INCLINATIONS ET PASSIONS
aux abstractions, elle ne va aux vérités quà travers les réalités vivantes qui les recèlent ou qui les attendent. Au lieu de r intelligence abstraite, elles ont la bonté, V intelligence du cœur. On peut proposer, suivant les cas, différents remèdes à la jmssion : empêcher la passion de se satisfaire, dévoiler ses illusions, la dissoudre par ïanalyse psychologique, la juger moralement. Mais il faut beaucoup de tact pour ne pas V irriter en croyant la guérir. Le meilleur remède cest la distraction, cest'à-dire la création d*un sentiment nouveau mais bienfaisant. On doit songer surtout à une éducation préventive.
Il V a des tendances innées ou héréditaires : tels les besoins physiques. Il y a même des passions qui, primitivement acquises, peuvent se transmettre héréditairement lorsqu'elles ont modifié l'organisme d'une façon qu'on ne connaît pas encore précisément. L'alcoolisme peut être d'abord une passion ; il se transmet comme une maladie. Il en est ainsi même de certaines formes de criminalité î dans certaines descendances, la criminalité, l'épilepsic, l'alcoolisme alternent. Mais en général nos tendances ne sont pas en nous comme ces besoins physiques élémentaires qui naissent tout formés, et auxquels l'excitation extérieure, l'expérience est seulement une occasion de naître. Les tendances innées elles-mêmes reçoivent quelque chose du milieu, des circonstances. L'homme a acquis la passion de la faim, si indépendante des besoins primitifs qu'il a ce privilège de pouvoir manger sans faim, d'être gourmand ou gourmet. On a pu dire que l'homme n'a pas d'instincts, mais seulement des passions.
Comment se forment les tendances, c'est-à-dire les passions et les habitudes ? Car ces deux sortes de sentiments ont ceci de commun qu'ils sont des tendances acquises. Nous avons comparé plus haut la tendance à un organisme. Comme un organisme, une tendance veut avant tout vivre. Aussi résiste-t-elle à tout changement violent qui lui semble une menace. Une soudaine perturbation vient-elle à se pro-
duire dans le milieu environnant, elle occasionne, selon sa nature, la douleur, la peur, le scandale, l'indignation. Ce sont là autant de manières de réagir contre une brusque rupture d'équilibre survenue entre notre état individuel et l'état du milieu ambiant. Si au contraire l'objet nouveau fait sentir son influence graduellement, sans secousses, nous nous adaptons à des situations extrêmement dissemblables. Si une idée nouvelle, un sentiment nouveau persistent dans notre conscience, l'équilibre de nos états psychologiques, d'abord rompu, tend à se rétablir ; peu à peu nos autres idées et sentiments se mettent à l'unisson, s'adaptent. Mais il n'est pas besoin du temps pour créer cette adaptation. Un assassin était détenu dans une prison avec d'autres criminels. Un jour que le gardien faisait sa tournée, les autres détenus, qui s'étaient concertés, se jettent sur lui pour le tuer. Instinctivement notre homme se porte à son secours et détourne les coups. Dès lors à cet acte inusité tous ses autres actes tendent à s'adapter ; il subit la contagion de sa bonne action, il est resté depuis lors un modèle de bonne conduite. Sans doute l'occasion a remué ici un vieux fonds humain de sympathie. Le phénomène inverse est beaucoup moins rare. Une personne irréprochable se laisse aller, après de longues années d'honnêteté, à une indélicatesse : aussitôt des tendances mauvaises surgissent en elle, on ne sait d'où, comme si elles avaient attendu, assoupies, le moment du réveil ; toute une vie d'honnêteté s'effondre, c'est la débâcle. C'est ainsi qu'une seule action devient parfois comme un centre de cristallisation grâce auquel la conduite et le caractère tout entier sont peu à peu transformés. Parfois une joie éprouvée crée la passion tout d'une pièce. Une lecture nous fait aimer la science pour la vie * . -
Nous avons énumcré tous les facteurs naturels de l'habi-
I. Augustin Thierry se sentit la vocation d'historien en lisant ies Martyrs de Chateaubriand.