Auteur dramatique mort récemment
l'observatioîi intérieure
et à Fécart des autres, ses rêves intérieurs. La contemplation paraît plus riche que Faction. Agir n'est-ce pas renoncer à mille alternatives pour n'en retenir qu'une seule P Le rôve est toujours plus beau que la réalité, car, pour se réaliser, le rêve est obligé de se rabaisser à la mesure du possible. De là vient le dégoût et l'impuissance d'agir. La contemplation pure est une grande source d'impuissance, une grande source d'illusion. On jouit uniquement de soi-même : on cesse de se comparer à autrui ; on s'isole et par suite on s'estime trop haut. Les timides sont souvent des orgueilleux qui gardent jalousement leur trésor intérieur. Les incompris sont parfois ceux qui complètent de leurs rêves confus et puissants où s'agitent de vagues ébauches, lambeaux de vers ou de romans, leurs œuvres mort-nées. Avez-vous entendu des gens qui chantent faux? Il en est qui chantent avec délices, qui s'enivrent de leur propre voix. C'est qu'ils ne s'entendent pas, ils entendent le chant intérieur que leurs lèvres ne savent moduler. Ainsi de nos illusions sur nous-mêmes qui peuplent notre asile intime : consolantes, mais aussi dangereuses, car nous risquons de les mêler au grand jour de la vie que nous obscurcissons de nos fantômes.
La passion de l'analyse revêt une forme spéciale chez les écrivains, chez les professionnels de l'observation intérieure. Ils sont pour eux-mêmes un sujet d'études, un spécimen psychologique. Rien ne se passe en eux sans que leur attention soit en éveil pour prendre note. Ils deviennent incapables de simplicité. Si violent que soit l'élan qui les emporte, ils ne peuvent s'empêcher de se regarder gesticuler et penser, comme si toujours ils étaient sur la scène. Ce dédoublement perpétuel est pour eux une souffrance. Il leur semble qu'ils n'éprouvent plus aucun sentiment véritable, et que tout ce qui se passe dans leur conscience n'est que pour la montre, n'est qu'une comédie. Beaucoup de nos romanciers contemporains déplorent la sécheresse
d'esprit et de cœur qui résulte chez eux d'un excès d'esprit analytique. Ils se plaignent de ne plus pouvoir éprouver un seul sentiment dans sa fraîcheur, parce qu'ils ont contracté l'habitude de se regarder sans cesse agir et sentir.
D'autres jouissent au contraire de cette analyse, ils se contemplent avec complaisance, non pas à vrai dire paresseusement, mais pour se faire une individualité riche, compliquée, d'autant plus parfaite à leur gré qu'elle est plus fermée. Pour cultiver leur moi, ils se désintéressent des groupes sociaux. Des écrivains de talent ont été des abstentionnistes et ont écrit la théorie de l'abstention. Et toute une génération a éprouvé leur état d'âme : le dégoût des affaires, le mépris des collectivités, la préoccupation exclusive d'une prétendue beauté intérieure. Cette doctrine a reçu le nom d'égotisme. Elle prêche la « culture du moi », le « culte du moi ». Elle a pour cause un besoin de sincérité poussé jusqu'à un excès maladif. Je ne suis sûr d'aucune vérité, je ne suis sûr que d'une chose, moi, mes plaisirs, mes peines. Mon unique « devoir », c'est donc de soigner mon moi comme une œuvre d'art délicate, de l'épurer, c'est-à-dire d'en éloigner tous les instincts convenus, parasites, pour dégager les instincts vrais. Tous ceux qui n'ont pas cette attitude sont des « barbares ».
Déjà les romantiques affichaient un superbe dédain pour les « bourgeois ». Mais on a exagéré l'individualisme des romantiques. En réalité, c'est pour tous qu'ils écrivent ; le poète romantique croit avoir une mission sociale à remplir, une sorte de sacerdoce. Il se considère comme celui qui donne la pâture aux âmes, comme l'écho qui multiplie les murmures de la foule, la voix qui dit ce que tout le monde sent et balbutie confusément, la formule commune et retentissante : l'art romantique n'était individualiste qu'à la surface. Les taquineries des artistes romantiques à l'adresse des profanes, des « philistins » ne sont pas l'indice d'un art malsain. Afin de scandaliser le bourgeois ils exhibaient d'étonnants gilets rouges, des cravates tapageuses, des
ABUS DE l'analyse
chevelures révolutionnaires. Mais c*est pourtant bien pour la foule qu'ils travaillent, ils veulent la hausser à leur idéal ; et l'ironie, dans leur bouche, exprime seulement l'impatience de la distance aperçue.
