‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 45 sur 150 · I. Epictète, Manuel, XL · texte numérisé non relu

I. Epictète, Manuel, XL

ne pas feindre un goût que Ton n*a pas. Si, en toute sincérité, on ne se sent pas choqué de l'absence ou de la présence de tel détail dans les objets qui nous entourent, dans la physionomie, la voix, le geste que la nature et l'habitude nous ont donnés, c'est la marque qu'il n'y faut rien changer. Par cette simple abstention, on est assuré de faire preuve d'un goût excellent. Mais ils sont nombreux ceux qui dédaignent ce goût de bon aloi, qui est à leur portée, pour courir après le goût des autres. Tel trait de ma propre personne ne me générait point, si j'étais seul ; mais peutêtre bien qu'il choque les autres ? Que faire pour le modifier ? Que faire pour perdre ce qui choque autrui et pour acquérir ce qui charme ? A ces scrupules de vanité commence ce qu'on appelle la recherche. On ne s'aperçoit pas que le goût d'autrui, fût-il bon, devient détestable chez celui qui de lui-même ne l'aurait pas ressenti. Ce qui est art chez une personne sincère n'est plus chez l'imitateur servile que plagiat et singerie. Chez le premier, cela sent la nature ; chez le second, cela sent l'étude. La recherche, dans la toilette, consiste dans la superstition de la mode ; dans la voix, c'est V affectation ; dans le geste, la pose ; dans le style, Isi prétention; dans la conversation, lepédantisme. C'est toujours un mauvais calcul. Car rien n'est plus disgracieux que le manque de naturel, l'air emprunté ou parvenu. Tel est le cas des précieuses, pédants, bourgeois gentilshommes. Il n'est rien de plus déplaisant que l'envie de plaire, et elle parvient rarement à se dissimuler.

La coquetterie proprement dite n'est autre chose que la recherche, telle qu'elle vient d'être définie, quand elle a pour but de séduire les sentiments d'autrui en laissant supposer, de la part de la personne coquette, l'existence ou la possibilité de sentiments qu'en réalité elle n'éprouve pas, n'a pas l'intention d'éprouver, n'a pas le droit d'éprouver. Les autres formes de la recherche, citées plus haut, ont pour but l'étalage de qualités physiques, intellectuelles ou sociales. Celle-ci a pour but d'éveiller des sentiments flat-

l'ambition, la. cupidité III

leurs pour la personne qui en est l'objet et qui préparent à celui qui les éprouve des déceptions et des souffrances. Etant toute faite de mensonges, la coquetterie se fait volontiers illusion à elle-même. « Les femmes, observe La Rochefoucauld, ne connaissent pas toute leur coquetterie*. » La coquetterie se persuade qu'il n'y a qu'un jeu innocent là où en réalité il y a une coupable hypocrisie. La lâcheté consiste pour l'homme à se dérober à quelque obligation périlleuse : pour la femme, la lâcheté consiste à être coquette. La coquetterie est un véritable guet-apens, où celle qui fait le mal a le droit de feindre qu'elle l'ignore ^.

L'orgueil se manifeste chez certaines personnes par Vambition ou par la cupidité, qui ne sont que ses formes les plus fréquentes. L'ambitieux est celui qui veut dominer les autres pour se développer lui-même. L'ambition n'a pas toujours la même forme ou la même intensité. Certains cherchent par leur ambition les jouissances matérielles; ce ne sont pas de véritables ambitieux, ils veulent jouir du plaisir, non de leur force. Le véritable ambitieux veut simplement se prouver sa force ; il veut, par la possession du pouvoir, développer son individualité. Il est satisfait lorsqu'il s'est démontré à lui-même qu'il est capable de dominer les autres. <c Le plaisir de la chasse est le plaisir d'atteindre » dit Joubert ^. Ce qui satisfait le plus un ambitieux, c'est la mainmise sur les âmes. Napoléon aurait voulu forcer les consciences. Louis XIV était un intolérant.

11 n'est pas défendu d'être ambitieux. La difiiculté est de savoir à quoi on a le droit d'aspirer, et jusqu'où on peut élever ses ambitions, de connaître exactement sa place, sa

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