‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 33 sur 150 · UTILITÉ DU PLAISIR 'J'J · texte numérisé non relu

UTILITÉ DU PLAISIR 'J'J

nous, les choses souvent en dépendent, le tout est de savoir s'en servir, d'y trouver des sources de joie en nous donnant la tâche de réaliser en elles notre idéal.

Le plaisir s*émousse par V habitude. Mais il est des joies auxquelles on peut conserver leur fraîcheur, celles de la pensée et de la volonté ; car elles sont plus variées, plus aisément renouvelables, et nous rendent indépendants des choses.

Il faut savoir se passer des crises sentimentales, des exaltalions ; elles interrompent de loin en loin le tissu de la vie, elles lien sont pas la trame.

Il y a deux choses à considérer dans la vie psychologique d*un individu passionné. D'une part, il y a comme une force que l'on sent couver alors qu'il vaque à une occupalion étrangère à sa passion. D'autre part il souffre et il jouit de sentir vivre en lui cette force, de rencontrer et de surmonter des obstacles. Nous avons appelé émotions les plaisirs et douleurs qui résultent de la tendance, la précèdent ou l'accompagnent. L'énergie de la tendance ne se mesure pas à la violence des émotions ; elle ne se reconnaît qu'aux actes, aux sacrifices dont elle rend capable. La tendance peut être très forte alors que les émotions sont légères ; au contraire les crises émotionnelles peuvent n'être qu'une tempête de surface.

Le plaisir, s'il est modéré, anime l'activité. On ne fait bien une tâche que si on la fait en se jouant. Une belle action a un double mérite si elle est accomplie le sourire sur les lèvres. Les plus nobles sacrifices ne sont pas ceux qui font froncer le sourcil, ce sont ceux qui n'ont pas l'apparence de l'effort. Il en est de même pour les plus humbles occupations de la vie quotidienne : les exécuter sans répugnance, en souriant, comme dans un jeu, c'est se montrer inventeur et artiste ; car c'est véritablement créer, que de trouver le secret de conférer une grâce inattendue à ce qui n'en paraissait pas susceptible. Si humble que soit l'occasion fournie, on est sûr de faire une

œuvre belle et bonne quand on sait créer dans la joie. Volonté et nature, telles sont les deux faces de la vie ; le*» unir, c'est le chef-d'œuvre de la conduite humaine. Tirons de là une recommandation pour les devoirs scolaires. Ou cherche, dans la mesure du possible, à rendre le travail des élèves attrayant. Mais il faut Tavouer, l'attrait de certaines matières d'études, pourtant indispensables, ne suffirait pas à vous captiver si l'on ne vous y retenait par des moyens indirects. De plus, s'il était toujours possible de rendre le travail attrayant, ce ne serait pas souhaitable ; car il n'y a de vraiment fécond que l'effort. La théorie du « travail attrayant » est une fâcheuse conception pédagogique, si elle signifie que le maître doit enjoliver la tâche de son élève, supprimer pour lui toutes les difficultés. Mais la théorie du travail attrayant devient excellente si elle est une recopimandation adressée à l'élève. Un bon devoir est celui que vous faites comme en vous jouant, quelque effort qu'il vous coûte. On vous propose un sujet à traiter. Et parfois la formule est pour vous inattendue, elle ne cadre d*abord avec aucune des séries d'idées qui se développent dans votre esprit, elle n'évoque rien en vous. C'est à vous de vous ingénier à découvrir quelque biais pour que la question touche en vous des idées et des sentiments vivants. Tant que vous ne vous sentez pas personnellement en cause, et comme piqués au jeu, vous ne comprenez pas le sujet. Un bon devoir respire un enthousiasme riant. Quant à l'indifférence somnolente, elle vous condamnerait à la platitude ' . Mais si le plaisir modéré anime l'activité, il n'en est pas de même d'un plaisir trop vif ou trop répété : il l'énervé et l'amollit. Il inflige à nos énergies un déchet et pour ainsi dire une déchéance. L'habitude du plaisir transforme un caractère. Elle fait en très peu de temps de nous des êtres égoïstes et insatiables, elle tarit tout ce qu'il y a en nous

