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laboratoire après avoir fait la découverte du potassium. L*attachenieut du penseur à l'objet de ses recherches est jusqu'à un certain point comparable à l'amour. Dans les deux cas l'activité est concentrée sur un objet de prédilection, dans les deux cas surviennent des enthousiasmes et des angoisses, dans les deux cas enfin, malgré des heures de défaillance, la constance peut aller jusqu'à remplir toute une vie. Aussi l'on dit que le désir de la vérité est un sentiment, parfois une passion.
Cependant même chez le pur savant, à part de rares et brèves minutes, le sentiment du vrai se manifeste moins par des émotions violentes que par une ténacité opiniâtre. Il ne faut pas confondre le sentiment de la vérité scientifique avec le sentiment de la vérité religieuse. Le sentiment religieux, la foi, est bien un état passionnel. Accoutumé à aller avec un cœur exalté à une « Vérité » qui lui apparaît adorable, un croyant ardent a parfois de la peine à concevoir une autre forme du sentiment du vrai. Pour lui, tout attachement au vrai est bien une effusion de l'âme qui s'abandonne, la joie du don, la volupté du sacrifice, une extase prosternée. S'il s'adonne à l'étude des sciences positives, il voudrait que la vérité scientifique lui parlât le langage des choses de la foi. Il la voudrai! consolante, édifiante, réconfortante. Il lui demande le trouble du cœur et ses délices, la plénitude du cœur ; il veut s'approcher d'elle ému, c'est-à-dire encore à genoux. Il rêve qu'elle réclame de lui des sacrifices, des promesses de martyre ; il voudrait devenir un savant comme on devient un héros ou un saint. Mais la vérité scientifique se refuse h ces enthousiasmes. Alors un esprit qui a goûté aux délices de la foi risque de se trouver déçu, il est tenté de dédaigner et de méconnaître la vérité scientifique, de mépriser la science parce qu'elle ne donne pas les voluptés de la foi.
Qu'est-ce en effet que la vérité scientifique ? Pour un enthousiaste, elle n'a rien d'aimable. C'est l'ensemble de ces petites choses et de ces petits événements vulgaires, ternes.
humbles qui nous entourent. C*est la modeste loi qui fait qu'une pierre se précipite vers le sol, qu'un volume d'uu corps se combine avec deux volumes d'un autre. C'est la misère du corps humain sur un lit d'hôpital ou sur une pierre de laboratoire. C'est la pauvreté du cœur humain que l'artiste réaliste dissèque dans ses mornes analyses. C'est la stérilité de la pensée humaine dont le philosophe, en quête de quelque chose qui réponde aux «prétentions qu'elle élève, explore le désert. La vérité positive, la voilà. C'est à celle-là que des générations de chercheurs donnent des années de leur vie, les années les plus belles et aprèî^ les plus belles toutes les autres. Ce n'est pas pour être émus qu'ils travaillent, ce n'est pas pour être consolés qu'ils cherchent, ils n'attendent point de délices. Qu'est-ce donc qui les soutient? Ce n'est pas seulement le désir de la gloire, l'ambition, ni l'ardeur du joueur piqué au jeu; il entre dans l'amour de la vérité un sentiment généreux : l'amour de l'humanité, la conscience d'une œuvre commune à réaliser, et d'où sort un peu chaque jour une humanité nouvelle. Toutefois il serait exagéré de dire que c'est toujours par un désir conscient du bonheur de l'humanité que le savant persévère dans ses recherches. Ce qui caractérise le pur sentiment de la vérité, c'est l'absence de toute préoccupation utilitaire, l'oubli de l'individu et même l'oubli des groupes dont l'individu est membre. L'activité intellectuelle désintéressée consiste dans la recherche de la connaissance pour elle-même ; lorsqu'on exerce son intelligence dans le but même de connaître, on se détache complètement de soi. L'attrait d'un tel désintéressement, c'est qu'il fait oublier la vie, il chasse de l'esprit la pensée de la mort. Le savant qui a la passion de la vérité est dans son laboratoire comme dans un rêve.
