‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 57 sur 150 · I. L'Acropole personnifiée · texte numérisé non relu

I. L'Acropole personnifiée

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nations qui d'habitude ont précédé Tunion, il faut qu'au souvenir exact des événements historiques se soient substituées des légendes, et que quelque idéal se soit élevé, autour duquel il se soit fait comme une cristallisation des sentiments et des rêves, u L'oubli, dit Renan, et je dirai même l'erreur historique sont un facteur essentiel de la formation d'une nation. » C'est-à-dire, la communauté même des souvenirs ne contribue à faire la patrie que dans la mesure où elle exprime une volonté commune. La patrie, c'est la volonté d'être unis.

Cette volonté résulte d'un idéal que nous supposons avoir reçu de nos aînés, et surtout que nous nous reconnaissons l'obligation de réaliser en commun dans l'avenir. Nous tenons du passé un héritage d'émotions et d'idées, mais nous n'acceptons pas indifféremment et en bloc tout notre ])assé ; c'est notre idéal actuel qui nous permet de le juger, d'en accepter la succession sous bénéfice d'inventaire. L'idéal français est un idéal de raison et de justice. Il avait autrefois la forme religieuse, la France était conçue comme « la fille aînée de l'Église ». Puis elle est devenue « le soldat de la Révolution » ; et aujourd'hui notre idéal surpasse ces deux formes anciennes. Ce n'est plus une tache de propagande ni religieuse ni politique, c'est une tâche de propagande sociale, une mission plutôt morale et esthétique : la France est le ])ays de la lumière, la terre des arts, la terre de tolérance et de justice. Elle est cela, ou du moins elle doit l'être. La vraie devise de la France et qui fut celle de la Révolution, la Aoici:

Pour r humanité, par la patrie.

Les sentiments dont nous allons parler nous attachent encore à nos semblables, mais à tous nos semblables, considérés dans l'humanité qui les rapproche.

La plus féminine des inclinations morales est la charité. Les femmes sont plus portées à la charité qu'à la justice. Agir par justice, c'est se régler sur des principes rationnels

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et quasi mathématiques : les abstractions font peu d'effet sur un être tout sentimental.

La justice est un principe qui unit les hommes comme des unités humaines sans tenir compte des liens personnels. C'est donc une vérité abstraite. Mais cette vérité passionne et entraîne les hommes. On parle donc avec raison, et nous parlerons ici du sentiment de la justice.

Le sentiment de la justice est d'abord le sentiment d'un devoir strict. Il y a des actes méritoires, et des actes obligatoires ; l'acte juste est obligatoire.

A tout devoir strictement obligatoire envers autrui correspond un droit chez autrui. Mon droit comme l'a dit un moraliste, M. Renouvier, c'est une lettre de change tirée par moi sur celui qui a un devoir envers moi : le droit c'est l'exigibilité du devoir.

Le sentiment de la justice nous oblige à établir une relation d'égalité ou d'inégalité entre les hommes ou leurs actes ; de proportionnalité entre ces actes et leurs conséquences. Si je considère comme égaux deux hommes qui ne le sont pas, je suis injuste envers le meilleur. Je le suis encore si, en raison de ce jugement injuste, je traite de la même façon ces deux hommes. Rapprocher ce qui est égal, distinguer ce qui est inégal ; régler le traitement des hommes d'après cette échelle de valeurs une fois graduée ; voilà toute la justice.

Mais les hommes sont séparés par des différences comme ils sont rapprochés par des ressemblances. Et ces relations sont naturelles : différences de force, de caractère, d'intelligence, — ou sociales : différences de condition, de fortune. Gonsidérerai-je dans les hommes les différences plus que les ressemblances ou inversement ? Les relations naturelles ou sociales ?

Ces relations peuvent être de diverses sortes. Si je tiens compte des relations sociales qui les unissent, distinguerai-je les hommes par leur noblesse ou leur fortune ? Si je tiens compte des relations naturelles, les classcrai-je d'après leur force physique, leur esprit, leur vertu ?

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Enfin quel traitement ferai-je correspondre à ces égalités ou à ces inégalités une fois posées ? Proclamerai-je Tégalité ou rinégalité du droit de suffrage, des charges de l'impôt, etc. ? Répondre à ces questions, c'est définir le sentiment moderne de la justice. Il est indispensable d'avoir sur ce point quelques notions élémentaires.

Certaines sociétés ont été fondées sur l'inégalité, sur la hiérarchie ; de plus leur principe a été le respect des droits historiques (puissance héréditaire du sang, de la fortune) non des droits naturels (intelligence, caractère.) Sans pouvoir ni vouloir supprimer les inégalités, surtout, les inégalités naturelles, les sociétés modernes tendent à s'organiser plutôt sur le principe des égalités naturelles. Elles veulent autant qu'il est possible supprimer les relations qui ne sont pas naturelles et considérer dans les hommes ce qui les rapproche plus que ce qui les distingue. Ce sont des démocraties.

On peut dire que dans la conscience moderne le sentiment de la justice c'est avant tout V esprit d* égalité.

