‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 72 sur 150 · LES SENS · texte numérisé non relu

LES SENS

c'est établir un rapport de dépendance entre deux jugements.

Il y a donc du jugement et du raisonnement jusque dans la perception sensible la plus simple. Constater une sensation c'est la discerner (Tune autre, du moi qui la constate : c'est donc affirmer un rapport, c'est juger. Conclure de la petitesse d'un objet à son éloignement, c'est raisonner. La première forme de l'intelligence est l Intelligence sensitive qui s'applique aux choses, aux matériaux immédiats.

A l'exercice de nos sens correspondent des sentiments. Nous aimons à voir, à entendre, on a plaisir à regarder de « belles couleurs », à ouïr de « beaux sons ». Lorsque le petit enfant porte gloutonnement la main à l'objet qu'on lui présente, c'est qu'il veut le manger ; il n'est pas désintéressé. Mais quelquefois l'enfant est attentif, il contemple, il goûte un plaisir désintéressé, intellectuel. L'homme jouit non seulement de ses sensations, mais de ses images, de ses souvenirs, de ses rêves.

Certains ont du plaisir à comparer entre elles leurs impressions, ils jouissent des harmonies et des contrastes. Le plaisir de la flânerie consiste à faire des comparaisons entre les formes des objets, entre les horizons. Le plastique saisit les ressemblances et les différences des formes, le coloriste des nuances, l'auditif des sons. Ils ont une intelligence sensible^ concrète.

A l'aide de ces premiers sentiments intellectuels se forme l'émotion du beau, h* intelligence artistique semble consister à savoir dégager d'un ensemble harmonieux complexe une impression dominante . La beauté c'est l'unité dans la variété. Nous admirons un tableau représentant la campagne au soir si tout y est comme voilé d'ombre et de brouillard, si tous les objets suscitent une émotion harmonique de calme et de mystère. Devant une œuvre d'art quelle qu'elle soit si on la veut juger comme œuvre d'art, il faut se demander seulement si l'impression dominante a été bien rendue. En somme le don esthétique consiste à saisir des harmonies.

170 L INTELLIGENCE SENSITIVE, CONCRETE

Mais cela, c*est un jugement : Témotion esthétique est donc un sentiment intellectuel.

Nous sommes capables aussi de ressentir des sentiments intellectuels bien plus élevés : ceux que nous éprouvons en face des hautes vérités scientifiques, philosophiques et religieuses. Toutes les sciences nous font saisir un ordre universel d'où se dégage pour nous une émotion et une émotion esthétique. Et plus une pensée est abstraite, plus eHe est comme une harmonie qui embrasse une multiplicité indéfinie de termes concrets dans sa synthèse.

Il y a des gens qui vivent parles sens plus que par Tintelligence abstraite ou par le cœur : on les appelle des sensitifs. Ils n'habitent pas le monde des idées, ils ne s'enferment pas dans un monde d'émotions intérieures, ils sont pour ainsi dire installés hors d'eux, dans la nature matérielle. Pour eux, selon le mot de Th. Gautier, <c le monde extérieur existe ». Il y a des sensitifs grossiers, les enfants, les gens sans culture. Leur intelligence se borne à enregistrer souvenirs, et associations d'images. Par suite de la tendance instinctive à généraliser, ils sont portés à prendre pour l'expression des lois mêmes de la nature la succession de leurs impressions. Mais il y a aussi des sensitifs raffinés, des artistes qui ont développé leurs sensations par l'attention et l'analyse.

Les sens sont susceptibles de culture. L'éducation des sens augmente l'intensité, la netteté, la finesse, la persistance des sensations. Elle développe l'intelligence sensible, la mémoire et l'imagination sensibles.

Selon les individus l'organe des sens est meilleur ou pire. Certains sont doués d'une remarquable acuité visuelle ou auditive, d'autres sont myopes ou durs d'oreille. Mais à égalité d'organe il y a des attentifs et des distraits, des adroits et des maladroits. Le tout n'est pas d'avoir de bons yeux et de bonnes oreilles, encore faut-il savoir s'en servir et pour cela aimer à s'en servir, y avoir ou y prendre inté-

Page 1