PASSIONS BELLES ET PASSIONS HONTEUSES
la passion sont le châtiment de quiconque a détourné sur les choses mortelles un amour qui était lait pour les choses immortelles. Il y a dans toute passion un cri de révolte et d'impuissance, l'aveu que notre prédilection s'est égarée sur un objet insuffisant et indigne.
Le jugement du mysticisme sur la passion ne doit pas nous séduire. Cette critique risque de nous porter à dédaigner les personnes et les choses qui nous entourent. Elle tend à nous exalter pour quelque idéal inaccessible aux dépens des objets accessibles.
Non, il n'est pas défendu de porter sur les êtres mortels un regard fait pour les choses éternelles. Je sais que les objets où je m'attache périront et je ne cherche point à me leurrer quand je leur donne mon affection comme si mon affection et son objet ne devaient pas périr. Le don de soi à des êtres périssables et imparfaits est beau et légitime, car c'est le moyen de les transfigurer. La passion n'est plus une folie lorsque, s'attachant à quelque idée ou belle ou vraie ou généreuse, elle essaie de l'incarner dans un objet commun. Nous faisons pour l'idéal au moins autant que le mystique quand nous infusons aux réalités ambiantes quelque parcelle infime d'idéal.
On ne peut qu'admirer l'ivresse qui fait les martyrs, les saints et les héros. Mais nous ne sommes pas tous faits pour être des héros, des martyrs ni des saints. La vérité, la justice, l'humanité seraient bien mal servies si tous les hommes vivaient uniquement pour des objets transcendants, ou pour un idéal parfaitement pur et intangible. Mieux vaut que les sentiments discrets et puissants qui nous attachent à la famille, à la société, à l'idéal, s'harmonisent, que si l'un d'eux, s'exaspérant, anéantissait tous les autres. Ils sont rares, les élus dispensés d'une catégorie de devoirs et marqués pour une tâche unique. Chacun de nous peut, à vrai dire, être obligé strictement, à certaines heures, d'être l'homme d'un seul devoir : mais ces crises sont momentanées. Les belles passions ne doivent pas être exclusives. Elles
ont pour objet non un plaisir mais une idée. La volupté est un état stérile, parce qu'elle exige le silence de Tàine entière. Au contraire une idée, si elle est vraie, belle, généreuse, met en jeu et multiplie toutes les énergies de l'âme. C'est ne pas savoir aimer une idée que de s'y jeter avec fanatisme. L'extase, c'est l'idée fixe, c'est l'idée morte sur laquelle la pensée s'obstine immobile et inféconde.
Aimer vraiment une idée, c'est au contraire la faire vivre, c'est la nourrir, la renouveler sans cesse par l'accession d'autres idées; c'est la faire vivre dans l'esprit afin de la faire vivre dans les choses, c'est la pétrir par la réflexion en vue de lui assurer une efficacité durable, de la rendre praticable, de l'adapter à la réalité et d'adapter la réalité à elle. Il est des passions égoïstes qui enferment l'individu dans sa conscience, et des passions généreuses qui rapprochent les hommes et les font s'oublier chacun pour les autres. Les voluptés les plus pures si elles ne sont partagées se rétrécissent et s'évaporent. U égoïste s'enclôt dans l'horizon resserré de son individualité, et au lieu de l'élargir par une fusion avec les individualités voisines, il se donne en lui, comme par un jeu de miroirs, le mirage d'un infini illusoire.
