LES SENTIMENTS VIOLENTS
tude OU de la passion : le temps, l'occasion ou le milieu qui donne Téveil, Témotion violente. Parfois aussi on veut se donner une habitude par intérêt ou par devoir. Il faut pour cela user des moyens que la nature fournit : le temps, la répétition, le plaisir. Pour rendre une action habituelle cherchez le biais par où vous pouvez venir à Taimer. Une fois la passion formée, les exemples précédents nous l'ont montrée comme un organisme luttant avec d'autres ou s'adaptant à eux. La vie est ainsi une suite de dissolutions et de réorganisations continues ; elle se fait et se défait sans cesse.
Nous verrons plus loin à propos des émotions comment les passions se transforment en habitudes indifférentes ou inconscientes.
Les sentiments prennent souvent une forme particulièrement violente. On les appelle alors passions dans le langage courant. Il importe de les étudier sous cette forme ; les passions violentes empêchent toute pensée, toute volonté désintéressée.
Ce sont les romanciers, les auteurs dramatiques, les grands observateurs de la vie qui nous fournissent les matériaux de cette étude.
Ce n'est pas toujours par de violents éclats que se manifeste l'énergie d'un sentiment. La violence, pour une passion, consiste parfois en une tyrannie silencieuse. L'avarice d'Harpagon s'est développée indomptable et discrète et il faut la disparition de sa cassette pour qu'il se laisse aller à des manifestations bruyantes. D'autres passions au contraire, comme la colère, procèdent par accès intermittents, par crises ; le flux du sentiment n'est plus ici une nappe paisible et perpétuelle, c'est un torrent tour à tour aride et furieux.
Ce qui nous importe le plus dans T étude des passions c'est leur genèse, ou leur histoire. Commerft se fait-il que romanciers et auteurs dramatiques aient pu tirer parti de
Rauh. 5
certaines passions qui sont psychologiquement très pauvres, la manie du jeu, Tavarice ? Gomment Molière dans V Avare, Balzac dans le Père Goriot et Eugénie Grandet ont-ils pu tracer des portraits si vivants d*un personnage dont toute la vie intérieure se réduit à l'idée fixe de son argent ? C'est qu'ils nous font assister au développement psychologique do la manie, et ce développement est tout un drame. Des situations choisies mettent la passion maniaque en conflit avec les sentiments les plus profondément enracinés chez le sujet ; sentiments de famille, préjugés de caste ; et chaque fois la passion ingénieuse sait trouver des détours inouïs, des sacrifices quasi héroïques pour faire un pas de plus en avant. Pour ses enfants Harpagon n'a plus le cœur d'un père. La manière dont il traite ses domestiques, ses chevaux et luimême montre qu'il ne lui reste plus grand'chose d'humain. Amitié, fidélité, réputation, honneur, rien de tel n'existe plus pour lui, il a perdu toute sensibilité morale. Ecoutons-le maintenant parler à sa cassette, son ton devient lyrique. C'est elle qui lui tient lieu d'enfants, de femme, d'amis, de conscience. Pour elle il retrouve des sentiments (le père, des mots émus, mille délicatesses. C'est ainsi que nous pouvons suivre les effets de la passion sur les autres sentiments du personnage, sur ceux de son entourage, sur la société à laquelle il appartient.
11 faut remarquer dans ce développement un exemple d'intelligence spontanée et subconsciente. Tous les raisonnements que fait le désir, pour arriver à ses fins, tous les sophismes par lesquels il s'aveugle demeurent inaperçus de la conscience claire. L'ambitieux ne combine pas toujours ses roueries en pleine conscience : c'est pour ainsi dire son ambition qui les combine en lui. Les auteurs dramatiques vl surtout tragiques du xvii® siècle font développer par leurs personnages dans des monologues ou dans des conversations avec leurs confidents les raisons de leurs actes. Auguste dans Cinna, la Phèdre de Racine s'analysent devant le spectateur. Quelques critiques reprochent à des auteurs con-