‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 66 sur 150 · I. Kant, Traité de Pédagogie, partie B · texte numérisé non relu

I. Kant, Traité de Pédagogie, partie B

LE SENTIMENT RELIGIEUX l6l

ment dit. Il se donne à Toccasion de chacun des enseignements particuliers, mais cela ne dispense pas de le donner en même temps à part, sous forme d'exercices spéciaux. Les vérités morales sont par nature accessibles à Tenfant dès qu'il commence à penser, et le meilleur moyen de les persuader à l'esprit, c'est de les présenter tout simplement dans des formules claires. Kant a eu l'idée de grouper ces formules dans de petits catéchismes moraux procédant par demandes «t réponses. Vous avez une dette, dit par exemple le maître, dont c'est aujourd'hui l'échéance. Un pauvre excite votre pitié. Lui donnerez-vous la somme que vous devez à un autre? ^on, cela serait injuste, car il faut être libre de toute dette pour pratiquer la bienfaisance.

L'enseignement moral fait connaître et accepter à l'esprit les vérités morales ; les autres procédés de l'éducation sont destinés à compléter l'enseignement moral, à faire passer ces vérités de l'esprit dans le cœur et dans la conduite. Le danger de l'enseignement de la morale est que l'enfant n'y voie pas un enseignement pratique, qu'il le considère comme sans rapport avec la vie, comme quelque chose de scolaire et par suite de factice. L'enseignement doit seulement formuler la conduite, réfléchir le sentiment et l'habitude. Il faut pour cela qu'il tire sans cesse ses exemples de la vie de l'enfant. Il faut surtout qu'il s'ajoute à l'éducation continue du milieu. En écoutant la leçon de morale, que l'enfant ne -croie pas entendre une leçon spéciale, mais, plus nette et plus précise, la voix même de sa conscience.

Il y a bien des nuances du sentiment religieux, depuis le frisson de l'inconnu, 1' « horreur religieuse », angoisse toute physiologique ressentie dans les forêts, dans les ténèbres, pendant l'orage, jusqu'aux émotions intellectuelles provoquées par les spéculations de la théologie.

Dès que le fidèle a pénétré dans une église, il est physiquement pris. L'élancement des colonnades, la nudité des grands murs le domine. Une ombre glaciale tombe des

Rauh. II

l6a LES SENTIMENTS IMPERSONNELS

voûtes, et dans les grondements de Torguc, il y a des fracas et des souffles d'orage. A cette impression de terreur s'en mêle une de confiance. Les bruits du dehors sont apaisés, il flotte une douceur d'encens et des langueurs de cantiques. En même temps qu'une menace, les voûtes laissent tomber une protection d'asile. C'est surtout par des scènes extérieures que la religion agit sur beaucoup d'esprits. Chateaubriand cherche dans le christianisme des effets pittoresques ou dramatiques, des ruines qui font rêver, des tintements de cloches, des abbayes perdues dans la cime des chênes, des ornements sacrés, des solennités. Pour les esprits de cette tournure, le sentiment religieux est fait, pour une part, d'émotions esthétiques. Les dogmes fournissent des idées directrices ; autour d'elles s'organisent des formes plastiques, des sensations, des images. La religion ainsi comprise fait des pratiquants, elle ne fait ni des mystiques, ni des propagandistes. Chez d'autres esprits ces impressions du décor se prolongent par les émotions intérieures du culte. Bien des passions peuvent s'agiter pendant les longs agenouillements, dans la solitude des chapelles. Examen de conscience, prière, confession, ces pratiques rituelles avivent la sensibilité morale, précipitent les alternatives de crise et de calme, de doute et de foi, de ferveur et de lassitude. Les mystères du dogme invitent, dans le silence de la raison confondue, aux effusions mystiques du cœur. Le dieu justicier et vengeur est en même temps une providence, un dieu d'amour. Un dialogue muet s'engage entre la créature et son créateur ; dans le secret de la conscience se déroule tout un drame d'amour. Le bien-aimé devient présent ou se retire, et l'âme est merveilleusement consolée, elle se sent défaillir de joie, mais, délaissée, elle demeure aride et insensible*. La vie religieuse ainsi comprise est riche d'émotions, toutes les tendresses, toutes les voluptés, toutes les tortures de la passion se succèdent, de sorte qu'il ne reste plus parfois pour la vie pro-

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