I. Voir M. Lauson, Principes de composition et de style (Hachette).

UTILITÉ DE LA DOULEUR 'jiy

de sources généreuses. Une âme qui redoute trop la douleur, qui dédaigne Tétat neutre de la \ie courante, qui n'attache de prix qu'aux jouissances, devient bien vite une àme desséchée, privée à jamais de cette surabondance du cœur qui se répand alentour, qui transparaît dans le moindre geste, dans la parole, et en quoi consiste ce qu'on appelle le charme, la grâce. Lorsque l'activité est épuisée par quelque excès d'émotion ou pénible ou agréable, le déchet d'énergie se manifeste jusque dans le regard, qui devient terne, dans la voix, qui devient atone, dans toutes nos démarches qui prennent je ne sais quoi de heurté, d'inquiet. La douleur trop vive paralyse l'activité, amoindrit l'énergie morale et organique, nous fait nous replier sur nousmêmes. Mais tant qu'elle n'est pas excessive, la douleur a son utilité. Elle est comme un avertissement salutaire de la nature. La douleur physique est un appel pressant de l'organe malade, un cri de révolte de l'organe surmené ou opprimé, pour susciter et mettre en branle les énergies réparatrices emmagasinées dans l'organisme. La souffrance morale est bienfaisante elle aussi. La douleur nous affine, il faut avoir souffert pour comprendre certaines choses. Une grande douleur régénère une âme. Le remords laisse des. traces cuisantes que nous tâchons de nous épargner à l'avenir : un grand nombre de nos meilleures actions sont accomplies en partie par la crainte de nous préparer pour plus tard des regrets. L'ennui est une des plus insupportables douleurs morales, bien qu'elle ne soit pas cuisante comme le chagrin» le remords. Il n'est pas d'état plus rempli de dangers que celui d'un esprit qui s'ennuie. La porte est alors ouverte aux pires passions, et des actes paraissent tout naturels dont un peu plus tard on voudrait pouvoir anéantir l'existence au prix de dures expiations. Ce découragement, cette lassitude que nous ressentons quand nous nous ennuyons provient de ce que notre âme est comme relâchée et disséminée. Aucun objet ne la fixe, parce qu'en les effleurant tous elle les déflore. Lassée d'elle-même comme des choses, elle

s*abandonne, elle est sans défense, et la première influence venue aura prise sur elle et pourra la subjuguer. La souffrance est ici comme un signe d'alarme auquel il nous est loisible de prendre garde ; il faut réagir sans retard en nous imposant quelque tâche absorbante.

Ainsi la douleur ne doit pas toujours être évitée : elle signale le mal, elle le répare.

L'état de joie, de souffrance, est l'état ordinaire de certains hommes. De même que d'autres pensent par images ou par mots, ils pensent par sentiments ; ils gardent le jsou venir de leurs impressions plus que des choses mêmes. M. Ribot les a nommés affectifs ou émotifs ^

Peut-on évoquer par le souvenir l'émotion elle-même, sans la transformer en image ? Le souvenir de la douleur en tant que douleur est rare. Il est difficile de nous rappeler la -douleur même que nous avons ressentie quand on nous a arraché une dent. En général notre mémoire ne peut évoquer que les circonstances, tout au plus un lancinement schématique, mais plutôt l'image du dentiste et de ses instruments de torture. Quand nous pensons à la douleur, ce il quoi nous pensons en réalité, ce ne sont la plupart du temps que les signes de la douleur. Mais il est des individus capables de se rappeler les émotions pour elles-mêmes en ne ise servant de leurs signes que comme d'un moyen de les évoquer. Un philosophe français, M. Fouillée, rend compte de ce qu'il éprouve en se remémorant un mal aux dents. « Je fixe fortement ma pensée sur une des molaires de droite, je localise d'avance la douleur que je vais essayer d'évoquer, puis j'attends. Ce qui se renouvelle d'abord c'est un état vague et général, commun à toutes les sensations pénibles. Puis cette réaction se précise à mesure que je fixe mon attention sur ma dent... A la longue je finis par sentir d'une manière presque moins sourde le rudiment de l'élan-

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