‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 58 sur 150 · LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

LA CHARITÉ

modes de bienfaisance moins brutaux. De son côté l'assisté regarde volontiers l'assistance comme son dû. Ce n'est plus une faveur accueillie avec gratitude, c'est une restitution qu'il ne reçoit pas sans rancune. Un changement profond s'est opéré dans les idées et dans les sentiments des classes inférieures. Les progrès de l'industrie, l'instruction répandue, les conditions nouvelles de la vie matérielle et morale ont créé à l'homme du peuple une nmltitude de besoins qu'il n'avait pas. Est-ce un mal ? faut-il regretter la multiplication des besoinssous prétexte que, faute de satisfaction, elle équivaut à une multiplication du malheur? En aucune manière. Un homme ne devient réellement homme que s'il dépasse le cercle étroit des aspirations bestiales par des aspirations humaines toujours plus nombreuses, toujours plus complexes, plus hautes. Regretter que les besoins de l'homme du peuple se soient accrus, c'est regretter qu'il soit devenu un homme. Aujourd'hui, c'est chose faite. Lui aussi il a le sentiment de sa dignité, il a son honneur lui aussi. Il aspire non seulement à obtenir le strict nécessaire pour ne pas mourir de faim, mais à exercer normalement toutes ses énergies d'homme, à éprouver des émotions d'arl, à participer aux affaires publiques, à goûter l'orgueil de savoir et la joie de penser. C'est pourquoi il ne se tient pas pour satisfait par un métier qui le voue à l'exerc/ce sans trêve d'un genre unique d'activité. Il se considère comme un déshérité, comme une victime de quelque grande injustice sociale ; le bienfaiteur qui >ient lui procurer du bienctre lui semble ne faire que lui restituer une parcelle de son héritage perdu. Il n'y a plus de « bons pauvres » ; c'est une race éteinte.

Pour conclure, le sentiment de la charité tend à se transformer en besoin de justice ; et l'obligé tend de plus en plus à penser qu'il a droit à cette justice. Tels étant aujourd'hui les sentiments du bienfaiteur d'une part et d'autre part de l'obligé il en résulte une organisation toute nouvelle delà bienfaisance.

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Nos sociétés ne livrent plus la bienfaisance au bon vouloir individuel : elles ont des lois d'assistance. Citons parmi les institutions d'assistance le droit des pauvres ; on appelle Ainsi un prélèvement qui est fait sur les recettes de cbaque fête publique, des représentations théâtrales par exemple, pour être versé dans les caisses d'assistance. Citons aussi l'institution des bureaux de bienfaisance. Les bureaux d'assistance publique centralisent les secours et doivent les distribuer aux indigents d'une manière impartiale, c'està-dire en tenant compte uniquement du degré de leur misère, sans se demander s'ils vont à la messe, au temple ou à la synagogue, sans se préoccuper de leurs opinions politiques, de la manière dont ils votent. Indépendamment des bureaux publics il existe des comités particuliers. Des groupes de personnes peuvent s'entendre pour entretenir à leurs frais des bureaux d'assistance dirigés par des agents à elles et non par des agents publics. C'est une question de savoir s'il n'est pas plus facile à l'assistance collective ainsi entendue d'être équitable, qu'à l'assistance publique. Une autre institution à citer est l'assistance médicale gratuite. Il est dressé dans chaque commune une liste •des familles peu fortunées incapables de payer les secours -du médecin. En cas de maladie de l'un de ces individus, le médecin est tenu de le soigner gratuitement ; en retour la commune donne au médecin une faible indemnité. Les /isileSy hospices, orphelinats, bourses sont autant d'institutions d'assistance.

Mais la forme la meilleure de l'assistance, celle qui semble Appelée au plus bel avenir et destinée même à remplacer toutes les autres, c'est l'assistance mutuelle. Les ou- >riers, petits commerçants, petits fonctionnaires et d'une manière générale ceux qui vivent de leur travail sont expos/'s à la misère si le travail vient à manquer par accident, maladie, infirmité ou chômage. Le remède, c'est la mutualité. Un grand nombre d'individus s'entendent et forment une société de secours mutuels. Chaque membre verse pério-

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diquemcnt une cotisation ; la masse des cotisations est un capital que la direction peut faire fructifier par des placements. Si un membre cesse de gagner sa vie, la société est engagée à lui fournir des secours dont le taux est fixé d'avance ; si le chef de famille meurt, la société est engagée à empêcher sa veuve et ses enfants de tomber dans la misère. Par cette combinaison, de pauvres gens, en prélevant chaque jour quelques centimes sur leur paie, se prémunissent contre les revers de fortune. Les sociétés de secours mutuels sont extrêmement nombreuses et florissantes et incessamment il s'en crée de nouvelles. Ces sociétés sont libres, mais rÉtat, c'est-à-dire ceux que la nation délègue pour administrer les intérêts les plus généraux de la nation les lavorise, les aide à se développer par une législation appropriée. Cette forme d'assistance est bien supérieure à l'autre. L'assistance publique n'est en somme que l'aumône organisée. Dans la société de mutualité il n'y a ni pauvres ni riches : il n'y a que des égaux.