Considérons le développement des passions collectives. Il va dans la vie des sociétés des moments de contagion morale. Nous en avons des exemples fréquents dans les fluctuations de l'opinion, le déchaînement des fureurs populaires, les transports enthousiastes de la multitude, les engouements successifs de la mode. Sous cette agitation superficielle il y a quelques grandes crises qui marquent les étapes de l'humanité. Lorsque les croyances du passé ont donné ce qu'elles pouvaient donner, une môme inquiétude tourmente les consciences jusqu'à ce qu'une foi nouvelle .s'impose. Au moment de l'apparition du christianisme, les misères de la multitude, la culture des classes riches avaient crée» une atmosphère de pitié. Des païennes, de grandes dames romaines, se vouaient à des œuvres de charité. Alors
KEMKDES A LA. PASSION 7I
arrivèrent d*Asic Mineure des hommes qui prêchaient une religion de pardon et d'amour. Les apôtres trouvèrent les esprits tout préparés à recevoir leur parole, et les vocations se déclarèrent en foule. De nos jours une situation analogue se dessine. Les progrès de l'industrie ont créé simultanément des excès de richesse et de misère. Pour mettre fin au malaise croissant deux alternatives se proposent : une explosion des colères amassées, un rapprochement effectué par la pitié, ou plutôt par la justice. 11 appartient aux femmes d'esprit et de cœur de contribuer à orienter la solution vers la seconde alternative. Aujourd'hui autant que jamais nous voyons des femmes riches se vouer à d'humbles œuvres de bienfaisance, une élite intellectuelle sentir le besoin de fraterniser avec les misérables. Par-dessus les préjugés moyens toujours tenaces, de belles tentatives de collaboration sont faites de ceux qui jouissent avec ceux qui auraient droit à jouir. Dans cette conciliation les femmes joueraient un rôle capital le jour où on leur présenterait une formule capable d'unifier leurs dévouements et de propager parmi elles un prosélytisme de paix. Dans quel sens il faut chercher cette formule, nous le verrons plus loin *.
Recherchons les moyens de diriger et, quand cela est nécessaire, de supprimer les passions. L'étude et l'action exigent que l'on s'affranchisse des sentiments individuels violents, soit afin d'obtenir l'impassibilité, soit pour faire place à des passions plus hautes. Il existe des procédés pratiques qui permettent de réaliser cet affranchissement.
1° La suppression des actes qui satisfont la passion. Toute passion se manifeste par des actes et supprimer ces actes c'est parfois supprimer par le fait même la passion. Le moyen naturel de faire disparaître une passion gênante c'est d'en em- I>ècher l'expression. La joie que procure l'acte excite en effet
I. Voir ce qui est dit de la charité dans le chapitre sur Los se/îiiments sympathiques.
et renouvelle le désir. Déplus, après la réalisation il reste un souvenir persistant et ce souvenir s'accompagne de tout un cortège d'imaginations qui viennent s'y mêler et le fortifier. Supprimer la joie de l'acte et la joie du souvenir, c'est affaiblir le désir. Eniin les actes produisent une habitude et la cessation des actes détruit ou tout au moins affaiblit l'habitude.
Mais ce moyen n'est pas toujours sûr. Une passion peut être considérée comme une force psychologique qui veut se dépenser. Quand on arrête ce torrent d'un côté il se fait jour ailleurs. Sans doute pour qu'un désir vive il faut qu'il ait un aliment, mais à défaut d'un aliment matériel, il s'en créera un imaginaire. L'obstacle opposé à une passion suffit à l'exalter, elle se multiplie de toutes les forces qui n'ont pas été dépensées au dehors. La suppression des actes a souvent pour effet d'exciter l'imagination. L'abstinence produit, chez les hommes afiamés, des visions extraordinaires.
3" La connaissance de cette passion. C'est un moyen de s'affranchir d'une passion que de l'examiner au point de vue pratique, scientifique ou moral. L'examen pratique d'une passion consiste à s'en représenter les conséquences et à en rectifier les images. L'élan n'a plus la même impétuosité quand nous apercevons les situations fâcheuses où il nous conduit. D'autre part lorsqu'on aime trop ou que l'on hait trop un objet c'est qu'on s'en exagère certains traits. Une passion mauvaise peut être considérée comme un jugement faux à deux points de vue : elle repose ou sur une fausse interprétation de l'objet ou sur une fausse conception de la vie. On croit les choses plus belles, plus aimables ou plus terribles qu'elles ne sont *. Sous l'influence de ce jugement faux naissent des illusions et des hallucinations : la peur nous fait voir les choses plus grandes que nature. Le plus sur moyen de guérir un enfant de ses frayeurs, c'est