ABUS DE L ANALYSE Q
santé de soi-même devient une sorte de vertige, une volupté mauvaise, sur la pente de la folie. Il y a des fous qui s'interrogent sans relâche sur les causes exactes de leurs actes ; leur geste le plus insignifiant est précédé d'une analyse ; pour faire entrer une clef dans une serrure ils commencent par se demander comment ils doivent s'y prendre. C'est la « folie du doute » . Les scrupuleux ont quelque chose de cette manie. D'autres, au lieu de vivre, s'attardent à se demander quel est le but de la vie. Tolstoï raconte * l'histoire d'un meunier qui s'avise un beau jour de se demander pourquoi tournent les roues de son moulin. Il se dit : « Aucun moulin ne peut moudre sans eau, par conséquent pour connaître le moulin il faut savoir lâcher l'eau, connaître la force de son courant, savoir d'où elle vient, en un mot pour connaître le moulin, il faut étudier la rivière». Pendant qu'il étudie la rivière il néglige de hausser ou baisser les meules, de tendre ou détendre la courroie. Et le moulin se désorganise. L'honnête homme a besoin de réfléchir sur les principes de la vie, mais il n'est pas nécessaire, pour agir, de savoir les dernières raisons de son action. La vie n'est pas éclairée par un foyer unique où il faut à toute force allumer son flambeau. La lumière est répandue, et partout elle est la lumière. N'attendons pas, pour agir, de nous être élevés jusqu'à son centre peut-être inaccessible.
Mais l'action, disent ces délicats, nous diminue. Il n'est pas possible de frayer avec les hommes sans leur prendre quelque chose de leur bassesse. Les hommes qui, pour ne pas l'ajourner indéfiniment, se résignent à l'action, usent pour persuader la foule d'arguments grossiers ; ils implorent les puissants; ils font des concessions au méchant; ils s'allient à lui pour des œuvres utiles; ils s'abaissent à des démarches qui font saigner leur dignité. Pendant ce temps cependant, ils négligent la culture désintéressée de l'esprit
I. Dans son fivre inlitulé De la vie. (Marpon et Flammarion).
et du cœur. C'est ce qui fait dire aux mystiques qu'agir dégrade Thomme ; et en vérité les intérieurs, qui ne cherchent qu'à faire d'eux une belle statue, ont un grand rayonnement de vertu. Mais si l'on passait son temps à épurer ses sentiments, les pauvres et les malades resteraient sans secours. Si chacun n'accomplissait son devoir que dans la mesure où il lui paraît contribuer à son perfectionnement individuel, il n'accomplirait pas son devoir social. Quand on puise sa foi pratique dans un idéal très haut, on peut se mêler aux hommes sans avoir à craindre la contagion de leurs vices. Lorsqu'on veut quelque chose de bon et de sain, il faut y aller droit, sachant qu'il est impossible de faire œuvre humaine sans se mettre en contact avec les impuretés.
L'abstention est une impuissance ; c'est une illusion que de croire l'action moins riche que la contemplation. L'action nous mêle à l'humanité, au monde qui dépassent infiniment en fécondité les imaginations ; elle donne à nos jugements cette vérification sensible qui seule force et fixe l'assentiment de l'esprit. Bien plus l'action nous donne des idées, elle dépasse nos prévisions, elle nous découvre des horizons inattendus. Nous ne savons jamais la portée de nos actes. Après qu'ils sont accomplis, nous sommes souvent étonnés de tout ce qu'ils contenaient à notre insu. On ne se connaît qu'en se regardant agir ; l'action nous révèle à nous-mêmes. L'action nous instruit.
Elle nous purifie aussi. Si l'on a pu dire que seuls pouvaient faire œuvre sociale ceux qui d'abord avaient fortifié leur âme, il est vrai aussi que c'est un bon moyen de former la vertu individuelle que la pratique de la vertu sociale. Soyez justes et bons, vous serez tempérants, courageux par surcroît. Pensez aux autres : en vous détachant de vous-mêmes, vous brisez dans sa racine le désir égoïste. L'action nous obligea sortir de nous-mêmes, à nous élargir, à nous surpasser. Telle faiblesse que je me pardonnerais, si je n'avais charge d'âmes, je me l'interdis parce