‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 40 sur 150 · I. Voir plus loin La Volonté · texte numérisé non relu

I. Voir plus loin La Volonté

L'instinct de conservation. — Le besoin de développement : besoin de mouvement, besoin d'émotions, curiosité — L'orgueil et la vanité ; la coquetterie ; l'ambition et la cupidité. — L'amour de soi ou égoîsme considéré comme le fondement des sentiments dits sympathiques.

L'instinct de conservation se manifeste par la peur et r humilité (forme défensive), par la colère et V orgueil (forme offensive). Le courage devant le danger nest pas toujours accompagné du courage devant la douleur; de là le suicide. Véducation développe le courage en développant les sentiments qui dépassent V individu : sympathie, sentiments sociaux, sentiments intellectuels.

Outre Vinstinct de conservation physique il y a un esprit conservateur ou instinct de conservation morale (sentimentale et intellectuelle). Le courage intellectuel consiste à oser remettre en question ses principes, ses préjugés.

Le besoin de développement a pour effet de nous faire dépasser V activité strictement nécessaire, par V invention d* activités de luxe : le jeu, Fart, la science.

La vanité consiste à briguer V admiration d* autrui; V orgueil, à vouloir se prouver à soi-même sa force. U éducation fondée sur Nmulation risque de développer la vanité. Satisfaire à des obligations pénibles en l'absence de tout approbateur, d'autre part se rendre compte qu'il y a des fins supérieures à notre point d'honneur personnel, voilà les deux résultats que doit poursuivre l'éducation morale.

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Uambition est tantôt le désir du pouvoir comme moyen de jouissances, tantôt V amour du pouvoir pour lui-même. La cupidité est surtout dans nos sociétés modernes une forme d'ambition; car Vor donne le pouvoir. Le pouvoir que donne Vor, V avare se borne à le rêver; et il en adore le symbole; à moins quil ne ramasse, par une sorte de vague angoisse, la vague inquiétude de le perdre.

Aucun acte humain n est-il vraiment désintéressé ? La Rochefoucauld Va pensé, Uégoîsm£, parfois hypocrite, parfois inconscient, est selon lui la racine de tous les dévouements et de toutes les vertus, — Mais quand même les faits donneraient le plus souvent raison au pessimisme, V idéal de désintéressement nen serait ni moins clair ni moins obligatoire.

On peut distinguer trois espèces de sentiments, les sentiments correspondant à l'organisme, les sentiments correspondant à l'intelligence, les sentiments indécomposables ou inanalysables — au moins provisoirement — (amitié, sympathie). Sous ces trois formes l'homme veut prendre conscience de lui.

La sensibilité de l'enfant se manifeste d'abord sous la forme générale et confuse de Vamour de soi. Cette tendance n'est pas contemporaine de la naissance. Tendre à prendre conscience de soi, cela suppose que l'on se connaît à quelque degré comme une personne. L'enfant avant trois ou quatre ans ne le peut pas encore. Aussitôt ou bientôt après sa naissance il a des plaisirs et des peines, puis il a des sensations, il touche, il explore le monde extérieur. Plus tard il distingue les objets des personnes : l'enfant en bas âge n'a pas encore fait cette distinction, il frappe une table qu'il aura heurtée, tout comme il frappe une personne qui le bat. Finalement il arrive à se rendre compte de sa propre personne, à l'opposer aux choses.

L'amour de soi se présente sous deux formes : sous la forme négative ou défensive qui est V humilité; sous la forme affirmative ou offensive qui est VorgueiL Celui qui s'ex-

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prime soi-même dans l'orgueil tend en général non pas seulement à se conserver, mais à se développer : Tinstinci de conservation est aussi chez lui un instinct d'expansion. L'humble, le peureux au contraire veut se conserver : rien de plus, et il se fait si petit qu'à peine semble-t-il qu'il veuille vivre.

L'instinct de conservation physique est complexe, il comprend plusieurs instincts particuliers correspondant aux -diverses fonctions organiques. Le besoin de respirer se manifeste par l'angoisse et l'oppression dans la maladie de l'asthme. Le besoin de se mouvoir torture ceux qui sont ■enchaînés. Autant il y a d'espèces d'activité organique, autant il y a d'espèces d'instinct de conservation physique.