11 est important de développer dans les masses l'admiration pour le savant désintéressé ; car le respect de la science existe peu chez les gens qui n'ont qu'une instruction rudimcntairc. Ils ont un goût prononcé pour le mystère et ils
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sont plutôt portés à admirer un sorcier qu'un docteur : on cite des médecins qui se sont crus obligés de cacher leur titre afin d'acquérir une clientèle. Gomment inspirer aux foules le respect de la science? Exposer ses bienfaits, les services innombrables qu'elle nous rend, voilà un premier moyen : mais il abaisserait la science s'il était le seul employé. On peut aussi exciter l'admiration en montrant ce qu'il y a de beau, de grandiose dans ses découvertes, ce qui dans les sciences ressemble au miracle, leur puissance sur la nature. Ce n'est pas tout ; on devrait donner le respect du travail scientifique en montrant la somme d'efforts qu'il coûte; il suffirait à cet effet dans des conférences populaires de faire l'historique d'une découverte. On pourrait encore rendre sensible l'immense collaboration de travailleurs qui aboutit à un livre même élémentaire. Lecture des manuscrits, recherches archéologiques, innombrables études de détail, synthèses d'un Guizot ou d'un Michelet : voilà l'immense collaboration qui a préparé le manuel d'histoire qui parle de la France à un enfant de nos écoles. On montrerait ainsi dans la solidarité intellectuelle l'image ou plutôt le modèle de la solidarité sociale.
Nous trouvons plus d'attrait à satisfaire nos besoins physiques ou sentimentaux que nos besoins intellectuels. Il faut, pour faire accepter à l'enfant l'étude des sciences, la rattacher aux sentiments proprement dits : l'affection pour le professeur par exemple. Quant à l'émulation, c'est un moyen dangereux ; elle développe des jalousies ou un amour excessif de la gloire. Il faut éviter les procédés pédagogiques qui habituent l'enfant à chercher à devenir supérieur, non à lui-môme, mais à ceux qui l'entourent : il en vient à se figurer que c'est là le but de la vie. Un procédé pédagogique également dangereux, c'est de cacher aux enfants sous des formes séduisantes un enseignement qui leur déplaît; ils ont vite fait de découvrir la supercherie, et ils n'écoutent plus. L'enfant éprouve du plaisir à exercer
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son intelligence, à inventer et à comprendre : c'est là-dessus qu'il faut s'appuyer pour l'intéresser. Mais il faut se garder de lui proposer des recherches trop difficiles pour lui, il se découragerait. Les faits de la vie ordinaire sont la matière la plus propre à exercer son jugement.
Le progrès des sciences n'amènera-t-il pas la mort des arts* ? Voici, dit-on, des siècles nouveaux qui se lèvent, et ce sont des siècles de fer, d'électricité, de vapeur, et la métallurgie, la photographie, l'anatomie menacent de prendre la place de l'architecture, de la peinture, de la sculpture. Ne courons-nous pas à une époque de barbarie savante, où l'humanité en marche, une humanité strictement utilitaire, ne se donnera plus le temps de s'amuser en route, ne se souciera plus d'immobiliser sous forme d'oeuvres destinées uniquement à plaire, des capitaux et des énergies ? La fiction a-t-elle chance de subsister dans l'humanité civilisée ? Une vision de plus en plus nette de la vérité ne finira-t-elle pas par éteindre la faculté de créer des mythes ? C'est surtout chez les peuples primitifs que l'imagination est vive, et chez les enfants. Le poète à vrai dire garde en présence de la nature le regard étonné de l'enfant. Mais si le génie poétique consiste à savoir rester enfant, il faut pour cela, dans nos civilisations savantes, un effort. A mesure que l'enfant grandit, son imagination est honteuse d'ellemême. Il n'aime pas à être surpris dans son jeu, il cesse de causer avec ses poupées, si on le regarde ; il lui semble être pris en faute. L'enfance de l'humanité est terminée: voici qu'elle entre dans l'âge mûr.
Mais considérons l'art moderne : les matériaux de l'art se transforment, le sentiment du beau subsiste. Quelque satisfaction que le progrès des sciences procure à notre désir
I. Sur cette question, voir Guyau, Les problèmes de l esthétique cofilemporaine, ou à défaut, des extraits dans les Pages choisies de Guyau (Colin).
