‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 6 sur 150 · CHAPITRE 1 LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1 LA CONSCIENCE

L'observation intérieure et la connaissance des hommes. — Abus possible de l'analyse psychologique. — L^observation intérieure et la moralité.

La connaissance de la vie de Vâme est nécessaire pour se diriger soi-même avec habileté ou avec honnêteté, et aussi pour diriger autrui.

Mais même en réfléchissant, il faut savoir garder la fraîcheur d*âme et la spontanéité. Si V ignorance psychologique fait les sots et les opiniâtres, Y abus de la réflexion intérieure fait les hésitants, les faibles, les exaltés, les blasés. U étude de la psychologie peut nous rendre meilleurs, mais cest à condition que, comme une sorte d* antidote à V analyse de soi-même, à la méditation, nous- entretenions en nous quelque bel enthousiasme ■en le nourrissant par V action.

Il est des enfants rêveurs ; l* éducation a pour but, tout en respectant leur rêve, de leur enseigner à en sortir quelquefois pour agir. Il est des enfants sournois ; Véducation a pour but de transformer leur défaut en une qualité d'action, en habileté pratique.

Pour agir sur les autres comme pour agir sur soi-même, il faut se connaître, prendre conscience de soi.

Rauh. I

Qu*est-ce que la conscience?

On loue une élève consciencieuse, on blâme un marchand de n'avoir pas de conscience, La conscience sujette à l'éloge ou au blâme, responsable d'actes librement accomplis, c'est la conscience morale.

Le mot conscience a encore un sens plus général et qui enferme le premier. On appelle conscience psychologique^ ou conscience en général tout ce qui, en moi, constitue une réalité distincte de mon organisme physique : l'ensemble de mes plaisirs, douleurs, sensations, sentiments, souvenirs,, idées, projets, désirs.

Parmi les faits de conscience les uns sont situés dansl'espace, localisés : telles nos sensations de vue ou d'ouïe ; les autres sont purement internes ; telles nos passions (amour, haine) ou nos pensées. Sans être des psychologues, et des moralistes, nous avons tous besoin de connaître ces. derniers faits dont l'ensemble forme ce qu'on appelle la vie intérieure.

En se connaissant soi-même on connaît d'abord lesautres. Connaître l'âme d'autrui c'est imaginer l'âme d'autrui, la reproduire en soi ; c'est regarder en soi quelque chose de différent de soi. Et pour imaginer ainsi l'âme d'autrui, il faut se souvenir de ce qu'on a trouvé en soi de semblable aux autres. Si nous n'avions pas des germes de sentiments analogues aux sentiments des héros de roman,, nous ne pourrions pas les comprendre. Quand une lecture nous émeut, nous ne faisons que nous souvenir des sentiments qui nous ont traversés, et nous amplifions ces souvenirs ou les modifions. Le psychologue, le romancier peuvent ainsi imaginer toute une âme.

Gomment cette interprétation des sentiments est-elle possible ? Elle consiste probablement en une série de raisonnements inconscients, confus, fondés sur les relations, observées entre les signes de nos sentiments (gestes, paroles) et nos sentiments eux-mêmes. Quand nous voyons un autre homme faire des gestes analogues à ceux que nous faisons,.

l'observation intérieure 3

nous induisons de la similitude des gestes la similitude des sentiments. Nous interprétons les gestes et les mouvements physionomiques d*autrui comme expressifs d*émotions, en raisonnant par analogie. Le principe de la connaissance que nous avons des autres est donc l'observation intérieure ; et c'est la première raison de son importance. Car l'absence d'imagination psychologique qu'entraîne l'impuissance à s'observer est la cause principale des malentendus sots ou cruels qui divisent les intelligences et les âmes.

Il faut se connaître pour diriger autrui ; il faut se connaître pour se diriger soi-même. Que d'erreurs de conduite dues à notre ignorance de nous-mêmes ! On prend pour le signe d'une vocation quelque goût d'un jour, on prend pour un sentiment durable un sentiment imaginaire, romanesque, effet passager d'une lecture. Connais-toi toi-même, disait Socrate. Cela signifie d'abord : discerne exactement, courageusement, ce que tu es et ce que tu vaux.

Mais considérons la moralité en même temps que l'habileté. La pratique de l'observation intérieure nous habitue à discerner la nature des motifs qui nous font agir. Nos sentiments ne sont pas toujours nettement distincts, à arêtes vives ; ils se fondent imperceptiblement les uns dans les autres, de sorte que leurs transformations nous échappent ; et si nous ne sommes pas habitués à voir clair dans la pénombre de la vie intérieure, nous en arrivons doucement et en toute tranquillité de conscience à laisser se ternir notre pureté. L'examen de conscience nous préserve de cette insensible déchéance. La première sincérité est de ne pas se mentir à soi-même ; c'est aussi la lâcheté la plus commune, la plus difficile à prévenir, parce qu'elle est la plus difficile à surprendre, que de n'oser voir clair en soi.

La réflexion ne se borne pas à nous faire connaître nousmêmes; elle nous découvre aussi les vérités, les principes d'action qui règlent la vie. Car ces vérités a n'éclatent pas aux yeux » ; elles consistent en des relations plus ou moins

générales qui lient entre eux les hommes, devoirs de justice, de charité, devoirs envers la famille, la patrie. Elles doivent être pensées, c'est-à-dire aperçues au dedans de nous-mêmes ; elles doivent être aussi pratiquées avec joie, c'est-à-dire aimées, non pas comme les choses sensibles qui nous arrachent brutalement à nous-mêmes, mais comme ces images familières et amies qui habitent notre for intérieur, souvenirs d'enfance, aflections précieuses. Toute vérité au reste est invisible; car elle est une relation, et une relation ne se voit ni ne setouche. Celui même dont la vocation est d'agir, de se dévouer à autrui, doit de temps en temps se retirer en soi, faire une «retraite» pour réveiller dans la solitude les pensées qui vivifient. On ne peut vivre sans se rappeler les raisons de vivre. On peut dire en ce sens que la vraie force morale se mesure à la puissance de rentrer en soi. Les grands caractères ont été tels par la méditation intérieure. Dans une conférence sur Victor Hugo*, H. Becque^ le comparait à un prophète parce qu'il a été à la fois un méditatif et un homme d'action. Les prophètes sortent de leur solitude pour porter dans le monde les vérités qu'ils ont méditées avec Dieu : ainsi les vers que Hugo rêva se traduisirent en actes. Voilà le type de l'action morale : une pensée qui s'incarne dans un acte.

Mais de ces deux termes : pensée et action, quelques hommes par impuissance ou raffinement suppriment le dernier. Au lieu d'aller à l'acte, ils s'oublient et s'égarent dans les réflexions préparatoires. Lorsque nous avons pris l'habitude de regarder en nous, nous risquons de nous désintéresser du dehors. La vie intérieure est un monde très riche : on prend plaisir à s'observer, à découvrir en soi mille mobiles divers. On s'écoute vivre, on caresse, à l'insu

1. Conférence faite au Trocadéro pendant l'Exposition universelle de 1889, sous la présidence de M. Sully-Prudhomme.

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