V. LES SENTIMENTS SYMPATHIQUES
La sympathie comme principe des inclinations qui nous attachent à autrui. — L'amitié ; l'amour. — Les affections de famille. — Le patriotisme. — La charité.
La jeunesse « aime à aimer » ; elle revêtira d* illusions innombrables le premier objet venu plutôt que de se passer d'aimer. Elle aime par théorie, en vertu d'un type préconçu, elle a des « passions de tête », et parfois elle résiste à un sentiment vrai au nom d*un idéal factice et romanesque.
Les poètes et les femmes croient volontiers à la prédestination de deux âmes. Cette conception a le tort de laisser croire que Vamour est toujours sacré, que devant lui tout doit plier, et quil est V unique raison de vivre. En réalité les affections électives elles-mêmes sont prosaïquement explicables et font partie d'un ordre naturel et social. La mission des femmes ne tient pas là tout entière.
Le bonheur est incomplet et coupable sHl est égoïste. La beauté de l'amitié et de Vamour, cest de donner plus de puissance et plus de vie, cest d'agrandir le cœur, de provoquer cet attendrissement qui fait qu'on prend intérêt aux moindres êtres, aux plus petits faits . Cest, dit un philosophe contemporain Guyau, « de nous faire donner toute notre musique intérieure », au profit de la vérité, de la science, de la fraternité sociale.
Dans la famille nous avons des affections puissantes et d'abord irraisonnées. L'échange des confidences et des idées, une vie sentimentale et intellectuelle en commun, l'introduction dans la famille de préoccupations désintéressées d'art, de science, de justice et de pitié, nous inclinent à aimer d'un amour de
laO LA. SYMPATHIE
choix, comme on aime des amis, ceux que nous n aimions (Tabord que par un instinct aveugle.
Ce qui constitue la patrie, ce n'est uniquement ni le sol natal, ni la race, ni la langue, ni la religion; cest un peu tout cela, mais cest surtout la tradition — la communauté de Vêducation et du souvenir — et cest plus encore la volonté d'être unis, la communauté d'idéal, d'aspirations vers l'avenir. La France est la terre des arts, la terre de tolérance et de justice : elle lest ou doit l'être.
L'esprit de justice abstraite et mathématique — esprit d'égalité ou sentiment de la justice distributive qui fait correspondre exactement l'acte et sa sanction — est moins développé chez les femmes que les sentiments de tendresse et de bonté. Toutefois dans les consciences modernes la justice et la charité sont en train de se transformer, de converger. La charité s'élargit et s'intellectualise : à l'aumône individuelle et brutale se substituent des formes plus impersonnelles d'assistance, fondées sur le droit : assistance publique, assistance mutuelle. De son côté la justice devient moins abstraite et s'humanise : il y a des lois de protection, de pardon et de réhabilitation. D'abord divergents, le sentiment de la justice et celui de la charité se rapprochent et se fondent en un sentiment unique, la solidarité.
La sympathie est Timitation des sentiments d'autrui : elle nous porte à agir et à penser comme les personnes que nous aimons, à nous réjouir de leurs joies et à souffrir de leurs peines. Il y a des parents qui sont orgueilleux pour leurs enfants, des parents qui s'adaptent aux besoins moraux de leurs enfants et qui, ayant eux-mêmes une mauvaise conduite, veulent faire élever leurs enfants moralement.
Gomme les sentiments égoïstes, les sentiments sympathiques peuvent prendre la forme défensive (peur pour autrui) ou la forme offensive (dévouement actif à autrui). Ils peuvent d'autre part avoir un objet déterminé (amour, amitié, sentiments de famille, patriotisme) ou être indéterminés (bienveillance, charité, philanthropie). Une « âme
l'amour, l'amitié 13 I
aimante » est celle qui éprouve le besoin d'aimer avant de savoir sur quel objet porter son amour.
Telle est Tâme de ;la jeunesse. Et c'est pourquoi elle risque de se tromper sur la valeur et la durée de ses affections, surtout de ses affections de choix, car, à la fois impatiente et ignorante, elle se satisfait du premier objet venu que sa passion transfigure. Or une telle erreur peut peser sur une vie, dévoyer pour jamais un esprit, un cœur. Il importe de savoir à cause de cela le rapport qui existe entre le besoin d'aimer et l'amour pour telle ou telle personne.
Consultons les poètes ; les âmes sont marquées d'avance pour s'aimer. Chaque âme a^ une « âme sœur » et elle est à sa recherche. Les circonstances accidentelles de la vie peuvent laisser à jamais inconnues l'une à l'autre deux personnes qui étaient faites pour s'aimer, ou ne les rapprocher que trop tard, alors que c'est devenu pour l'une un devoir de ne pas entendre.
Le murmure d'amour élevé sous ses pas * .
Si au contraire il n'existe aucun obstacle, les âmes jumelles se reconnaissent, car en réalité elles se connaissaient avant de s'être trouvées. Voilà la solution poétique, mystique ou féminine de la question.
La solution philosophique est différente. Le besoin d'aimer, comme tous les besoins, commence d'ordinaire par être indéterminé. S'il se fixe sur telle personne, c'est en vertu d'affinités générales et non uniques, et de circonstances fortuites et non prédéterminées. Ce qui est primitif en nous c'est le besoin d'aimer, et non un besoin d'aimer tel ou tel.
Il y a d'ailleurs des degrés dans cette indétermination. Elle est quelquefois très vague. La jeunesse « aime à aimer », n'importe l'objet. Elle revêtira d'illusions innombrables le premier objet venu, plutôt que de se passer d'aimer. Les « passions de tête » de l'adolescence consistent à