LE SENTIMENT ET LES PENSEES
Les passions supérieures, impersonnelles ne laissent qu'un résidu presque négligeable de phénomènes organiques. C'est la faim, a-t-on dit, qui, souvent, fait des révolutions ; mais le besoin de pain ne bouleverserait pas le monde s'il ne devenait dans certains cerveaux Vidée du pain pour tous, ce qui est une forme de l'idée de justice. Une sensation, une couleur, un bruit peut causer une émotion esthétique : mais l'intensité de l'impression organique n'est presque pour rien dans l'intensité du sentiment d'art, et les associations imaginatives y sont pour beaucoup. Tel bruit nous fera penser au large souffle du vent sur les grèves, telle teinte de jaune nous fera songer aux feuilles mortes d'automne et à la tristesse des triomphes finissants.
Comme les mouvements, les pensées influent sur les sentiments. Il faut se défier du proverbe « mauvaise tôte et bon cœur. » Le cœur n'est pas indépendant de la tête ; ce n'est pas sans danger que l'on se complaît à certaines idées, qu'on imagine certaines choses. L'idée n'est pas inerte et impassible, elle est active, elle s'attache à l'esprit quand il l'a une fois conçue avec complaisance, elle devient habitude, source d'action. Alors môme qu'elle paraît évanouie, elle travaille encore, elle a laissé des germes naissants, des sentiments qui attendent l'occasion pour éclore. Une idée fausse entraîne des sentiments faux ; une idée vraie des sentiments vrais. Il v a des « amours de tête » résultats de théories préconçues, de lectures romanesques ; et qui nous font méconnaître nos propres inclinations * .
Réciproquement les sentiments influent sur les idées. Chacun a ses opinions, ses théories plus ou moins nettement formulées. Il croit volontiers se les être faites à luimême par un jugement libre et impartial ; mais souvent sa théorie n'est que la théorie de sa pratique, la doctrine qu'il professe n'est, sans qu'il s'en rende compte, que la justifî-
I. Voir plus bas le chapitre sur les sentiments sympathiques.
cation souhaitée de ses intérêts, des sentiments qui le font mouvoir, des passions propres à la classe dont ii est membre. Transporté dans un milieu, dans une situation sociale différente, il serait pris tout au moins de scrupules et de doutes sur les plus chères parmi ses idées actuelles. Vauvenargues écrit : a Les grandes pensées viennent du cœur ». Ce n*est pas assez dire, on pourrait ajouter : « et souvent les petites ». On aime, on hait, et après coup on se plaide à soimême sa propre cause, t)n se fabrique une justification de son amour et de sa haine, et c*est ce plaidoyer que Von appelle une opinion ou une théorie. Un sentiment égoïste n*est pas, comme on le croit d'ordinaire, une force sans pensée. C'est l'expression d'une pensée confuse et tout au service de l'individu. Il s'accompagne même de réflexion, mais d'une réflexion qui se restreint dans les limites d'une conscience égoïste. On médite une action, un mauvais coup. Nous aurons occasion d'étudier ces relations dans le détail aussi bien que celles du sentiment et du vouloir.
De ce qui précède, il suit que certains sentiments correspondent à des faits organiques et d'autres à des faits intellectuels. Les sentiments sont lai face subjective de tous le* faits de conscience. Mais il est des sentiments qu'il est difficile de rapporter soit à l'organisme, soit à l'intelligence, d*analyser, La sympathie, par exemple, correspond-elle ou non à des affinités organiques? On ne sait. A des relations intellectuelles ? A la perfection de l'objet aimé, à son intelligence, à sa moralité .'^ les âmes honnêtes subissent, en effet, plus que les autres l'influence de ces motifs et il faudrait qu'il en fût toujours ainsi. Mais on sait que l estime nest pas toujours ce qui règle Vamour. A vrai dire une sympathie a pour cause souvent des images : l'agrément d'un visage ; des jugements : je rapproche tels traits de caractère, pour compléter l'idée que j'ai de la personne aimée. Mais ces images, ces jugements sont rapportés à moi. J'aime ces images non parce qu'elles sont les plus belles de toutes.