Il en est tout autrement de nos jeunes « esthètes » . Le barbare n'est pas pour eux celui qui manque d'idéal, mais celui qui n'a pas pour idéal son moi, qui s'est, comme dit l'un d'eux a sali parce qu'il s'est abaissé à penser à autrui » . Les élèves les mieux doués de nos grandes classes sont les plus exposés à se laisser enchanter de ces théories. Platon, dans un de ses dialogues, le Philèbe, décrit joliment l'intempérance intellectuelle de l'adolescent qui s'enivre d'idées : nous avons, nous aussi, nos penseurs imberbes tourmentés d'idéal, et nous avons eu, du temps de Molière, ce que n'a pas eu Athènes, même à l'époque des sophistes : des jeunes filles dilettantes, des Philamintes, des précieuses. Certes, il est beau de voir la jeunesse éprise des idées, et loin de nous la pensée de lui couper les ailes. Mais il faut craindre toujours qu'une intelligence précoce n'en vienne à se trop complaire en elle-même, que cette vivacité ne tourne en cgoïsme intellectuel. C'est une mode, dans une certaine catégorie de la jeunesse cultivée, d'afficher le mépris de l'action. S'intéresser aux choses pratiques est de mauvais ton, avoir l'air d'attacher de l'importance aux affaires publiques est une petitesse, se soucier d'autrui n'est pas bien porté. Une seule chose est essentielle, c'est d'être une personne bien élevée, très raffinée.
On appelle cela du dilettantisme ; c'est une gangrène très distinguée. C'est une maladie mortelle pour les sociétés. La société romaine, sous les Césars, était à l'agonie ; c'était pourtant une société élégante. Le luxe, le goût du joli et du compliqué était poussé à des excès inouïs. Mais ces dehors brillants couvraient des abîmes de lâcheté morale. Quand Néron assassina sa mère, le Sénat lui adressa un discours qui était un chef-d'œuvre de bassesse. Ce Sénat était cependant composé d'hommes du monde, et Néron
s LA CONSCIENCE
règne sur l'histoire comme un prince de Télégance. Il fit lui-même son oraison funèbre : Quel artiste périt en moi! Et c'est un mot très vrai, c'était un véritable artiste. Et c'est en même temps l'oraison funèbre de toute son époque. Dès qu'une société n'est rien de plus qu'élégante, raffinée, elle est marquée pour la mort.
Si le dilettantisme était en progrès dans la jeunesse française, ce serait grave. Il y a en France des millions de travailleurs plies pour la vie sur des besognes qui leur donnent le pain quotidien — pas toujours — sans leur ouvrir d'autre horizon. Us constituent la masse de la nation. Il y a d'autre part quelques milliers d'adolescents dont la jeunesse est très douce. La nation leur procure libéralement des loisirs pour devenir instruits, l'Etat leur distribue généreusement l'enseignement secondaire avec une perte de lo millions par an *. Si tant de sacrifices devaient aboutir à faire des égoïstes, des dilettantes, ils seraient bien mal employés. Ils doivent servir à forger une élite capable d'éclairer, d'aider la masse à vivre une vie meilleure.
L'analyse intérieure a ses dangers, quand elle n'a d'autre objet que de raffiner l'égoïsme: elle en a lors même qu'elle a pour objet la moralité, la perfection intérieure. Lorsqu'on réfléchit trop sur soi, il arrive que l'on démêle des mobiles sur lesquels on ne sait quel jugement porter : le scrupule est l'effet d'une hésitation sur la valeur morale de nos sentiments. Il y a une forme du scrupule maniaque et maladive. Les prêtres qui ont l'habitude de la confession connaissent bien cette maladie qui torture certaines consciences. Elles en viennent à ne pas pouvoir accomplir l'acte le plus simple sans se demander avec inquiétude si ce qu'elles ont fait est bien fait. L'examen de conscience est fortifiant, s'il est périodique ; s'il est perpétuel, il stérilise. L'analyse inces-
I. Nous empruntons ce chiffre à M. Fouillée, Education et Démocratie (Colin).