‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 23 sur 150 · I. Héros d'un roman de Daudet · texte numérisé non relu

I. Héros d'un roman de Daudet

RAPPORTS DU SENTIMENT ET DU MOUVEMENT 5l

en grande partie par les mouvements internes ou externes qui raccompagnent : Tindividu qui fait de grands gestes s'anime, se passionne davantage. Non seulement les mouvements peuvent être un aliment à la passion, ils peuvent la faire naître. La parole que Pascal, ce grand croyant, adresse à ceux qui veulent se donner la foi : « Abêtissez- 'vous », signifie : Faites-vous machines, pliez-vous à la gesticulation de la foi, et la foi viendra. Les Chinois sont modèles par les rites minutieux qu'imposent les lois de Confucius. Un cérémonial méthodique correspondant aux moindres circonstances de la vie a pour effet d'établir la paix et la régularité dans l'âme. Sur le même principe est fondée la psychologie militaire. Il s'agit de donner des sentiments de courage à des individus en masse. On y parvient par l'esprit de discipline ; la discipline prescrit d'observer devant l'ennemi le détail des manœuvres : les chefs doivent commander le feu comme à l'exercice. C'est aussi le fondement de la psychologie catholique, qui fait une place très grande au culte, au rite.

Agir sur l'âme par les attitudes, c'est le procédé général de ce que les médecins appellent la suggestion. On joint les mains au sujet qui se trouve dans ce sommeil particulier qu'on appelle le sommeil hypnotique et il se met à prononcer des paroles de supplication ou de prière ; on le place dans une posture prosternée et il entre en extase ; dans une posture raidie, les poings serrés, et il a une crise de colère. 11 suffit de faire prendre au sujet une attitude : les sentiments correspondants finissent par s'y insérer.

Cette théorie ne vaut pas cependant pour tous les sentiments. On ne saurait dire que les mouvements exécutés ou réprimés donnent toujours la mesure de l'émotion. Les tendances supérieures ne sont nullement mesurées par les mouvements qui les révèlent. Ce n'est pas au froncement du sourcil que se mesure la profondeur de la pensée. Ici le mouvement doit être considéré comme un signe et non comme une mesure.

5a LE CŒUR

Il y a des émotions d'origine organique ; mais il y a aussi des émotions d'origine psychologique.

. Remarquons d'abord que les mouvements destinés à satisfaire directement un besoin ne l'accroissent pas seulement en tant que mouvements purs et simples, mais en tant que mouvements expressifs. Ils jouent à son égard le rôle de signes suggestifs. L'origine de la peur, c'est bien l'idée du danger; et les mouvements de fuite, la pâleur, les tremblements, les cris sont bien nommés les signes expressifs de la peur. Une personne elTrayée, si elle est seule en face du danger, ne se livre guère à des manifestations aussi complètes, que s'il y a là quelque spectateur qui puisse sympathiser avec son émotion et venir à son secours. Même en l'absence de tout spectateur, lorsque la personne effrayée s'aperçoit qu'elle est pâle, qu'elle tremble, qu'elle crie, sa frayeur est redoublée. Elle interprète elle-même, comme ferait un spectateur extérieur, les signes de sa propre émotion, et il naît alors en elle une émotion nouvelle, qui résulte non des mouvements, mais des souvenirs qu'ils évoquent, de l'interprétation qu'on leur donne. Tant que le sentiment reste inexprimé, enfermé en nous, nous ne sommes pas bien sûrs de sa puissance ; mais une fois qu'il est réalisé par des actes, ces actes deviennent pour nous-mêmes une preuve de nos désirs et nous y confirment. Le sentiment est par lui-même en général à contours indécis, fuyants. Il prend corps en se réalisant, parfois simplement en s'exprimant. Il y a des mots irréparables. Phèdre ne s'abandonne entièrement que lorsque son amour est déclaré. Quand on exprime un sentiment à soi-même ou à un ami, on l'objective; c'est, peut-on dire, la formule qui l'encourage, le décide à naître. Sans elle il serait peut-être resté diffus en nous et se serait évaporé dans la vie indéterminée de la conscience.

De là le danger des confidents et, quelquefois, de l'examen de conscience. Dans tous ces cas le mouvement multiplie le sentiment non comme excitant physiologique mais comme signe.

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