L'instinct se manifeste souvent sans que nous en ayons conscience. Un trouble subit peut surprendre les plus courageux devant le danger ; au premier feu les plus braves soldats éprouvent de la peur. L'instinct de conservation physique peut être presque ignoré de nous-mêmes, sa force ne se mesure pas à la connaissance que nous en avons. On trouve des individus qui éprouvent un grand plaisir à vivre, de bons vivants, de gais compagnons et dont l'instinct de conservation est faible ; ils sont caractérisés par le courage -devant le danger. Inversement des gens qui se sentent à peine vivre ont un instinct de conservation très violent : tels les vieillards qui se resserrent comme frileusement dans leur égoïsme ; le bûcheron de La Fontaine s'accroche il la vie, qui n'est pour lui que douleur : mieux vaut souffrir que mourir, dit-il. Enfin certains, au lieu d'aimer la vie par amour du plaisir, aiment le plaisir par besoin de vivre. Chez eux le plaisir est brutal, ils ne choisissent pas, ils n'ont pas de préférences, parce que ce qu'ils aiment dans le plaisir, c'est la dépense d'énergie.

Le besoin physique de vivre n'est pas non plus proportionnel ou parallèle à la force de l'organisme. Des gens forts aiment le calme et le repos, des gens faibles cherchent les occasions de se dépenser physiquement. Cette opposition

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peut s'expliquer physiologiquement. Il y a deux choses à considérer dans Tindividu physique : d'une pari l'organisme en général, d'autre part le cerveau et le système nerveux. Ceux dont l'organisme est faible ont souvent le système nerveux excitable, et inversement ; de sorte que l'intensité du besoin de vivre est fréquemment une preuve de faiblesse physique.

L'instinct de conservation physique prend la forme offensive chez les uns, défensive chez les autres. Les individus physiquement faibles sont parfois des peureux, ils n'osent pas prendre une attitude offensive, ils en sont réduits à la défensive, ils craignent de perdre une parcelle de leur vie. L'instinct de conservation se présente aussi sous une forme somnolente. Il est au second plan chez les intellectuels purs : occupés aux grandes pensées, ils sont distraits à l'égard de leur corps ; le souci de leur vie matérielle tient peu de place dans leur conscience, ils sont déjà comme hors de la vie. Cette indifférence au danger physique se rencontre aussi chez certaines natures lymphatiques, vivant dans une sorte de torpeur ; il y a des apathiques qui n'ont pas conscience du péril et qui ne se protègent que par habitude. Tous nous avons connu de ces états où il semble qu'il ne vaille plus la peine de réagir ; il est des lassitudes qui nous font éprouver la paresse de vivre, et môme le besoin de mourir : le mal de mer, l'ivresse du morphinomane, la fascinatiou du vide. Enfin dans certains cas la disparition de l'instinct de conservation est complète. Il y a des hommes qui, dans une crise de désespoir, perdent l'instinct de conservation physique jusqu'à se tuer.

Au contraire chez les gens entreprenants, audacieux, l'instinct de conservation a une forme offensive. Ils ont besoin de manifester leur énergie, ce sont des courageux. Le courage physique, c'est l'orgueil de la force. Parfois le courage se manifeste en eux par la colère, qui est une rage de détruire. Ce sont des batailleurs qui cherchent des ennemis. La colère est ordinairement précédée de haine,

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elle se manifeste par des actes qui tendent à éloigner Tobjet odieux. Mais elle peut aussi se présenter sous forme de tendance innée ; et s'il n'y a pas alors d'objet de haine, on en cherche un. Il y a des enfants naturellement enclins à la colère. On aurait tort de leur attribuer toujours le besoin de faire le mal. Ce sont d'ordinaire des natures insensibles et non méchantes, actives plutôt qu'émotives. La colère manifeste alors un trop-plein de vie qui veut se dépenser coûte que coûte.

L'éducation peut beaucoup sur l'instinct de conservation physique. Elle peut développer le courage devant la douleur ; elle peut développer le courage devant le danger, pourvu que la mort ne soit pas absolument certaine. Elle peut aider à supporter l'idée d'une mort possible ou probable. On se familiarise avec la pensée de la mort pourvu qu'il reste une porte ouverte à l'imagination et à l'espérance. Pour braver la mort, il faut penser à autre chose, avoir un idéal qui n'évoque pas son image * : la vérité, la pensée de quelque chose qui dure ; tel est l'idéal religieux. La contagion de l'exemple aide aussi à mourir sans regrets. A l'époque révolutionnaire les hommes envisageaient la mort sans crainte, entraînés par l'exemple ; eniin la pensée de la nécessité peut contribuer à faciliter la résignation.

L'indifférence à la vie, le suicide qui en est la conséquence semblent se répandre de plus en plus avec la civilisation. Il existe chez les sauvages : des vieillards se laissent tuer pour n'être pas à charge à leurs enfants. Il est des états sociaux où le suicide résulte de circonstances véritablement difficiles ; chez les peuples primitifs, la cause en est désintéressée ^. Au contraire chez les peuples civilisés le suicide est d'un caractère égoïste. La raison en est que l'individu a pris de plus en plus conscience de lui-mi^mc. Les freins

1. « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face. » La Rochefoucauld.

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