Par les institutions de bienfaisance et par les institutions de prévoyance, nos législateurs reconnaissent que l'assistance ne doit pas être livrée au bon plaisir des gens riches, mais que les pauvres ont un droit à V assistance. Seulement, l'assistance légale est loin d'être encore suffisamment organisée. Il y a des misères devant lesquelles lois, bureaux, comités, sociétés mutuelles sont souvent encore impuissants. Dans bien des cas l'aumône, sous sa forme la plus brutale, reste pour nous un devoir. Après aAoir disserté sur les inconvénients de l'aumône, un personnage d'Anatole France n'en donne pas moins un sou à un pauvre. « Cette main tendue me barre la rue » dit-il. Le progrès consiste à rendre l'aumône de plus en plus inutile. L'aumÔTie est contradictoire avec ridée égalitaire et démocratique ; aussi lui opposet-on, lui substitue-t-on de plus en plus les formes diverses de la solidarité.

La solidarité humaine n'a pas seulement pour objet de soulager les misères. Elle associe les hommes aussi dans les

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joies, dans l'œuvre quotidienne de la vie. Les hommes se groupent aujourd'hui pour s'instruire (universités populaires) pour consommer, pour produire ensemble ce qui est nécessaire à leur consommation, dans des sociétés coopératives. La solidarité tend à pénétrer, à organiser la vie tout entière.

Le sentiment de l'égalité foncière des hommes est devenu si intense qu'il atténue cette autre forme de sentiment de la justice qui distingue les hommes suivant leur mérite. i\ous souffrons à la pensée qu'un homme ait pu renoncer à sa dignité d'homme, et nous retardons autant que possible le moment de le frapper, en même temps que nous voulon** faire la peine moins dure. Et ce sentiment de pitié, le pardon s'est transformé comme le sentiment même de la bienfaisance. Nous nous demandons avec tremblement si le criminel est bien responsable de son acte, et non la société qui l'a parfois acculé au crime par la misère, effet de l'ignorance et de l'anarchie de noti'e bienfaisance. Le pardon nous apparaît donc souvent non comme un acte méritoire, mais comme une réparation de droit. Et si nous laissons en apparence fléchir la justice, c'est parce que la justice apparente était l'injustice, que nous découvrons dans le coupable un fond d'humanité que la société est souvent responsable d'avoir laissé inexploité. C'est pourquoi la science pénitentiaire s'étend et se précise. On étudie les moyens les meilleurs de rendre la prison salutaire, d'approprier la peine à chaque coupable, de l'a individualiser ». Des sociétés pour le patronage des libérés essaient de placer les prisonniers, de les faire rentrer dans la vie normale. La loi Bérenger permet aux juges, pour une première condamnation, de suspendre l'application de la peine. Le pardon s'est transformé, s'est pour ainsi dire organisé comme la bienfaisance. Il y a un droit au pardon.

Comment la conscience enfantine évolue-t-ellc vers la sympathie? Dans la première période, l'enfant est vraiment

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une chose psychique inconsciente; il devient ensuite un sujet égoïste, puis un sujet désintéressé. Il y a lieu de penser qu'il commence par la peur, par une méfiance instinctive pour tout individu qui ne lui est pas familier. Plus tard vient une période de sympathie à base d*égoïsme, caractérisée par une sorte de bienveillance répandue sur tout le monde, mais non désintéressée. Vers Tâge de trois ans il comnnence à se rendre compte qu'il est quelqu'un, il a le sentiment de la personnalité. Alors il a peur non plus des objets comme dans la première période, mais de l'opinion qu'on a de lui. C'est à ce moment que l'enfant fait son choix entre les personnes. Il aime et il hait, et ces sentiments sont utilitaires, égo-altruistes. Partie de l'égoïsme, la vie de l'enfant en arrive donc à être faite de sympathie, et l'imitation est le principe de l'éducation première ; pénétré d'influences extérieures, l'enfant se fait graduellement une âme sociale*.

I. Baldwin, Le développement de V enfant dans l'individu et dans la race (Alcan). Voir pour plus de détail le chapitre suivant.

Le sentiment du vrai. — Le sentiment du beau. — Le sentiment

moral. — Le sentiment religieux.

« Nous ne sommes pas assez pour nous-mêmes, dit un moraliste, Guyau; nous avons plus de larmes quil n en faut pour nos propres souffrances, plus de joies en réserve que n en justifie notre propre bonheur^. » Cest vrai de V individu, cest vrai de V humanité, L* individu étouffe dans son horizon étroit, il r élargit par V amour et par la haine. Mais dans sa conscience ainsi agrandie, dans la conscience collective, dans Vatmosphère humaine l* homme étouffe de nouveau. Nos énergies sentimentales réclament une expansion plus qu individuelle et plus qu humaine ; Végoîsme fleurit en sentiments sympathiques; et il nous faut enfin notre floraison d*idéal — science, art, morale^ religion, philosophie.

