LES AFFECTIONS DE FAMILLE
l'enfant a besoin de protection et de tendresse, il s'attache aux personnes, parentes ou étrangères, qui lui ont donné les premiers soins. Les « liens du sang » agissent bien moins que l'éducation, le milieu et l'influence morale.
L'amour de l'enfant pour la mère est ardent et vivace, on dit : maman du môme ton à quarante ans et à dix. Quelle que soit la violence des passions qu'éprouve l'homme adulte, il a éprouvé quelque chose d'analogue tout enfant dans son amour pour sa mère. Le sentiment éprouvé pour le père est un peu différent, le respect y tient plus de place. Le père, c'est le protecteur puissant et bon, c'est pour l'enfant tout petit — selon le mot d'Anatole France — comme une espèce de bon géant. A l'un et l'autre nous devons notre reconnaissance, le jour où nous en sentons le prix, pour des bienfaits que nous avons reçus sans les comprendre. Voilà les sentiments de la famille saine et normale. Mais ces rapports si simples sont souvent troublés. L'enfant, témoin de désaccords survenus entre ses parents, est quelquefois obligé de prendre parti, de porter un jugement. Pendant que le père est au cabaret ou au jeu, la mère se sacrifie en silence. Très jeune l'enfant comprend ces situations. Il peut assister à des conflits, à de lamentables scènes de violence : un jeune cœur en est bouleversé, il en garde une meurtrissure. Une situation anormale dans la famille ne dispense point des devoirs filiaux, elle les rend plus difficiles et plus délicats. L'indignité même des parents ne supprime pas les devoirs envers eux. Ce qui caractérise une obligation morale c'est qu'elle s'impose comme un principe ; elle peut être confirmée par ailleurs, par le plaisir, l'intérêt, la sympathie. Mais elle veut avant tout l'obéissance. Les devoirs sont des obligations qui peuvent se modifier avec le caractère ou la conduite des parents, mais non pas disparaître : ce sont des principes.
Un père est toujours père, dit I phi génie.
laS LA SYMPATHIE
Le sentiment fraternel dérive en partie de Tamour filial lui-même. L'affection de Tenfant pour ses parents le pousse à les aider dans les soins nécessaires aux derniers venus de la famille, à éviter les querelles qui affligeraient les parents, à regarder ses frères et sœurs avec cette pensée : nous sommes les enfants d'une même mère. D'autre part il dérive en partie de l'intimité domestique. On dit : un frère est un ami donné par la nature. Nous connaissons ses goûts, ses qualités, ses défauts comme les nôtres propres. Mille occasions s'offrent d'apprécier les premières et d'excuser les seconds ; l'échange des confidences et des bons procédés nous inclinent à aimer d'un amour de choix, comme on aime un ami, celui que nous n'aimions d'abord que par un instinct aveugle.
Le sans-gêne entre frères ne doit pas donner naissance à des habitudes de grossièreté et de malveillance. Une attention délicate, une marque d'estime a d'autant plus de prix que toute contrainte est bannie. Les petites disputes, les fâcheries entre frères ne tirent pas à conséquence tant qu'il ne s'y mêle aucune aigreur. Mais il est un sentiment capable d'étoufler les sentiments fraternels, c'est l'envie. L'envie est toujours funeste, mais quand elle a pour objet un frère elle est odieuse. Le frère qui devine dans le langage et l'attitude de son frère des traits d'envie conçoit pour lui de la haine, et cette haine est plus forte que celle ressentie envers un étranger.
Il est toujours à craindre que les sentiments collectifs se rétrécissent. Gela tient à ce que nous avons une tendance à déifier tous nos sentiments, à mettre l'infini, l'éternité partout. Gela tient à une disposition moins noble ; nous abaissons à la mesure de nos intérêts, de nos passions les sentiments les plus nobles. Nous aimons notre patrie, notre classe sociale, notre famille comme notre propriété, notre chose. Il y a un égoïsme de la famille touchant quelquefois, plus souvent ridicule. On ne trouve beaux que ses enfants, on surveille jalousement les progrès de leurs camarades ; on
LE PATRIOTISME ISQ
n'admire que les habitudes, les principes de la maison, depuis Téducation qui s'y donne, jusqu'aux confitures qui s'y font. Evitons d'imiter le hibou :
Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.
