I. Beaunis, Les sensations internes (Alcan
Tabsence de la formule claire, les sentiments se fondent tout doucement avec des sentiments voisins, et on arrive sans s'en douter à la franche coquinerie * .
Plus les sentiments intimes ont de variété, plus la vie intérieure nous suffit et plus aussi elle est difficile à traduire au dehors. De là vient la timidité des émotifs devant la vie ; ils ont un langage intérieur qui n*est fait que pour eux. En présence du monde extérieur, ils sont dépaysés, éblouis. Leur timidité est jointe à un extrême orgeuil ; ils sentent toute la distance qu'il y a entre leur expression maladroite et la réalité de leur sentiment, ils aperçoivent en eux une infinité de richesses, ils se sentent pleins de choses, pleins de vie, ils ont le dédain de ces gens qui ne vivent que dans le cadre factice de la vie extérieure ; le silence chez eux est souvent plein de mépris. Dans cette catégorie se recrutent les incompris. Ce sont ceux chez qui l'émotion est infiniment plus vive que la pensée. Dans la méditation solitaire, ils se persuadent que leur pensée est merveilleuse ; une fois qu'ils l'ont exprimée, elle n'est pas comprise, les autres n'en perçoivent que le schème extérieur. Il semble que, s'ils étaient sages, ils devraient renoncer à se communiquer aux autres et se dire que c'est eux qui ont la belle part. Mais un tel renoncement leur est impossible ; ils s'acharnent à poursuivre la gloire qui ne veut pas d'eux ; jusqu'au bout ils espèrent que leur jour viendra ^.
C'est que la contemplation de soi est impuissante à donner le bonheur. Non seulement une joie est multipliée (|uand nous pouvons la faire partager à d'autres, mais môme nous ne goûtons vraiment une joie que dans la mesure où nous pouvons la faire partager : l'invention n'est suivie d'enthousiasme chez son auteur qu'autant qu'il envisage comme possible la réalisation pratique, la confir-