‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 39 sur 150 · LE BONHEUR · texte numérisé non relu

LE BONHEUR

mation sociale de sa pensée. Au contraire la conscience de roriginalite d'un sentiment ou de la fécondité d'une idée, si nous voyons que cette création est condamnée à rester sans prise sur les hommes et sur les choses, est une souffrance amère. Dire que le bonheur intime résulte de la contemplation de soi, c'est dire qu'il résulte de la contemplation de son action sur les autres êtres.

Si une vive sensibilité expose à être malheureux, c'est qu'elle risque, avec l'apparence de l'activité plus grande, de diminuer notre action véritable. La violence des émotions nous livre à elles sans défense, nous sommes successivement la proie de chacune. Une trop vive sensibilité est exposée à se dépenser inconsidérément, à gaspiller les forces vives du sentiment en des occasions banales, ou bien nous sommes absorbés par une émotion unique et préférée : l'ambitieux, est celui qui n'attache de prix qu'aux émotions du commandement, le vaniteux à celles de la gloire, l'avare à celles de la richesse, la coquette à celle de l'empire sur les cœurs. L'abus d'une espèce d'émotions à l'exclusion des autres atrophie au profit d'une passion égoïste les énergies généreuses. Enfin une sensibilité délicate nous porte à croire que nous sommes une nature d'élite, trop fine pour la situation qui nous est faite. De là le découragement de la vie, le mépris pour les occupations communes et les personnes vulgaires, et la fuite loin du réel dans un idéal exalté.

C'est une remarque courante que la richesse, la beauté, l'instruction, les hautes relations, la puissance, tous les dons de la nature, tous les avantages sociaux peuvent contribuer sans doute au bonheur, mais ne le font pas toujours, le font môme rarement. Ce sont les matériaux du bonheur ; mais encore faut-il que rien n'en vienne entraver l'arrangement. Celui qui semble comblé de tous les biens avoue d'ordinaire qu'un seul lui fait défaut et que pour prix il abandonnerait tous les autres. En réalité ce qui lui manque, c'est d'avoir trouvé le degré normal d'exercice de ses différentes énergies. Car le bonheur résulte bien moins

des conditions extérieures où nous sommes placés que du jeu harmonieux de nos émotions. Rien de plus simple que le problème du bonheur, à n*en considérer que la formule : trouver et maintenir le fonctionnement régulier de nos différentes énergies. Mais rien de plus malaisé que la solution. Le degré d'exercice normal de l'activité varie d'individu à individu, varie chez un individu selon l'espèce d'activité considérée et même, pour une espèce 4onnée, selon les moments. Alors, au lieu de nous attarder à ce calcul difficile, nous aimons mieux céder au premier entraînement. Ce dont nous sommes surtout avides, c'est d'émotions fortes. Sans mesurer, nous dépensons à pleines mains dans d'apparents plaisirs le meilleur de nos forces, et nous accusons après ces plaisirs d'être menteurs parce qu'ils nous ont laissé la tête vide et le cœur sec. Plus d'un, après avoir longtemps fait fausse route, voudrait revenir sur ses pas, et croit qu'il saurait cette fois user d'une économie mieux entendue. Mais c'est une sagesse tardive, c'en est fait, la source est tarie.

Sans manquer de pain ni de luxe on peut être malheureux par un emploi défectueux de ses énergies; d'autre part on peut être malheureux parce qu'on est privé de quelqu'une des conditions favorables à la vie. De cette sorte est l'infortune des déshérités de la nature ou de la société. Dans tous les cas la cause du malheur est la même : toujours elle consiste dans un manque d'équilibre entre nos énergies individuelles et l'action véritable que nous réussissons à en tirer. L'ouvrier qui croupit dans l'obscurité de sa mine éprouve cependant comme tout homme le besoin de l'air libre, des campagnes ensoleillées ; il a des énergies qu'il ne lui est pas permis de dépenser. L'artisan qui, jeté enfant à l'atelier, n'en sortira que quand les déformations du travail auront fait de lui un instrument inutile, possédait, lui aussi, le désir d'un horizon plus large; il aurait aimé faire usage de son intelligence, il n'aurait pas demandé mieux que de se rendre sensible à l'art, à l'éloquence, à la

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musique; et s'il est ignorant et grossier, c'est qu'il l'a fallu pour vivre. Mais dès que nous avons le nécessaire et le bienêtre, le bonheur n'est pas en dehors de nos atteintes, il est à notre portée. S'il était nécessaire, pour être heureux, de conquérir la richesse, le luxe, la gloire, ce serait à désespérer de la vie. Car comment les uns peuvent-ils élargir leur domaine sinon en diminuant celui des voisins? Mais non, le bonheur des uns n'est pas fait du malheur des autres : tous nous sommes appelés également à être heureux. Dans les limites modestes qui nous sont assignées il nous est loisible de créer des débouchés suffisants à nos activités. Il n'est pas besoin de beaucoup pour être heureux; il suffit d'un art à la portée de tous, l'art de ne pas mépriser les réalités qui nous environnent et de donner du prix aux choses humbles. Il s'agit non pas de nous construire une vie nouvelle, mais de trouver, dans les circonstances de la vie telle qu'elle nous est offerte, l'expansion normale de nos énergies. Pour cela il suffit de trouver le biais par où les choses communes deviennent intéressantes, dignes d'attachement, de pitié. Ce biais consiste à nous donner la tâche de les embellir et de les ennoblir par notre influence sur elles. L'art d'être heureux n'est autre que l'art de transfigurer notre existence par notre bonne grâce et par une action efficace exercée autour de nous.