On a dit justement que les sentiments de famille étaient l'apprentissage des sentiments plus larges, patriotiques, humains. Mais il faut pour cela que la famille garde le sentiment vivant des relations qui l'unissent aux groupes sociaux plus étendus qui l'enveloppent. On accepte l'idée que l'enfant doit son sang au pays, et en cas de danger national bien peu seraient disposes à nier ce devoir. Mais on oublie trop aisément que le citoyen d'une démocratie en est, même en temps de paix, le serviteur. Le vote, la participation au jury, l'impôt apparaissent comme des charges et non comme des devoirs. Sans doute nous n'appartenons pas tout entiers à la société, mais la société peut revendiquer sa part dans toutes nos actions. Stuart Mill avait en un sens raison de dire : on tisse pour son pays, comme on se bat pour lui.
Il y a un sentiment général de sympathie de l'homme pour l'homme. Mais il y a d'autre part des affections historiques qui nous attachent au sol où nous sommes nés. Les nations, au sens où nous entendons aujourd'hui ce mot, sont quelque chose d'assez nouveau dans l'histoire. Ni la Gaule d'avant la conquête romaine, habitée de peuplades tantôt alliées, tantôt ennemies, ni la Turquie actuelle, où des populations de religions différentes se côtoient sans se mêler, ni Ces troupeaux menés par un fils du Soleil ou un fds du Ciel, l'antique Egypte, l'antique Ghaldée, la Chine d'aujourd'hui, ne sont des patries. Pour un Grec, la patrie c'était la ville natale, et l'étranger c'était la ville voisine ; l'empire macédonien attacha ensemble cette multitude de petits États sans les fondre en une nation véri- Rauh. 9
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table. L'empire romain fut presque une patrie, car il unissait les intelligences dans un idéal commun de civilisation et de paix ; mais il était si vaste que ses divers membres s'ignoraient. Qu'est-ce donc qu'une nation, qu'est-ce que l'idée de patrie * ?
La patrie n'est pas seulement une notion géographique. C'est une théorie dangereuse que celle des « frontières naturelles », car si chaque nation se mettait à réclamer ses commodités stratégiques, ce serait la guerre sans fin. Quand on veut faire sentir ce qu'il y a de relatif dans l'idée de patrie, on affecte justement de la prendre pour une notion * géographique : « Pourquoi me tuez-vous ? — Eh quoi ! ne demeurez- vous pas de l'autre côté de l'eau 1 Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte; mais puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste ^ ». De Biarritz au golfe de Bothnie, il n'y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu'une autre, dit Renan, a un caractère bornai ». Ce n'est pas la terre qui fait une nation ; la terre fournit le théâtre, le champ delà lutte et du travail ; l'homme fournit l'âme ^.
La patrie n'est pas non plus une notion ethnographique. Sur le sol de la France, toutes les races se sont mélangées : Celtes, Latins, Ibères, Burgorides, Alains, Visigoths. « On n'a pas le droit, dit Renan, d'aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : « Tu es de notre sang ; tu nous appartiens ! »
La patrie n'est pas davantage une notion philologique. On parle trois ou quatre langues en Suisse, et nulle part le sentiment national n'est plus vif. Des nations distinctes, parlent la même langue, comme l'Angleterre et les États-
1. V. Renan, Qu'est-ce qu'une nation ? (Calmann-Lcvy, i88a) Gaston Paris, La poésie du moyen âge, le chapitre sur la chanson de Roland (Hachette). J. Darmestetcr, Les Prophètes d' Israël,