La recherche désintéressée de la vérité nous procure V oubli de nos misères personnelles et de nos misères humaines. Ce sentiment nest pas, d'ordinaire, une joie intense, mais cest «a sentiment d'affranchissement et de paix. La curiosité scientifique nest pas un vertige décevant ni un orgueil malsain. En cherchant pour nous la sérénité, nous pouvons travailler à accroître le bonheur et la puissance des hommes. La pratique des méthodes scientifiques ne fait pas des esprits hautains et fyranniques ; cest assurément une école d'indomptable résis-

I. Guyau, Esquisse d*une morale sans obligation ni sanction (A.lcan).

LE SENTIMENT DU VRAI lli'S-

tance à ce qui est faux et injuste, mais aussi (T abnégation, de docilité à ce qui est vrai et juste, eussions-nous à en pâtir; en nous donnant le sens du relatif, elle nous donne une universelle bienveillance.

Uart nous ouvre un monde de rêve, mais qui nest que la continuation du monde réel. Ce quil y a de mouvant dans la vie, d'individuel, d* insaisissable à la science, Vart essaie de le surprendre. La poésie est le complément de la science.

En affirmant un idéal moral de solidarité et de justice nous^ essayons de transfigurer ïindividu et la société. Une conception nette du droit, des devoirs sociaux, des devoirs de perfectionnement personnel suppose un certain degré de culture intellectuelle. Heureusement le sentiment supplée à Vintellijence; et même lui seul est définitivement efficace, et V éducation morale ne se sert des notions théoriques que pour développer le sentiment moral.

On appelle mysticisme Vamour d'un idéal quand, mal réglé,, d nous décourage de la vie.

Ce qui fait la noblesse des sentiments religieux, cest quih donnent le courage de vivre, c est-à-dire de bien faire le métier d'homme. Ils la perdraient s'ils s'exaltaient au point de retrancher de nous des sentiments proprement humains. Aimez-vous: les uns les autres, voilà la meilleure manière d'aimer Dieu.

L'intelligence alors môme qu'elle atteint les vérités universelles dépasse mais ne supprime pas l'individu : elle se traduit en sentiments.

De tout temps l'homme a partout porté avec lui un certain nombre de préoccupations fondamentales dont l'expression seule varie selon les époques, les peuples, les degrés de civilisation, les individus : préoccupations artistiques, préoccupations scientifiques, préoccupations morales. Nos musées» nos monuments, nos théâtres, nos littératures, notre luxe, ia toilette, la mode, tout cela répond à un ordre de préoccupations que déjà manifeste, tout comme nous, l'homme préhistorique par ses dessins naïfs, le sauvage, l'enfant par

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son goût pour la verroterie, pour le bruit et les couleurs criardes. D'autre part nos imprimeries, nos bibliothèques, nos établissements d'instruction, nos examens, nos laboratoires, nos académies témoignent de préoccupations auxquelles correspondent chez l'enfant de perpétuels « pourquoi? » et chez le sauvage une curiosité inventive. Enfin nos institutions sociales et politiques, nos lois, nos coutumes, ces rapports exquis de la vie de société qui donnent lieu à la politesse mondaine, ces scrupules des consciences délicates d'où naissent le tact, la générosité, la reconnaissance, l'amitié, l'honneur, tout cela répond à un ordre de préoccupations diflerent des deux premiers, et déjà aussi le sauvage et l'enfant l'expriment, quoique en un langage moins raffiné. Dès que l'individu devient sensible à l'opinion d'autrui, dès lors le sentiment moral est né. Le sauvage témoigne qu'il est sensible à l'opinion par son vêtement, sa parure, sa bravoure, son instinct de vengeance, son attachement pour les siens, l'enfant par ses colères et ses sourires. Il V a une histoire de l'art et une histoire des sciences. Il y a aussi une histoire des idées morales : nous retrouvons aujourd'hui la trace des sentiments moraux des générations disparues, en étudiant les anciennes civilisations, les institutions politiques et juridiques, les religions et les littératures des siècles passés. De ce triple spectacle l'impression suivante se dégage : d'une part le besoin de se livrer aux jeux de l'art, celui de connaître, celui de vivre en société sont également fondamentaux ; aucun de ces besoins ne saurait exclure les autres non plus que, en se satisfaisant lui-même, leur donner satisfaction. D'autre part, notre art n'est pas l'art, nos sciences ne sont pas la science, notre morale même n'est pas la morale. C'est le propre des idées vivantes de se transformer d'âge en âge, de mourir et de renaître sous des formes toujours renouvelées à mesure que meurent et naissent les générations d'hommes. L'art, la science, la morale ne risquent ni de s'éteindre ni de se supplanter réciproquement, et néanmoins chacune de ces disciplines est aujourd'hui moins que

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