LE SENTIMENT MORAL
Il ne faut pas croire que l'ardeur des passions croisse seulement avec l'âge et qu'un petit enfant ne soit pas capable de sentiments impétueux. Voyez ses colères et ses chagrins : la tendresse de Fenfant pour sa mère a tous les transports, les fougues, les jalousies, les inquiétudes de l'amour leplus^ exaspéré. La sagesse antique proclamait que l'amour filial est le fondement de tous les sentiments moraux lorsqu'elle disait qu'il faut beaucoup pardonner au fils qui sait aimer sa mère. Sur ce sentiment les autres viendront un à un se greffer : la pitié, la générosité, les devoirs humains. Lc!> sentiments de la famille ne viennent qu'ensuite. L'enfant s'attache aux personnes qui l'entourent, sans se demander si ce sont des parents ou des étrangers. C'est déjà une notion abstraite que celle d'un lien qui nous unit à des parents habitant au loin plus étroitement qu'aux personnes^ étrangères avec qui nous vivons tous les jours. La patrie, le lien national est une conception encore plus abstraite que le lien du sang. Amour filial, devoirs d'humanité, devoirs de famille, patriotisme, telle semble être, si l'on consulte la psychologie de l'enfant, la gradation naturelle des sentiments moraux.
Pour développer ces sentiments, la tâche de l'éducateur est de les mettre en jeu par des émotions renouvelées. 11 ne s'agit pas pour le moment de disserter devant l'enfant sur la famille et sur la société, mais d'évoquer devant son imagination des scènes qui remuent en lui quelque choso. Lectures, contes moraux ont pour objet de développer certaines passions en germe en provoquant des crises sentimentales ; l'effet que produit le théâtre sur les passions en général, la première éducation doit le produire sur les inclinations morales. Dès que l'enfant est capable de réfléchir sur les émotions qu'il éprouve, on se sert, pour les aviver, de quelques simples analyses, de quelques réflexions formulées tantôt par écrit dans ses rédactions et ses devoirs, tantôt oralement dans de fréquentes causeries.
Ces simples procédés de suggestion ne suffisent plus
l58 LES SENTIMENTS IMPERSONNELS
lorsqu'il s'agit des devoirs auxquels ne correspondent que -des sentiments intellectuels, issus de la réflexion. L*enfant -éprouve une sorte d'admiration religieuse pour ses parents ; il les croit supérieurs à tout. Il les imite en toutes choses, il veut marcher au pas de son père. C'est un respect superstitieux ; selon Baldwin * , le chien a ce genre de respect pour l'homme. Mais le respect proprement moral est un sentiment peu habituel à l'enfant. Il suppose la notion de la dignité. Plus spécialement, le respect de soi suppose la conception d'un idéal, le respect d'autrui, la notion du droit. Tandis que la bonté jaillit du cœur, l'observation de la justice et le souci du perfectionnement individuel ne peuvent résulter que d'une discipline morale délibérément consentie. Ces devoirs constituent un régime auquel je m'astreins, après réflexion, tant pour sauvegarder mes propres droits en retour de ma déférence pour les droits ■d'autrui, que pour affirmer l'estime que je fais de la dignité humaine en autrui et en moi. De toutes les réalités morales, ce sont là les moins accessibles à l'enfant. L'éducation morale est complète lorsqu'elle a élevé les jeunes consciences depuis les bons instincts jusqu'aux principes rationnels.
Comment s'y prendre pour inculquer des principes ?
Un premier moyen est l'obéissance. L'obéissance est, <lit-on, une image de la moralité, c'est la moralité des enfants *. A mesure qu'ils comprennent la raison d'être des ordres exécutés, ils y donnent une adhésion volontaire, et en s'y conformant, c'est finalement à eux-mêmes qu'ils -obéissent : la discipline a pénétré du dehors au dedans.
L'obéissance en efiet est nécessaire : on ne peut pas faire ■comprendre à l'enfant tous les motifs des actes qu'on lui
1. Baldwin, Le développement mental chez l'enfant et dans la race (Alcan, 1897).