Nous avons vu les inconvénients d'un excès de sensibilité. C'est un autre écueil moral que l'indifférence.

Lorsqu'un plaisir est trop fréquent ou trop intense, il s'émousse. Et souvent alors s'accroît le désir auquel le plaisir ne répond plus. Souvent aussi le désir lui-même disparaît et ce qui reste c'est seulement ce que dans le langage courant on appelle le besoin c'est-à-dire la peur de la douleur qui suivrait la non-satisfaction de la tendance. Car on peut être irrésistiblement porté vers un objet et éprouver l'angoisse de le perdre, souffrir infiniment si l'on en est privé, sans que sa possession donne aucune joie. C'est un

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des châtiments les plus atroces de la volupté. Souvent enfin à Texcès ou au renouvellement du plaisir succède l'habitude indifférente. Et cette indifférence est souvent accompagnée ou suivie d'une souffrance ; la souffrance qui vient de ne plus pouvoir sentir. C'est une des formes de l'ennui. On en vient à désirer souffrir pour se sentir vivre. C'est une desmisères de la vie que l'action insensibilisante du temps.

Comment éviter l'indifférence? Il n'est pour cela que deux moyens. Un plaisir résiste plus que tout autre au temps : c'est celui qui résulte de notre activité même, celui qui ne dépend pas des choses. La joie 'la plus durable sinon la plus vive est celle de l'indépendance. C'est que nous la sentons^ plus aisément renouvelable, moins sujette aux vicissitudes. Si l'on jouit surtout d'agir, qui peut vous enlever cette joie? Le malheur? Mais c'est alors que l'on se sent vivre. L'action est par elle-même si douce que d'aucuns s'en contentent, insoucieux du succès, et qu'ils préfèrent la lutte à la victoire. Cherchons donc les joies de la pensée, de la volonté, môme celles plus modestes qui suivent la tâche bien faite, toutes celles qui se suffisent parce qu'elles ne dépendent pas du monde.

Il y a cependant une condition sans laquelle la joie même de l'action disparaît : il faut éviter la monotonie, l'action continue elle-même ennuie. Le travail intellectuel prolongé dans une même direction finit par produire la lassitude et le dégoût ; on sent le besoin de faire autre chose ou de se reposer. Cela est vrai même — peut-être surtout — des activités supérieures. Car tout ce qui est d'essence supérieure est fragile : les plaisirs purs n'échappent pas à cette loi. Ils ont besoin d'être protégés contre la contagion des sentiments médiocres. On est rarement à cause de cela trop sévère pour soi-même : la fleur de nos délicatesses se ternit vite. Mais ce qui sauve ces plaisirs du danger de l'accoutumance,, c'est l'infinie variété de l'objet auquel ils s'appliquent; la science, la moralité sont inépuisables. Réveiller l'attention par la variété, c'est là un moyen de combattre rindifforence.

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Les plaisirs complexes sont réfractaires à l'habitude. La complexité d'un plaisir peut résulter soit de la richesse de ses associations avec d'autres sentiments, soit de la richesse de ses propres nuances. Certains plaisirs sociaux sont réfractaires à l'habitude parce que de très riches associations les alimentent et les renouvellent. La force des sentiments conjugaux vient de ce qu'ils sont fortifiés par un complexus de sentiments forts et bien liés. Le sentiment proprement dit peut s'affaiblir avec l'âge : l'individu ne s'en aperçoit pas. grâce à cette richesse d'associations. C'est par une complexité de ce genre que le bonheur se différencie du plaisir^ 11 consiste en un sentiment d'équilibre général. Quelquefois une autre cause explique la persistance du plaisir : le plaisir est lui-même varié, et l'attention y découvre sans cesse des nuances. Les dilettantes ont une grande intensité d'attention qui ravive le plaisir. Ajoutez la puissance de l'imagination, soit qu'elle transforme le plaisir lui-même soit qu'elle lui associe des plaisirs vrais ou imaginaires. Agissez donc et multipliez votre action. Voilà la ressource contre l'indifférence et le dégoût, l'ennui qui la suivent.

Au reste l'indifférence n'est pas toujours un mal à combattre. Au fur et à mesure que les sentiments vivent de leur vie propre, qu'ils ont moins besoin du concours de l'intelligence et de la volonté, ils sont moins conscients, et ils finissent même par ne plus être aperçus. L'inconscience succède à l'indifférence, dans le cas de certaines habitudes automatiques. Or cela est un bien; car les besognes inférieures étant abandonnées à l'automatisme, la pensée consciente peut vaquer à des soins plus hauts*. 11 faut savoir dans sa vie faire la part de l'inconscience : c'est la réserve du progrès. Les émotions sont des crises. La vie n'est pas faite de crises. Elle est un tissu uniforme seulement interrompu de loin en loin par des saillies. On ne fait pas un tissu sans trame.

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