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de connaître et à notre ambition de gouverner la nature, nous ne cessons pas cependant de porter en nous d'autres désirs encore, et il faudra bien que d'une manière ou d'une autre le désir du beau continue à trouver sa satisfaction propre. L'art moderne se transforme : c'est là le seul résultat que puisse amener la révolution faite dans le monde par les applications industrielles des sciences. Nous assistons à l'avènement d'un art nouveau en rapport avec des conditions nouvelles d'existence. Il est permis de donner un regret aux beautés vieillies qui s'en vont, et d'en conserver des échantillons a titre de souvenirs et de curiosités. La disparition de la diligence relègue au nombre des choses mortes toute une catégorie d'impressions ; mais le chemin de fer, la bicvclette et la voiture automobile ont leur beauté aussi, une autre beauté. On se plaint que les poteaux télégraphiques et leurs écheveaux de fil de fer, que les cheminées d'usine déshonorent un paysage. Mais l'activité dévorante d'une cité industrielle a bien sa splendeur et sa poésie, et de même la circulation instantanée d'une idée, d'une nouvelle, d'une émotion dans toute la masse d'une grande nation. Les lampes antiques ornent maintenant nos vitrines et sont depuis beau temps hors d'usage ; puis le quinquet s'en est allé, et voici qu'à leur tour nos lampes modernes font place à l'invasion des ampoules électriques et des appareils à acétylène. L'art de la lampe n'est pas mort pour cela, il est en train de s'adapter : la lampe antique avait la forme d'un navire, la lampe moderne d'un vase, d'une colonne, et voici que la lampe électrique s'épanouit sous la forme d'une plante portant des fleurs et des fruits lumineux*. Nous portons en nous des idées éternelles, mais elles ne sont éternelles que parce qu'elles sont vivantes, c'est-à-dire mouvantes et plastiques.
La faculté mythique se transforme devant la science, elle
I. Voir la collection de la Revue des arts décoratifs (Delàgrave).
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ne s*en va pas. Désormais le poète sait que ses mythes sont des mythes. L*enfant n*est pas dupe non plus de ses jeux. Quand il saura que ses chansons n'expriment que des légendes^ le poète chantera quand même et plus encore. Il croit ses symboles très réels comme symboles.
La science d'ailleurs n'exprime que l'apparence des choses, leurs relations, non leur individualité profonde. Supposez un observateur placé de façon telle par rapport à la terre, qu'il ne puisse pas communiquer avec nous et qu'il ne perçoive que nos mouvements, comme les mouvements des animaux et des fleurs. Il croirait qu'il n'y a rien derrière ces mouvements. Or la science ne laisse-t-elle pas de même un vide mystérieux, qu'elle recouvre d'une teinte grise? Le poète le remplit d'êtres vivants. Ces plantes qui parlent, ces choses qui prennent une voix, il ne croit pas qu'elles parlent ainsi; mais il croit qu'il y a une vie des choses que la science n'atteint pas.
La poésie subsistera, et nous empêchera de prendre pour le réel ce qui n'est qu'un cadre froid, terne et schématique. Nous sentirons alors la vie des choses plus profondément même que les peuples primitifs. La poésie de leurs mythes, c'est nous qui l'y mettons, car mieux qu'eux nous avons le sens de l'indéfini. Ils croyaient trop à leurs mythes : c'était pour eux réalité. Ce que nous entendons aujourd'hui par « l'impression poétique » n'existait pas pour eux : nous l'ajoutons à leurs émotions de terreur ou de joie. Grâce à la science, la poésie sera pour nous bien plus qu'une croyance positive, brutale, ce sera une consolation, une esjjérance. Pour celui qui croit, la vie est finie, close, il sait à quoi s'en tenir. Le jour où nous savons de nos visions que cela n'est pas vrai, alors commence l'espérance. Espérer, c'est sentir, par delà des formes fallacieuses, un monde d'idéal. Bien plus que la réalité même, les mythes nous facilitent cette impression d'au-delà.
