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LE SENTIMENT DU VRAI

C'est ainsi que le besoin de se mouvoir se manifeste d'abord par des mouvements incohérents. Enfin, ce qui intéresse surtout les hommes peu cultivés et les enfants, c'est l'extrême généralité et l'extrême particularité. Ils ont un besoin insatiable d'idées générales et néanmoins un grand amour pour les menus faits, les petites histoires.

Il faut bien remarquer que souvent cette curiosité est désintéressée ; on aime à récolter ces petits faits uniquement pour les savoir. Cette curiosité de petits faits se retrouve, mais élargie, idéalisée chez les érudits. Sainte- Beuve, sur la fin de sa vie, en était arrivé à s'intéresser exclusivement aux menus faits. Chez ces hommes, cette curiosité est significative ; elle prouve que nous avons de plus en plus le scrupule de la vérité. Nous préférons nous contenter de petites vérités plutôt que d'admettre de vastes généralisations hasardées. Il ne faut pas se moquer de ce

goût-là.

L'exercice de l'intelligence suscite des sentiments d'une nature spéciale : on peut les appeler sentiments intellectuels pour les distinguer des émotions accompagnées de troubles organiques. Ce qui caractérise les sentiments intellectuels, c'est leur tiédeur. Ils ne sont pas en général très aigus, ils agitent peu, ils sont froids. Même chez ceux dont les besoins intellectuels sont très forts, chez les hommes à réflexion profonde, les sentiments intellectuels sont à peine sentis. On appelle ces gens des apathiques; leur démarche est calme, leur visage impassible. Il ne faut point juger de la puissance d'une passion par la conscience qu'on en a : les Anglo-Saxons, gens froids, sont en réalité très violents. Bien plus, chez ceux qui ont des facultés intellectuelles puissantes, non seulement les besoins intellectuels sont peu sentis, mais ils sont souvent réellement faibles. Bien des mathématiciens se verraient sans grand chagrin condamnés à ne plus s'occuper de problèmes. Après s'être adonné vingt-six ans aux mathématiques, Lagrange fut pris, à l'âge

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(le 45 ans (en 1781), d'un profond dégoût pour les mathématiques. Ce dégoût dura dix ans *. Laplace est un tempérament analogue, aussi peu sentimental*. Inversement la passion intellectuelle n'est pas toujours un signe de valeur intellectuelle : il y a des esprits médiocres amoureux des choses de l'intelligence.

Ne croyons pas cependant la raison trop impuissante. Les sentiments intellectuels ne sont pas intenses si la perception de la vérité est distincte ; ils le sont davantage quand elle est enveloppée. Une sorte de flair nous fait croire parfois à la vérité ou à la fausseté de quelque chose sans que nous puissions la démontrer clairement^. Nous jouissons alors de la vérité sous cette forme confuse : si elle nous avait été présentée toute claire et distincte, elle nous eût laissés indifl'érents. Développez devant un patriote les raisons abstraites pour lesquelles il faut aimer sa patrie, vous le laisserez froid, mais sous l'influence du sentiment correspondant à ces raisons, il agira. L'homme veut jouir delà vérité sans la connaître. Est-ce à dire qu'il n'y ait alors rien d'intellectuel dans son émotion ? Nullement, car celle-ci l'entraînerait-elle, s'il ne la supposait rationnelle? L'homme ne veut saisir de la vérité que son rayonnement joyeux. Mais c'est parce qu'il suppose que la vérité rayonne ainsi. Aussi veutil idéaliser toutes ses passions. Cette transfiguration, si commune chez le poète, de ses passions personnelles en symboles éternels, tous l'accomplissent plus ou moins et tels amis de\iennent pour eux-mêmes l'Amitié. Seulement la pensée qui prolonge ici le sentiment est elle-même un sen timcnt.

La perception claire, nue de la vérité produit elle-même parfois l'enthousiasme. Descartes décou>rit sa méthode dans une sorte d'extase ; Humphry Davy dansait dans son

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