RAPPORT DES TENDANCES £T DES ÉMOTIONS
plaisir terminal produit le plaisir de la recherche. La tendance jouit de sa propre activité ; il y a un plaisir attaché à la tendance comme telle, indépendamment de son succès. Voilà pourquoi on aime à vivre alors même qu'on ne réussit pas dans la vie. Le plaisir de notre activité compense la peine que nous font éprouver nos revers. G*est pendant la poursuite que le chasseur ressent le plus de plaisir, et non quand il prend le gibier. Voilà donc trois relations de Témotion avec la tendance :
I ° rémotion est la conséquence de la tendance :
2° l'émotion est le point de départ de la tendance ;
3° l'émotion accompagne l'exercice même de la tendance.
L'exercice de la tendance produit du plaisir ; mais on ne peut pas apprécier l'intensité de la tendance d'après l'intensité du'plaisir qui en accompagne l'exercice. Il n'est pas toujours facile de préjuger de l'activité future des gens d'après la jouissance ou la souffrance que leur donne l'activité. Notre activité, notre énergie dépend plus de la puissance spontanée qui nous porte à nous dépenser, que de la vivacité des émotions dont nous sommes capables. La force des tendances n'est pas proportionnelle à la force des émotions. Celui qui réagit vivement à l'excitation extérieure a du ressort ; cela ne veut pas dire qu'il ait du caractère ; car il est possible, quand il agit de son propre mouvement, que son activité soit sans consistance. Il y a des gens actifs et il y a des gens émotifs.
On admet en général que le plaisir correspond au succès, la douleur ou peine à l'insuccès de nos tendances : Gela est-il vrai tout d'abord de nos besoins * physiques ?
Quand nous nous portons bien, nous sommes dans un état de bien-être ; quand nous nous portons mal nous ressentons un malaise.
I . Le mot besoin s'applique plutôt aux tendances correspondant à notre corps, aux tendances organiques ; le moipenchant aux tendances de 1 âme.
Cependant la correspondance entre nos besoins et nos émotions est loin d*être toujours exacte. Bien souvent des besoins insignifiants provoquent des douleurs violentes, et des besoins très importants, des douleurs très faibles. Une paille dans l'œil occasionne une vive douleur tandis qu'on sent à peine un cancer au foie. Il n'y a pas proportionnalité entre nos émotions et nos besoins. Chez certains ivrognes le plaisir est faible et le besoin très fort.
Ils peuvent même être en contradiction . Le mélancolique souffre quoiqu'il se porte bien, tandis que le phtisique ressent au moment de mourir une joie intense. Le surmenage du système nerveux peut se manifester par des excès de plaisirs ou de peines.
Les mêmes conclusions valent pour les penchants intellectuels et moraux. Le plaisir qu'on éprouve à un. travail n'est pas toujours le signe d'une vocation : on peut se plaire à ce qu'on fait le moins bien. Il arrive même que nous prenons d'autant plus de plaisir à une chose qu'elle nous est moins naturelle. Plus une œuvre nous demande d'efforts, plus nous la trouvons merveilleuse et nous tenons alors, par amour-propre, à y réussir. Il y a de grands peintres plus liers de leurs vers détestables que de leurs tableaux. Nous aimons à exécuter ce qui nous paraît difficile. Le plaisir témoigne alors non que cet acte est conforme à notre naturel, mais précisément le contraire.
Ces contradictions s'expliquent en partie par ce fait que notre nature n'est pas une mais multiple. Nos tendances se contrecarrent, et c'est de leur opposition que résulte l'équilibre physique ou mental. Il y a en nous des dispositions qui vont seules, sans se préoccuper des autres ; ce qui est le plaisir d'une tendance n'est pas le plaisir du système complet des tendances. Le phtisique près de mourir est heureux de ne plus sentir les douleurs de la toux, mais l'insensibilité résulte de ce que l'asphyxie commence. Le plaisir d'avoir vaincu une nature rebelle masque la douleur qui suit la tache manquée ou empêche même d'apercevoir l'insuccès.