Déclarons-nous pour cela tous les hommes égaux en fait? Non, nous voulons qu'ils le deviennent. Sans doute ils ne le deviendraient pas, s'ils ne l'étaient en partie déjà ; mais c'est à l'effort humain de dégager en tout homme ce qu'il y a en lui d'humanité. La justice n'est pas une réalité ; c'est un idéal. Nous voulons égaliser les hommes.

Que voulons-nous égaliser en eux? Leur pensée, leur volonté, ce qu'il y a de meilleur en eux. Quoique les individus soient inégaux en savoir, en intelligence, en vertu, nous croyons qu'il y a en eux des germes de tout cela, qui font leur dignité à tous ; et nous voulons que les distinctions même du mérite n'empêchent pas de paraître l'égalité foncière. Celte égalité a pour conséquence l'égalité des droits ; quelque soit l'individu que nous considérons, nous exigeons que ses droits politiques, sociaux, économiques, soient proportionnés aux droits des autres individus ; nous protestons si, à un litre quelconque, il est un déshérité, si, par suite

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de l'état de la société où il vit, il lui est échu en partage plus de travail que de jouissances.

Sous cette première forme, Tesprit égalitaire est bien peu féminin. Une situation légale particulière et inférieure est faite aux femmes dans nos sociétés modernes, et bien plus rigoureuse encore était la tutelle où les tenaient les siècles passés. Aussi sont-elles portées à trouver tout naturel qu'il y ait des riches et des pauvres, des puissants et des faibles, des hommes qui jouissent sans travailler et des hommes qui travaillent sans jouir. D'une façon générale, c'est chose déplaisante, aux yeux de bien des femmes, que les revendications sociales; et il est môme à noter que les principaux champions du féminisme ont été jusqu'ici des hommes.

Dans les limites de l'égalité foncière, dans la mesure où elles ne deviennent pas des causes de monopole ou de tyrannie, nous admettons les distinctions de mérite et de vertu. Noire besoin de justice exige alors la proportionnalité des conséquences de l'acte à l'acte lui-même. Nous protestons si une intervention indue vient vicier les effets réguliers de l'acte accompli : il nous semble que par un mécanisme auquel il ne faut pas toucher l'acte bon ou mauvais rejaillit automatiquement sur son auteur. L'esprit de justice, sous cette forme, n'est guère plus féminin que sous la première. Les femmes trouvent volontiers naturel d'empêcher une action de porter ses conséquences normales, d'enrayer le mouvement par lequel un acte accompli va avoir son contrecoup. Une mère de famille n'hésite pas à demander au chef de l'établissement que son enfant soit relevé de la punition qu'il a encourue, à l'examinateur qu'il soit tenu compte dans l'appréciation du candidat de circonstances extérieures à l'examen. Une femme a quelque peine à comprendre qu'une personne à qui elle porte intérêt subisse intégralement une peine méritée sans qu'il soit fait cas de telles qualités étrangères à l'acte en question.

L'idée de j usticc n'est donc guère une idée féminine.

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C'est que la mission des femmes (pour ainsi parler) n'est pas une mission de justice, c'est une mission de bonté. Agir par charité, c'est s'abandonner à une effusion de sentiment, à un besoin de pardon, à un besoin de se donner soimême.

Mais le sentiment de la charité est en train de se transformer dans les consciences modernes ; il évolue vers des formes plus rationnelles, plus rapprochées de la justice, vers l'équité, vers la solidarité. La bienfaisance n'a pas et ne peut plus avoir dans nos sociétés actuelles le caractère qu'elle avait autrefois : elle prend de plus en plus la forme de la bienfaisance impersonnelle, anonyme, collective, tandis que jadis elle avait surtout la forme de l'aumône.

Or l'aumône est chez beaucoup de prétendus chrétiens une marque de l'esprit de domination et d'orgueil. La religion oblige le fidèle à faire de « bonnes œuvres ». Le riche a besoin d'excuser son luxe devant Dieu. Il n'est point fâché dès lors qu'il y ait des misérables, car ils sont l'occasion de sentiments précieux. Dans la société chrétienne du moyen âge le pauvre a comme une mission sociale, il est la matière indispensable aux œuvres pies, il est pour le bon riche un instrument de salut : quelque chose de ces sentiments subsiste dans l'attendrissement de bon ton de nos ventes de charité. Le pauvre môme avait conscience de sa fonction. A ses yeux, l'obole reçue était un don gracieux, il priait pour son bienfaiteur. C'était s'acquitter en quelque manière, car la voix du pauvre est écoutée, le pauvre est l'intercesseur naturel du riche.

Aujourd'hui, le rapport est changé : tout autres sont les sentiments de celui qui donne et de celui qui reçoit. Nous avons quelque scrupule à donner un sou de la main à la main. Nous nous demandons si ce geste, si bonne qu'en soit l'intention, ne contribuera pas à ôter à un être déjà dégradé ce qui peut lui rester du sentiment de sa dignité. Il nous semble qu'il y a là quelque chose de honteux pour nous et pour lui, et nous sommes portés à chercher des

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