Joubert, Pensées ^ XIII, xlix
lia LES SENTIMENTS PERSONNELS
vraie place. Il y faut beaucoup de clairvoyance, de sincérité ; prenons garde surtout de ne pas croire trop aisément le bonheur de la société lié à notre triomphe ; il y a parfois quelque hypocrisie inconsciente à se dire : si je n'étais ministre, que deviendrait le pays ? L'ambitioti pour autrui — l'ambition désintéressée — est souvent aussi dangereuse que l'ambition égoïste. On veut les honneurs, une vie brillante pour son fils. On n'épargne pas les démarches : on s'abaisse à des platitudes que l'on ne se pardonnerait pas s'il s'agissait de soi. Les femmes dont la vocation semble être le dévouement absolu à une personne, plus qu'à une idée, risquent de tomber jusque-là ; une mère retirera son enfant d'une classe où il n'est pas premier, quitte à lui faire perdre ainsi l'avantage d'un maître meilleur, d'une concurrence salutaire.
La cupidité est souvent une forme de l'ambition, de nos jours surtout. Le financier moderne est un ambitieux qui veut avant tout jouir du succès. Il a la conscience de la force que l'argent lui donne sur ses contemporains. Tel il apparaît chez Balzac. La fortune mobilière, l'argent, les valeurs sont aujourd'hui le grand moyen d'action. Rien ne se peut faire dans un pays sans ce levier. Ceux qui le possèdent ne doivent pas se griser de leur puissance, mais se souvenir que leur force est faite des forces innombrables qui ont servi à l'édifier, à la maintenir, ouvriers de l'usine, sol de la patrie, institutions qui la défendent. Ils doivent se demander sans cesse s'ils ont fait à ce qu'il entre dans leurs richesses de travail qui n'est pas leur, la part nécessaire et légitime.
La cupidité proprement dite ou le désir de la fortune pour elle-même n'est pas uniquement un besoin de jouissances grossières. C'est encore un besoin d'imagination. L'imagination suffit à l'avare. Il a le sentiment de tout ce qu'on pourrait faire avec l'argent qu'il ne dépense pas ; il rêve de jouir, de dominer par lui, mais il ajourne indéfinimeiçit l'exécution de son rêve. Rien ne prouve comme l'avarice la
l'ambition, la cupidité ii3
puissance d'idéalisation chez l'homme : le tort de l'avare est de ne pas aller jusqu'au bout de son idéalisme. S'il se passe de jouissances, que ne se passe-t-il aussi de l'argent? Le rêve peut se suffire. L'avarice signifie parfois une disposition bien différente, l'angoisse de diminuer quelque chose de sa personne. C'est alors une forme de la peur.
La cupidité est aussi simple besoin de jouissances. Il ne serait pas dangereux pour les âmes un peu bien situées, pour les âmes féminines en particulier s'il ne se dissimulait sous des formes raffinées. On croit tenir au luxe non pour luimême mais pour l'élégance, les joies esthétiques que seul il rend possibles, et on se laisse prendre peu à peu à l'attrait d'une vie trop facile, on se fait presque un devoir d'habitudes, de toilettes coûteuses. Riche, il faut savoir se tenir au-dessus de sa richesse, réveiller sans cesse en soi le goût des joies idéales, le sens de la justice. L'égoïsme de la fortune est d'autant plus dangereux qu'il se couvre de prétextes et de sophismes spécieux. N'a-t-on pas dit que le luxe était dans une société une nécessité, une beauté ? Cela serait vrai sans doute, si tout le monde jouissait de cette beauté. En attendant que cela soit, la charité vaut mieux.
A l'orgueil et à la vanité, formes actives, s'oppose la forme passive, somnolente de l'amour de soi, qui est l'humilité*.
Celui qui a été tenu en tutelle toute sa vie est généralement humble. Si la révolte ne se produit pas, il y a beaucoup de chances pour qu'il perde toute conscience de sa personne. L'humilité est aussi chez certains individus un moyen d'atténuer la souffrance : ils s'empêchent de souffrir ou de jouir: ils atténuent la conscience en général pour atténuer la souffrance. Leur formule est : prenez garde ^. La précaution, à ce degré, devient de l'hébétement.
I. Nous donnons ici au mot humilité de même que plus haut au mot orgueil son sens courant, social.
3. L'auteur dramatique Henri Becque reprochait à M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel de l'Académie française, lemploi trop constant de cette formule.
Rauh. 8
Il4 LES SENTIMENTS PERSONNELS
Il faut distinguer de ce genre d'humilité l'humilité religieuse. Le chrétien a toujours le sentiment de son infériorité devant Dieu, mais il a en même temps le sentiment de la dignité incomparable que sa croyance lui donne. Le croyant risque à cause de cela de sentir trop vivement sa supériorité sur les autres hommes : de commettre le péché d'orgueil. Certains croyants sont fiers de leur croyance comme de leur fortune ou de leur titre. En disant : mon Dieu, n'oublions pas qu'il est à tout le monde.
L'amour de soi a été considéré comme le fondement de toutes les inclinations humaines, y compris les inclinations dites sympathiques. Nous ne nous doutons pas jusqu'à quel point nous sommes égoïstes : tel est le thème développé par I-,a Rochefoucauld. De ses clairvoyantes observations psychologiques une conclusion, pour lui, s'est dégagée, c'est que « les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer*. L'intérêt, que l'on accuse de tous nos vices, mérite souvent d'être loué de nos bonnes actions*. Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes ^ ».
Gomment La Rochefoucauld est-il amené à une pareille conclusion ? Il y a des gens qui méritent d'être appelés égoïstes : cela suppose que tout le monde ne l'est pas. Il est des actes que nous déclarons vertueux, nous rencontrons des sentiments que nous avouons désintéressés, et chacun de nous a parfois la conscience d'agir sans consulter son intérêt.
Ces actes, ces sentiments réputés désintéressés, La Rochefoucauld les examine, et l'examen lui révèle en chacun l'égoïsme latent. L'égoïsme se déguise sous deux formes: hypocrisie, inconscience. Notre dissimulation dérobe aux autres nos vrais mobiles, lorsque notre inconscience ne nous les cache pas à nous-mêmes.