Des raisons psychologiques empêchent la fiction de disparaître. L'imagination ne cessera pas d'êlrc vivante en
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l'homme, car elle donne des joies extrêmes, elle donne un sentiment d'affranchissement. L'homme est rivé au sol,, l'imagination, un moment, le rend libre. Elle est un plaisir pour elle-même, lors même qu'elle ne produit pas une œuvre proprement dite. Celui qui se complaît dans une imagination a parfois presque peur de la réaliser ; les^ timides restent timides et mettent une certaine complaisance à le rester. Le désir, même lorsqu'il a pour objet lointain de se réaliser, se complaît en lui-même et refuse de se hâter. La joie de l'affranchissement est telle que l'homme n'y renoncera pas. On a dit que le sentiment du désintéressement disparaîtrait peut-être le jour où les croyancespositives seraient anéanties. Mais ce n'est pas à craindre; quand un sentiment répond à un besoin fort, à défaut de certains objets le besoin s'en crée d'autres. Rien ne nous ôtera le goût du libre déploiement de la pensée. Quand nous pensons, le monde extérieur n'existe plus pour nous, ou il n'existe que transfiguré, comme objet de pensées, de sorte que nous avons alors comme le sentiment de créer les choses : notre pensée fait jaillir des formules véritablement maîtresses du monde. Dans ces lois que le physicien inscrit sur un morceau de papier, tient tout l'univers. Or l'imagination, c'est presque de la pensée : elle est intermédiaire entre la sensation brute qui nous rive à la terre et la pensée qui nous en délie tout à fait. C'est par un effort analogue que le savant invente des théories et l'artiste des fictions. Le même sentiment poétique que nous font éprouver les créations artistiques, la science elle-même nous le donne ; une formule recouvre une infinité de faits que d'avance elle détermine : elle est une harmonie.
Chaque personne a des relations normales avec les autres individus et avec l'idéal ; sa moralité se mesure au compte qu'elle tient de ces rapports naturels et à la conscience qu'elle en a. Il est inutile qu'elle en ait une conception explicite, il suffit qu'elle en ait conscience sous forme de
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sentiment. On ne peut pas obliger tout le monde à avoir sur la morale des connaissances théoriques étendues, car elles ne sont pas indispensables à la bonne conduite. Nous avons renoncé à cette idée grecque, que celui qui a spéculé sur le bien ne peut qu'être un sage et que l'ignorant est voué à l'immoralité. La bonne volonté est la même, qu'elle puisse ou non se faire sa propre théorie ; celui qui est inférieur en intelligence peut être supérieur en bonne volonté. Le sentiment supplée à l'intelligence : ce que les idées morales expriment sous forme claire, le sentiment moral l'exprime sous forme confuse. Le sentiment est plus forl que l'idée : il ne suffit pas, pour bien agir, de bien penser, au lieu qu'un sentiment intense nous porte droit à l'action. La vertu n'a pas besoin de se compliquer de métaphysique, tous n'ont pas le loisir de philosopher, tous ont le temps d'être honnêtes.
Il y a deux espèces de sentiments moraux. Il est de bienfaisantes émotions qu'une âme bien née ressent sans efforts : les sentiments de famille, la sympathie, la pitié sont de généreuses passions. Les devoirs de cet ordre sont un iaillissement du cœur, un don de soi. Mais il en est d'uno toute autre nature, ce sont les devoirs de justice et les de- \o\ts de perfectionnement individuel. Ces devoirs Supposent un renoncement, une lutte contre l'instinct, un effort pour .s(» rendre maître de soi, une discipline que l'on s'impose.
C'est une erreur pédagogique de s'imaginer qu'on doitéle- \or l'homme de la pratique des devoirs envers soi-même à colle des devoirs envers autrui. Les devoirs envers soi-même sont loin d'être les plus faciles à persuader, il est inexact ([ue l'on ait ici pour allié l'égoïsme. L'égoïsme instinctif c'est la recherche du moindre effort, et il faut moins d'effort j)our être bon que pour être probe, pour se donner que ])our se surveiller. La marche naturelle est de partir de l'amour de l'enfant pour sa mère. Ce sentiment premier el vivace est le point de départ de toute la vie morale. Dès le plus jeune âge, il se manifeste par des émotions violentes.