RAPPORT DES TETtDAKCES ET DES EMOTIONS ^']
Certaines émotions semblent ne correspondre à aucune tendance, à aucun besoin. Ce sont de simples excitations. Tel plaisir superficiel goûté en passant n'exprime en aucune façon ma nature. Il en est de même de certaines douleurs même violentes, ainsi de telle souffrance nerveuse : ou du moins la souffrance est ici disproportionnée au mal. Dans les systèmes nerveux surmenés la douleur et le plaisir sont comme en marge de l'organisme. Descartes distinguait le plaisir et la peine, simples excitations, et d'autre part la joie et la tristesse qui correspondent à de vrais besoins. Après avoir été plaisir, le plaisir peut devenir joie quand la tendance, la passion est née ; le plaisir est alors comme digéré, assimilé : il devient but et signe.
Les émotions qui suivent les tendances sont donc de trois espèces.
I® Les unes correspondent au bon ou mauvais état général de l'organisme physique ou moral ;
2® Les autres correspondent à l'état d'un seul organe, d'une seule faculté ;
3° Enfin il y a des émotions qui n'ont pas de sens et qui ne sont qu'elles-mêmes.
Les individus diffèrent par la dose d'émotion ou d'activité qu'ils possèdent ; on les différencie par les relations de l'émotivité et de l'activité. Un actif est celui qui agit plus qu'il ne jouit ou ne souffre. Au contraire les émotifs jouissent et souffrent t mais sont paresseux ; ils ne vont pas audevant des choses, ils en attendent l'excitation. Enfin il y a un type intermédiaire : les émotifs-actifs, qui jouissent de leurs actes ; ils sont indifférents au bonheur comme tel, du moment qu'il n'est pas signe de l'action ; ils ne jouissent que du moment de la conquête. Ceux qui mettent leur plaisir dans l'action ont chance d'être plus heureux que les premiers parce que leur bonheur ne dépend pas des choses.
On peut distinguer deux sortes d'émotifs-actifs. Il en est qui jouissent d'avoir réussi. D'autres jouissent simplement
LE CŒUK
de la quantité d'énergie dépensée ; ils sont des forces. La jeunesse est souvent ainsi. Elle jouit à tel point de sa force que les revers glissent sur elle, et que le souvenir s*en perd dans l'espérance. « Vous avez... mille causes d'inquiétudps et de chagrins et cependant... vous ne pouvez vous résoudre à être triste... Vous vous demandez d'où vient cette force surprenante : vous oubliez seulement que vous vous portez bien et que vous avez vingt ans * » .
Quels sont les rapports du sentiment (tendance ou émotion) avec les mouvements organiques et avec les mouvements expressifs ?
Il est des tendances et des émotions qui sont étroitement liées à des phénomènes physiologiques et physionomiques de circulation, de respiration, de mouvement, de sécrétion. Le désir jde manger d'un mets fait venir la salive à la bouche, la peur fait trembler, la honte fait rougir, la douleur fait pleurer, la colère fait serrer les dents, l'indignation fait suffoquer. A-t-on raison de dire avec le langage vulgaire que le sentiment se traduit par le trouble expressif, ou bien ne devrait-on pas dire plutôt que c'est le trouble physiologique qui se traduit à la conscience par un sentiment ?
Nous allons voir que, selon la nature du sentiment, tantôt la première, tantôt la seconde explication est vraie. Parfois c'est le mouvement qui commande au sentiment : l'exécution ou la répression du mouvement multiplie ou affaiblit le sentiment. Parfois c'est le sentiment qui commande au mouvement : l'exécution ou la répression du mouvement dépend de la nature du sentiment.
M. Ribot et plusieurs psychologues contemporains^ con-
I. Prévost-Paradol, Etude sur les Moralistes français, p. a8o (Hachette).
I. Ribot, Psych. de l'attention, Maladies de la personnalité. Mal de la volonté, Psych. des sentiments (Alcan). —