RAPPORTS DU SENTIMENT ET DU MOUVEMENT
sidèrent les mouvements de la physionomie non seulement comme des moyens de traduire l'émotion au dehors, mais comme des facteurs essentiels sans lesquels elle ne serait même pas éprouvée. A les en croire, il n'y aurait rien de plus dans le sentiment que le contre-coup, reçu par la conscience, des sensations de mouvement venues de l'organisme. L'idée vive du danger, du mépris, du comique, de l'offense agissent sur mon corps comme des forces : elles produisent immédiatement des mouvements instinctifs de fuite, de confusion, d'hilarité, d'agression; ces mouvements organiques traduits à la conscience, voilà ce qu'on appelle la peur, la honte, la gaîté, la colère. On dit ordinairement : je vois un danger, j'ai peur et je fuis ; je fais une sottise, j'ai honte et je rougis ; je vois quelque chose de comique, je suis gai et je ris; on m'insulte, je suis en colère et je riposte. Selon ces psychologues, c'est plutôt le contraire qu'il faudrait dire : je m'aperçois que je fuis et voilà la peur ; que je rougis et voilà la honte ; que je ris et voilà la gaîté ; que je serre les poings et voilà la colère. Les émotions ne sont pas des manières d'être de la conscience qui s'exprimeraient par les mouvements du corps, les émotions sont des manières d'être du corps qui s'impriment dans la conscience. Les troubles organiques qui accompagnent les émotions n'en sont pas les effets, mais les causes : sans eux l'émotion ne serait plus la même. Kant déjà recommandait, dans son Anthropologie, si une personne en colère vient discuter avec vous, de la faire asseoir : car les cris et les gestes menaçants vont mal avec la commodité de la posture assise : les mouvements supprimés, la passion disparait : seules les idées restent, la discussion devient possible.
Pour ce qui est des émotions qui ne s'accompagnent pas de mouvements organiques notables, ces psychologues les
Lange, Les Emotions. — W. James, Text Book ofPsycholog^-. — Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (Alcan).
Rauh. 4
5o LE CŒUR
expliquent par des mouvements réprimés, naissants. J'esquisse, devant une œuvre d'art, toute une mimique imitative, qui transforme mon jugement d*art en émotion d*art. La désapprobation se change en mépris par les mouvements d*aversion que Ton exécute ou que l'on s'empêche d'exécuter. Les plaisirs de la pensée eux-mêmes ne vont pas sans des modifications organiques, telles que palpitations du cœur, ou au contraire ralentissement des autres fonctions au profit du cerveau.
Cette théorie rend compte d'un certain nombre de faits.
C'est un fait d'observation courante que le sentiment est diminué ou supprimé pour un temps par la satisfaction. Tant que l'on digère, on n'a pas faim. Chez certains expansifs l'émotion se satisfait par les manifestations bruyantes, elle ne dure pas au delà de la gesticulation. Certaines douleurs même morales sont moins violentes après qu'on a pleuré.
Dans d'autres cas au contraire la satisfaction d'un désir le multiplie ; mais toujours par l'effet de circonstances purement physiques, d'une excitation cérébrale et organique. La faim s'accroît dans certaines limites à mesure que l'on mange. Numa Roumestan * s'échauffe en parlant; il se grise au son de sa voix.
L'émotion physique retarde parfois sur les phénomènes organiques qui la causent : cela prouve qu'elle était alors seulement la suite d'un ébranlement organique profond. Quand on reçoit une blessure, on ne sent d'abord qu'un choc, on croit n'être que contusionné, la douleur ne vient qu'après. Un extrême danger nous laisse d'abord dans un état de stupeur pendant lequel nous accomplissons des actes réflexes de défense ; la peur ne se produit qu'après coup. L'enfant qui tombe s'eflraie de ses propres cris. Les mouvements organiques sont ici la cause de l'émotion.
Une passion, si intellectuelle qu'elle soit, est entretenue