent, mais pas forcément toujours, la conservation du corps.

L'ensemble des tendances systématiques est comme un organisme psychologique. L'organisme physique se compose de vies individuelles agglomérées : chaque cellule a une existence propre, l'organisme est une république dont tous les membres ont une vie égoïste et indépendante. Ce qui le prouve, c'est que les uns survivent quelques instants aux autres (dans la mort générale de l'organisme le cerveau et le système nerveux périssent les premiers) et que les uns se portent bien pendant que les autres sont malades. Mais indépendamment de cette vie propre, chaque élément collabore avec les autres, contribue à la vie de l'ensemble. Ainsi que l'a dit Claude Bernard, l'organisme semble être régi par une idée directrice. De même au point de vue psychologique l'homme est un organisme. Chacune de nos tendances a sa vie propre et concourt à la vie de l'ensemble. Ainsi chez un ambitieux les tendances sont orientées en vue de son ambition.

Toutefois il y a des tendances qui font bande à part. Elles sont comme rapportées du dehors, elles ont leur vie propre sans se soucier de la vie de l'ensemble. On peut les nommer tendances ou passions parasitaires. Ainsi telle passion subite et violente bouleverse une nature calme.

Toute tendance veut vivre et elle semble juger, raisonner, pour réussir à vivre. Mais c'est une erreur de penser, comme nous verrons, que seules les tendances égoïstes veulent vivre. Les besoins de sacrifice sont aussi des forces.

Lorsqu'un système de tendances, une individualité est forte, toutes les tendances qui la constituent ont comme un air de famille : elles sont également violentes, tempérées.

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