MÉMOIRE ET IMAGINATION AFFECTIVES
sentée par une fille vulgaire et insolente, saluent quand même avant de mourir la caricature de leur déesse.
Tous, quand nous pensons, et à chaque moment de la pensée, nous sommes dans un état analogue à celui que nous venons de décrire et qui est seulement le grossissement de l'état normal. La moindre démarche de Tesprit suppose le jeu de tout un mécanisme mental complexe, un travail de mille pensées indistinctes que nous sentons fourmiller en nous sous forme de sentiments. La pensée des écrivains prend souvent la forme d*émotions lorsqu'ils se mettent à l'œuvre. J.-J. Rousseau était un esprit inventif, paradoxal ; les idées, avec leur physionomie de nouveauté, se présentaient à lui sous forme de joies intenses, de trouble sentimental violent. Il se sert, pour nous dépeindre son état lorsqu'il pense, d'expressions toutes physiologiques: la circulation, la respiration sont affectées *. C'est seule-, ment au bout d'un certain temps que, dans cette masse confuse, il commençait à distinguer les idées élémentaires. C'est une des tâches les plus délicates du maître de découvrir l'objection ou la difficulté inconsciente que recèle souvent la résistance de l'élève à suivre une leçon ou une démonstration.
Ce sont surtout les jugements pratiques qui prennent la forme de sentiments. 11 arrive que l'on se sente très loin de personnes dont on partage la doctrine mais avec l'âme desquelles on ne sympathise pas. Inversement nous pouvons aimer des gens dont nous n'avons pas les idées ; c'est que nous sentons que sous ces formules claires qui nous séparent, il y a un fonds d'aspirations communes. On est opposé par l'esprit, et les âmes fraternisent. Le sentiment
I. VoirJ.J. Rousseau. Pages Choisies (Colin), p. 79. « Le sentiment, plus prompt que l'éclair, vient remplir mon âme ; mais au lieu de m'éclairer, il me brûle et m'éblouit... mes idées s'arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté : elles y circulent sourdement, elles fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitalations... »
profond de résignation et de désintéressement d*un incrédule le fait sympathiser avec le croyant. Le sentiment qui synthétise ainsi des pensées mal distinguées n'arrive pas toujours à Tacuité de la joie ou de la tristesse ; c*est un sentiment indifférent. Le a flair », le « tact », la « sagacité » ne sont pas autre chose qu'un ensemble de sentiments qui, si vous l'analysez , se traduira en idées distinctes. Quand on dit à simple inspection : cet individu ne me plaît pas, c'est la conclusion de raisonnements expérimentaux fondés sur la connaissance de la vie. Pascal définissait la passion une « précipitation de pensées » .
Le sentiment ne se présente pas à toutes les âmes sous la même forme. Chez certains émotifs le sentiment est aigu, à arêtes vives. La plupart de nos écrivains contemporains ont une sensibilité pénétrante et circonscrite. Telle est celle des Goncourt * : une sensibilité très intense mais qui ne se développe pas. Ils notent leur impression du jour ; mais elle n'a pas d'écho, elle n'a pas de lendemain. Leur journal est fait d'une série d'impressions vraies, intéressantes et décousues. Dans une époque où la vie prenait son temps» M™* de Sévigné pouvait tout à son aise, en écrivant à sa fille, revivre ses émotions et les enrichir en les commentant. Les excitations incessantes de la vie moderne manquent de loisir pour s'étaler. Dans nos fettres brèves, télégraphiques, nous écourtons l'expression de nos sentiments qui par là s'écourtcnt eux-mêmes.
S'il a le temps, un sentiment a en général une tendance à se répandre. Autour du centre de l'émotion s'étendent des prolongements indéfinis, un ébranlement intérieur se propage. C'est ce qu'on appelle le « halo » de l'émotion. Tantôt l'émotion se développe en larges nappes ; elle a de l'ampleur : Chateaubriand tire d'une impression de forêts et de clair de lune toute une moisson de sentiments ; tantôt l'émotion est limitée à un point spécial : elle évoque, mais