ÉGOÏSME ET DÉSINTÉRESSEMENT II
pendant que, par son esprit, il tend à un but, son cœur l'entraîne insensiblement à un autre *. Ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur cœur *. L'esprit est toujours dupe du cœur'. » La Rochefoucauld ne conteste donc pas que nous ayons souvent la conviction d'être désintéressés; il ne nie même pas que le désintéressement soit possible, il en reconnaît plus d'une fois expressément l'existence*. Ce qu'il nie c'est seulement que le désintéressement soit réel dans plupart des cas où on l'affirme.
Les analyses de La Rochefoucauld ont soulevé de belles indignations : sous prétexte de rabattre notre vanité, il nous humilie, il nous calomnie, il risque de flétrir ce qu'il y a en nous de plus beau. Qu'aucun de nos actes ne soit pur d'égoïsme, il se peut; mais en revanche il n'est guère d'acte mauvais qui ne soit mêlé aussi d'un peu de vertu ^. C'est, dit-on, par la biographie de La Rochefoucauld qu'il faut expliquer son pessimisme. Les égoïstes dont il parle, ce n'est pas nous, ce sont ses contemporains et c'est lui-même. Il fut témoin, acteur de la Fronde, il nous dit ce qu'il a trouvé autour de lui et en lui : calcul, médiocrité et emphase *. Ce grand seigneur misanthrope est un ambitieux déçu. De nombreux mécomptes l'ont aigri, ulcéré ; il a eu plusieurs existences écroulées sous lui ; du haut de ses prétentions il a été précipité ce comme de cascade en cascade »; son livre est une «vengeance » ^. Il rencontra, à la fin, une affection vraie, celle de M™® de La Fayette : il se mit à atténuer, alors, l'âcreté de son livre. Les Maximes ne représentent pas la nature humaine, mais seulement l'amère expérience d'un seul homme.