LES SENTIMENTS INANÀLYSABLES 55
mais simplement parce que je les aime. J'aime telle qualité en une personne, mais non parce que je Tai comparée et reconnue supérieure à toutes les qualités humaines ; je Taime parce qu'elle est à telle personne. Aussi mes jugements n'ont ici aucune portée universelle ; les images que je perçois sont détachées de l'ensemble des images de l'univers et forment pour moi comme un système clos. Elles sont donc comme des sentiments. De plus, ces causes même subjectives de ma passion, je ne les découvre pas toujours et je ne saurais pas toujours dire quand j'aime pourquoi c'est, et ce que j'aime dans une personne. Ces sentiments inanalysables expliquent la plupart de nos actes et de nos pensées; ils paralysent le jugement : si l'on aime vivement une personne, on ne lui voit que des qualités. Avec ces sentiments irréductibles, les plus forts sont ceux qui correspondent à la vie organique. Ce sont là les deux moteurs essentiels de l'humanité : le cœur et le corps.
Les sentiments ne restent pas isolés les uns des autres : ils s'associent. Ces associations ont pour cause tantôt la reproduction simultanée et fréquente de deux sentiments : l'odeur d'un plat m'en rappelle le goût ; tantôt leur ressemblance : si je suis gai, il ne se présentera à moi que des images gaies. Si l'association est répétée, les sentiments se fondent en une synthèse où il est malaisé de les reconnaître. La ressemblance, la répétition ne sont en général que des causes secondes des associations. Elles ont pour cause profonde la volonté d'un sentiment qui tend à vivre et à se développer, et choisit tout ce qui peut le favoriser *. Lorsqu'on aime, on écarte de l'image aimée toutes celles qui peuvent l'obscurcir, on rassemble toutes celles qui peuvent l'éclairer, l'embellir. C'est ce que Pascal appelle : se crever les yeux agréablement. Phénomène, dit Stendhal,
I. Idée mise en lumière par les psychologues français MM. Fouillée et Paulhan.
analogue à la cristallisation qui se fait autour des objets déposés dans les grottes à stalactites.
Les émotions ou les passions s'associent directement, elles s'associent aussi par l'intermédiaire des images, ou d'autres états intellectuels. Lorsque des états intellectuels indifférents sont associés et que l'un d'eux a été accompagné d'un sentiment particulier, l'un quelconque de ces états tend à susciter le même sentiment. C'est ainsi que nous aimons d'une personne tout ce qui la rappelle. De là le culte des souvenirs. Lorsqu'un état intellectuel a été accompagné d'un sentiment vif, tout état semblable ou analogue tend à provoquer le môme sentiment. C'est là parfois l'origine de ces sentiments inexpliqués qu'on appelle dans le langage courant la sympathie ou l'antipathie ^ Une mère, dit M. Ribot, peut ressentir une brusque sympathie pour un jeune homme qui ressemble à son fds mort ou qui simplement est du même âge.
Les sentiments sont aussi susceptibles d'être imités, communiqués de conscience à conscience. L'homme imite naturellement ; il commence même par là. Il reproduit les gestes, les paroles, les pensées, les sentiments. Il imite le plus ordinairement ceux pour qui il éprouve des sentiments vifs. L'enfant imite ses parents, le frère aîné, un camarade plus âgé, plus fort. Celui qui communique ainsi ses sentiments est dit les suggérer. Pour suggérer un sentiment à un enfant, il faut créer en lui un sentiment vif de crainte, de respect, d'admiration, d'affection. Usons plutôt de l'affection, car elle entraîne la confiance, tandis que l'admiration ou le respect tout seuls éloignent. Mais l'affection doit se tempérer de respect pour éviter la familiarité.
On suggère aussi un sentiment en l'associant à un autre avec lequel il a quelque nuance commune. Une belle voix, un beau geste font admirer l'œuvre qu'ils interprètent. On
I. Ces lois ont clé énoncées par M. Ribot, Psych. des sentiments (Alcan).
l'association des sentiments 57
a peine à s'imaginer, dit Pascal, qu'un homme entouré de 4oooo janissaires soit un homme comme un autre. De là l'utilité des costumes, des cortèges brillants. On crut pendant quelque temps donner plus de prestige aux maîtres de nos lycées en leur imposant dans leur classe la toque et la toge. Ces moyens ne sont pas méprisables, et il est naturel de parler gravement des choses graves. Il y a là une symbolique toute spontanée qu'il serait absurde sous prétexte de sincérité et qu'il serait au reste impossible de ne pas utiliser. Le danger est seulement de laisser prendre le signe pour la chose signifiée: le crime serait d'escroquer ainsi les admirations et les enthousiasmes.
