‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 76 sur 150 · Lamartine, Le lac · texte numérisé non relu

Lamartine, Le lac

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de ses bassins, aux pieds de ses montagnes, telle qu*on la voit à vol d'oiseau du haut du cap Sicié. Ai-je plus de loisir, me plaît-il d*animer ce schème encore vide, de m'approcher davantage? je distingue un va-et-vient d'embarcations dans les ports, Tescadre en rade, les grands toits anguleux des cales de construction, la coque rouge de la Jeanne d'Arc inachevée. Je peux pousser chaque détail, faire s'agiter la foule sur les quais, dans les rues étroites, lancer au travers les tramways électriques, arrêter mes regards sur des sculptures de Puget, sur une place plantée de hauts palmiers, sur les villas du Mourillon, sur les forts ; j'entends des exercices de tir au canon, je vois en rade les buts remorqués, et la gerbe d'eau des obus qui ricochent. Taine compare les souvenirs à des rotifères desséchés ; ils attendent, endormis, dix mois, dix ans, mais si on les humecte, ils s'épanouissent et pullulent.

La condition générale de la renaissance des souvenirs est donc l'attention, et l'attention peut être volontaire ou involontaire. Mille choses nouvelles tiennent l'attention de l'enfant en éveil. Un voyage en chemin de fer nous lasse, il lui procure une série d'étonnements, d'émotions, d'expériences. Si les souvenirs d'enfance sont les plus persistants, ce n'est pas seulement parce qu'ils ont été plus souvent ruminés, c'est aussi parce que l'impression première a été plus détaillée et plus intense. Les choses existent pour nous et nous laissent des souvenirs dans la mesure où nous allons vers elles^ dans la mesure aussi où malgré nous elles s'imposent à nous.

Il y a des distraits qui traversent la vie sans la voir. Quelquefois c'est par futilité, ils sont incapables de s'arrêter sur une impression pour la fixer, leur distraction est de la dispersion. D'autres distraits le sont par préoccupation : l'attention concentrée sur certaines choses a pour conséquence l'inattention à l'égard de tout le reste. On peut juger de la tournure d'un esprit par la nature de ses souvenirs et de ses oublis. Chacun de nous a recueilli du passé

iSa l'intelligence seksitive, concrète

ce qu'il a pu et ce qu'il a voulu. Le sentimental a gardé l'écho de ses émotions, non des choses, l'intellectuel se rappelle les rapports et oublie les termes non associés. Il n'est pas jusqu'au genre de vie adopté, au métier, qui ne détermine le développement de telles mémoires spéciales aux dépens de telles autres : mémoire des lieux, des mots, des chiffres, des visages, des écritures, des voix, des gestes.

Quand une impression se répète, elle a chance de se mieux fixer. Pour apprendre une leçon, l'élève divise l'effort et le renouvelle. C'est un procédé général de suggestion. On ressasse une idée pour la faire entrer dans une tête réfractaire, comme on charge un accumulateur par une série d'étincelles. Inversement, à défaut de termes adéquats à une émotion intense, on répète sans fin une expression faible pour opérer une série de détentes partielles.

Le fait de récapituler ses souvenirs en y rêvant les rafraîchit par la répétition. Le mirage du souvenir, c'est la transfiguration des images par une culture intérieure qui les épanouit en une floraison de rêve, hors de proportion avec l'événement primitif. Faute d'avoir été renouvelés par l'expérience ou entretenus par l'imagination, certains souvenirs s'atrophient, s'enterrent sous les couches d'impressions plus récentes. Une sensation fugitive est celle qu'on ne peut ressaisir ni en réalité, ni en rêve pour la ranimer.

Toutefois la répétition n'est pas indispensable à la persistance des images. La première expérience a laissé une trace, sans quoi la seconde ne marquerait pas un progrès, mais bien un recommencement à partir de rien. Une impression unique, qui n'a point été remarquée sur le moment et qui jamais plus n'a été évoquée même en idée, peut tout à coup réapparaître au bout d'un très long temps. La maladie, la terreur, l'agonie font quelquefois surgir des images dues à une impression unique et lointaine*. Pour

T. Voir les exemples rapportés par Taine, De V intelligence, \, i33.

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qu'une image persiste, il suffit qu'elle ait été appréhendée, même involontairement, même inconsciemment, même une seule fois. Le rôle de la répétition est seulement de rendre Timage docile à notre appel. Les images qui n*ont jamais été récapitulées sont indociles, elles surgissent à leur heure, elles n'obéissent pas au commandement de la volonté réfléchie. Nous les croyons abolies parce qu'il ne dépend pas de nous de les restaurer. Mais s'il advient que spontanément elles renaissent, c'est avec une remarquable netteté. Nous n'avons des objets familiers que des images banales, les particularités des expériences multiples se sont compensées, il s'est établi une représentation moyenne, générale et vague, un résidu. La répétition, n'étant jamais une reproduction identique, ôte à l'image son individualité précise, en fait un schème, en même temps qu'elle la met h notre merci. Que le lecteur essaie d'imaginer un lapin, un bœuf, une rose, une tulipe, dit Taine, ou tout autre objet souvent vu, et d'autre part un éléphant , un grand aloès ou tout autre objet dont il a vu peu d'échantillons ; dans le premier cas l'image est vague, et tous ses alentours ont disparu ; dans le second elle est précise et on peut indiquer l'endroit du jardin des plantes, la serre parisienne, la villa italienne où l'objet a été vu * .

La fatigue, la maladie, la vieillesse produisent un aflaiblissement de la mémoire. Il en est de même de l'abus du tabac et des narcotiques. Cette faculté est sous la dépendance étroite de l'organisme^ ; un coup à la tête, une émotion violente peuvent en troubler le fonctionnement.

L'afl*aiblissement de la mémoire ne paraît pas consister en une abolition proprement dite des souvenirs, mais en une abolition du pouvoir de la volonté sur eux. Celui dont la mémoire s'en va perd son autorité sur ses souvenirs, il

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