‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 53 sur 150 · I. Auteur dramatique contemporain, mort récemment · texte numérisé non relu

I. Auteur dramatique contemporain, mort récemment

3. Platon, philosophe grec, pensait que la science, l'art, la spéculation philosophique et l'action pratique consistent à lire l'idéal (les Idées) au sein des objets périssables et imparfaits. Leur condition générale est l'amour (l'amour intellectuel) qui consiste à aller aux Idées « avec Tâme tout entière ». Ce que nous aimons dans les êtres finis, ce sont deç types éternels.

l'amour, l'amitié laS

aimera. Elle peut résulter d'affinités : le cœur se décide en vertu de certaines associations de sentiments. L'admiration provoque une surprise, une secousse, un trouble à la faveur duquel un sentiment plus vif s'insinue. L'amour naît aussi du contraste : notre type de prédilection est quelquefois l'opposé ou le complément de notre propre nature. Nous prenons, par le contraste, mieux conscience de nousmêmes ; ou nous enrichissons notre individualité des qualités qui précisément nous manquent.

Ainsi la théorie de la prédestination, inacceptable pour le reste de la vie, n'est pas davantage recevable pour l'amour en particulier. Tout au plus peut-on dire qu'il y a des individus à qui le besoin d'aimer n'est révélé que lorsqu'ils aiment. Il est possible que dans quelques cas tout se passe comme s'il y avait impossibilité de bonheur pour deux individus séparés l'un de l'autre, comme s'il y avait prédestination. On sait la réponse de Montaigne qui s'interroge sur les raisons de son amitié pour La Boétie : parce que c'était lui, parce que c'était moi. Mais cette prédestination de deux âmes est très rare. La conviction naïve et sincère de l'éternité d'un amour ne l'empêche pas toujours de faire place, plus tard, à un autre amour.

D'où vient, si le besoin d'aimer est si indéterminé, cette illusion qui nous rend incapables de nous figurer un autre amour comme possible ?

L'illusion de la prédestination résulte de la loi des associations psychologiques indissolubles. Lorsque nous avons une fois associé un certain sentiment à une certaine forme extérieure, nous ne pouvons plus incarner ce sentiment sous une autre forme. Les âmes religieuses, pour évoquer certains sentiments de piété, se servent de certaines pratiques, et à la fin elles ne séparent plus le sentiment intérieur des pratiques extérieures. De même, une fois l'afiection née et partagée, elle s'associe une masse de sentiments divers, d'habitudes (liens sociaux, liens de famille, etc.), qui limitent l'imagination : on ne peut plus

ia4 LA SYMPATHIE

aimer en dehors de ces conditions. Les croyances morales, les croyances religieuses orientent le sentiment dans un sens, l'empêchent de vagabonder. Enfin l'homme a une tendance à éterniser, un instinct fétichiste qui nous fait élever à l'absolu les formes particulières d'un sentiment général. Nous sommes non pas des esprits purs, mais des êtres placés dans un milieu déterminé, au sein de relations particulières. La vie est une approximation continuelle d'un besoin qui la dépasse mais qui, pour se réaliser, doit s'endiguer, s'incarner.

Si nous nous rendons compte que la croyance à la prédestination et à l'éternité de nos affections n'est qu'une illusion psychologique, l'amour que nous avons pour telle personne n'en sera-t-il pas affaibli ?

Gela n'est pas à craindre. A supposer que l'individu s'applique à lui-même l'explication d'une illusion sentimentale, l'illusion subsistera parce qu'elle tient à la racine de l'être. Il y a des illusions que l'explication ne détruit pas. Le bâton que l'ignorant voit brisé dans l'eau, le savant le voit de même.

Mais sans détruire l'illusion, peut-être la connaissance de la contingence de notre amour mettra-t-elle à notre amour une sourdine, lui ôtera-t-elle son charme de croyance naïve ?

Cette connaissance fera disparaître la forme spontanée de l'amour, celle décrite par exemple dans les premiers romans de George Sand, et qui ressemble au dévouement animal. Mais n'en ayons pas grand regret. En réalité, tout sentiment doit entrer dans un ordre ; l'amour n'a pas droit à un privilège ; il doit avoir sa place dans l'organisation sociale, humaine. L'amour coup-de-tête n'est qu'une forme inférieure de l'amour, puisqu'une connaissance réfléchie de ses conditions suffit à le ruiner. Un sentiment véritable n'a rien à redouter de l'analyse ; il s'enrichit de toutes les idées. Par l'intervention de sentiments supérieurs la passion n'est pas anéantie, mais transfigurée. Le fétichisme sentimental fait place à l'amour conscient de lui-même qui sait sa place

l'amour, l'amitié ia5

dans rharmonie de toutes choses, et se sent plus fort parce qu'il le sait.

Après le danger de mal placer ou de fixer trop tôt ses affections, le plus grand danger que court la jeunesse estde les méconnaître. C'est la faute de l'imagination, de l'idéal qu'elle se forge. Les personnes mûres ou mûries vont du sentiment à l'idéal. Elles commencent par aimer et leur amour crée leur idéal qu'il peut fixer définitivement. Une amitié que nous aurons ressentie à vingt ans restera pour la vie notre rêve. Le jeune homme au contraire va souvent de l'imagination au sentiment. C'est que rien n'est plus malaisé que de se connaître, et l'imagination remplit le vide de l'expérience. Avant que celle-ci nous ait révélé nos besoins réels, l'imagination a vagabondé. Or l'idéal que nous imaginons est rarement d'accord avec nos besoins vrais. Nous avons besoin d'affection : nous rêvons aussitôt là-dessus tout un portrait ; nous nous imaginons qu'une âme tendre l'est toujours, comme si l'affection pouvait être constamment tendue ; à la tendresse de l'âme nous allions une certaine finesse et délicatesse des traits. En général, cet idéal sentimental est emprunté aux conversations, aux lectures. A chaque époque il y a un formulaire d'amour auquel il serait de mauvais ton de manquer. Les précieuses ridicules ne veulent aimer que selon la formule, elles consultent la carte de Tendre ; tout opposé est l'idéal échevelé de i83o. Chaque siècle a son romanesque, source de contrastes comiques entre les rêves de la jeunesse et les réalités de la vie. Cet idéal préconçu peut déformer les sentiments vrais. Là est le danger de la lecture des romans. La jeunesse cultivée a la manie des théories. On en arrive à se dire : j'aime peut-être telle personne, mais ce n'est pas mon idéal. Ou plutôt l'idéal qu'on s'est forgé empêche de reconnaître ou de s'avouer un sentiment vrai. On passe à côté du bonheur. Et voilà un regret, peut-être un remords pour la vie.

La tare de tous les sentiments désintéressés c'est l'égoïsme qui s'y insinue. Nous aimons nos amis pour nous ; nous

Page 1