Comme il y a des imitateurs intellectuels, il y a des hommes — la majorité — dont les sentiments sont empruntés, qui suivent l'opinion, ou subissent sans discussion l'ascendant des âmes fortes. D'autres sont vraiment euxmêmes : c'est la vraie originalité, et non de se distinguer d'autrui. Les imitateurs croient déguiser leur servilité en imitant ce qui est rare :
Qui pourrais-je imiter pour être original ?
Nous avons vu plus haut comment l'imitation des mouvements conduisait à celle des sentiments.
On a pu dire que l'imitation était un fait très général. Car l'image reproduit la sensation, l'état secondaire l'état primaire. Dans l'habitude qui est une tendance à la répétition, l'homme s'imite lui-même. Cette généralisation intéressante et discutable a pour auteur un psychologue américain, M. Baldwin.
Nous pouvons nous expliquer maintenant les différences d'orientation dans les sentiments qui sont l'origine de nos jugements moraux.
Un sentiment est dit égoïste quand il ne représente en moi que moi-même. L'amour de soi pousse l'individu à préférer son salut au salut des autres ou son bien-être à
leur bien-être. Un sentiment est dit ego-altruiste quand il est la représentation pour moi des sentiments d'autrui. Le désir de la louange, la crainte du blâme, la vanité, l'en vie, la jalousie sont des sentiments égo-altruistes ; ils consistent à ressentir les sentiments d'autrui non pour autrui, mais pour soi-même. Enfin quand la reproduction en moi des sentiments d'autrui ou la contemplation émue d'un objet idéal me jnet dans un état de distraction à l'égard de mes propres sentiments, mon sentiment est dit altruiste ou, d'une manière plus générale, désintéressé. On appelle sympathiques les sentiments qui reproduisent ceux d'autrui. La sympathie altruiste ou égoaltruiste est une imitation de sentiments. Il y a aussi des sentiments correspondant à des pensées plus ou moins impersonnelles sur l'univers ou la nature, sentiment du beau, du vrai. Il y a des sentiments correspondant à la pensée de relations abstraites entre les hommes : sentiments sociaux, sentiment du bien.
On peut tirer de ce qui précède quelques conclusions sur l'éducation des sentiments. La manière dont un individu réagit a une excitation diffère selon sa nature. Il y a des tempéraments apathiques que l'éducateur essaie de secouer, des sensibilités maladives qu'il tempère, des talents faciles qu'il n'a besoin que d'orienter. Le type le plus fréquent est celui des individus qui vont de l'avant d'eux-mêmes dès qu'ils ont été mis en train, mais à qui une excitation est nécessaire. Certains esprits, pour penser, ont besoin qu'un autre ait élaboré cette pensée. Tel enfant travaille beaucoup dès qu'on lui a donné l'élan. Tel coquin avait peut-être l'étoffe d'un honnête homme, mais il n'a jamais entendu la parole d'encouragement qui réconforte. La conscience morale de l'enfant a besoin d'être éveillée.
Grande est l'influence de Téducation sur les sentiments. Les sentiments évoluent ; l'enfant n'a que des tendances très indéterminées qui peuvent prendre des directions diffé-
ÉDUCATION DES SENTIMENTS 5g
renies suivant le milieu, les circonstances, Texemple. Il y a bien des traits fondamentaux que vous n'effacerez pas ; vous ferez malaisément un pacifique d'un violent — et encore Fénelon obtint ce résultat — mais vous mettrez au service d'un objet supérieur la colère qui se dépensait dans de misérables éclats pour des causes insignifiantes ; c'est ainsi que tel mauvais sujet enfermé dans nos villes a fait dans nos colonies un très bon soldat. Les enfants sont dépourvus, en particulier, de besoins intellectuels — au moins pour la plupart — et c'est la tâche des maîtres de faire naître ces besoins ^. Il y a des directions sentimentales qu'il appartient à l'éducateur de donner. Les sentiments sont capables d'être acquis, et une fois acquis ils sont malléables, et non pas enracinés et inébranlables.
