LE SENTIMENT DU VRAI
jamais constituée définitivement : elles sont et resteront en voie de formation tant qu'elles seront encore des idées vivantes et fécondes.
L'ignorant ne sent pas le besoin d'apprendre, il ne se doute pas qu'il est ignorant. Pour être curieux, il faut déjà que l'on ait appris ; avoir conscience de son ignorance, c'est de la science déjà. En cela consisterait même, à en croire Socrate, toute la science. Savoir, ce ne serait pas posséder des solutions, ce serait apercevoir la position des problèmes. C'est ce que semble vouloir dire Rousseau quand il écrit : « On n'est curieux qu'à proportion qu'on est instruit. » * Si l'in struction consistait simplement à emmagasiner des connaissances, à mesure que le trésor irait croissant, la curiosité alors irait diminuant. Mais il est faux que chaque connaissance nouvelle vienne combler une ignorance. L'acquisition d'une connaissance, c'est en réalité la prise de conscience de plusieurs ignorances jusqu'alors inaperçues : pendant que les connaissances s'additionnent, les ignorances se multiplient. A mesure que l'intelligence progresse, son horizon s'étend, des horizons plus larges l'appellent. Qu'est-ce qu'une vérité? ce n'est pas un terme final de la recherche, c'est un point de départ d'où des recherches nouvelles divergent. Toute solution d'un problème est elle-même la position de problèmes nouveaux.
Mais si notre intelligence, à mesure qu'elle se laisse aller à la curiosité, voit le terme poursuivi s'enfuir devant elle d'une fuite infinie, à quoi bon poursuivre ? Chercher n'estil pas alors une duperie, et les plus sages ne sont-ils pas les incurieux, ceux qui n'ont pas laissé s'éveiller en eux l'intelligence décevante ? La curiosité n'est-elle pas un vertige malsain P
En aucune manière. La question d'où part la pensée est ordinairement une question mal posée, et résoudre un problème signifie souvent en résoudre la formule malhabile en