Mais quels sentiments faire naître et comment P Ce ne sont pas des sensibilités frémissantes au moindre souffle qu'il faut former : ce sont des activités. Il faut développer les tendances plus que les émotions. On a dit que sous un régime despotique il faut contraindre sans cesse les esprits, au lieu que sous un régime libéral, les hommes vont d'euxmêmes sans qu'il faille les exciter. Dans le commerce les associations de particuliers fonctionnent souvent mieux que l'Etat, représenté par des gens qui ne sont pas mus par le désir de développer leur entreprise. Pour que le rendement de l'individu soit plus fort, il faut faire naître en lui des tendances qui rendent inutile l'excitation. La tendance est une spontanéité intérieure. Le but de l'éducation est de substituer aux forces extérieures, aux émotions qui viennent des choses une force intérieure qui se suffise sans que l'on ait besoin sans cesse de la remettre en branle.
Tout au moins faut-il substituer — puisque l'homme et surtout l'enfant ne peuvent se passer de joie ^— le plaisir de l'action, celui qui vient de la source profonde de vie, à celui
I. Sur les vocations intelieclucUes, voir plus bas le chapitre sur V Éducation de l'esprit.
6o LE CŒUR
qui vient des objets, du dehors. Il faut donc se garder par exemple des attraits trop extérieurs à la chose étudiée : c'est d'elle et non de ses alentours qu'il faut faire jaillir le plaisir. Les enjolivements ne sont que des distractions qui détachent l'enfant de ce qu'on veut lui faire faire. Il est capable de s'intéresser à une leçon pour elle-même ; on arrivera à ce but par la clarté de la leçon, par des détails justes et bien choisis. Tout plaisir, toute peine qui n'arrivent pas à faire naître chez l'enfant le besoin de faire lui-même ce que le maître veut, doivent être rejetés.
Gomment faire aimer l'action ? En forçant à agir. C'est une des lois bienfaisantes de la nature que celle qui attache la joie à l'action même. Car nous en arrivons ainsi à faire tout au moins sans dégoût ce qui nous avait d'abord répugné, simplement parce que nous le faisons.
Il est juste toutefois de remarquer que les plaisirs sont liés, ils s'évoquent les uns les autres et ainsi V enseignement attrayant a bien sa valeur. Mais il ne faut jamais perdre de vue le but principal, il faut sans cesse rappeler l'esprit de l'enfant à la chose étudiée, tenir son attention éveillée *.
On peut aussi entreprendre de convaincre l'enfant que ce qu'on veut lui faire faire est raisonnable et utile ; et il faut user de ce moyen le plus possible. Mais l'utilité lointaine, lors même qu'il la comprend, n'émeut guère l'enfant, tout entier à l'impression du moment ; et de plus il la peut difficilement comprendre. C'est même une des misères de son âge, dont les plus intelligents ont parfois le vague sentiment, qu'il lui faille accomplir une tâche dont le sens lui échappe. N'essayons pas cependant de tout lui expliquer. Rien d'artificiel comme l'enfant qui joue à l'homme. Développons en lui la raison de son âge. Donnons-lui les raisons qu'on peut lui donner et demandons-lui crédit pour le reste. Dans l'état naturel de dépendance aussi bien physique que morale où vit l'enfant, sa véritable attitude est celle de
I. Sur le travail attrayant, v. le chapitre sur Les Emotions.
ÉDUCATION DES SENTIMENTS 6l
la confiance. Et la confiance s'obtient par l'amour : tout aboutît là. Usez aussi de son instinct d'imitation . Faites-lui voir ce que vous voulez lui faire faire. Si surtout vous exigez de lui ce que vous êtes censé exiger de vous-même, il n'est qu'un moyen ; faites-le. Que l'enfant vive dans une atmosphère de probité, de travail, de pureté, il en sera pénétré insensiblement ; l'éducation par la parole devient alors presque oiseuse. Elle ne l'est pas tout à fait cependant. Elle sert à maintenir dans l'enfant la conscience de ce qu'il fait, ou à lui apprendre son bonheur pour empêcher l'âme indiflerente, endormie dans l'habitude, de trop goûter l'excitation des plaisirs nouveaux.