Taine, De l'intelligence, I, i5o
2. La mémoire spéciale des mouvements d'articulation du langage a pour siège la 3® circonvolution frontale gauche. Voir le dernier chapitre.
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n'est plus capable de les rappeler à son gré, c'est lui qui est à leur disposition. La discipline que la réflexion, aidée de la répétition des expériences, avait imposée aux images s'est rompue, elles sont pour ainsi dire retournées à l'état sauvage. C'est la mémoire réfléchie qui s'affaiblit, mais la mémoire spontanée subsiste. Des souvenirs devenus récalcitrants à l'appel de la volonté réapparaissent par l'effet d'une excitation autre que la volonté; une suggestion, ou simplement une association mécanique d'idées.
Ce sont, naturellement, les images les moins anciennement domestiquées qui reprennent les premières leur indépendance. Voilà pourquoi un vieillard oublie ce qu'on vient de lui dire, lit plusieurs fois de suite le même journal, ne sait plus ce qu'il a fait la veille, tandis qu'il excelle à raconter avec des détails vivants les événements de sa jeunesse. L'aflaiblissement intéresse parfois une mémoire spéciale, par exemple la mémoire du langage. Ici encore ce sont les images les moins fortement disciplinées qui sont émancipées les premières. Les noms propres s'insurgent avant les autres. Ils n'ont pas été triturés par d'aussi multiples expériences*.
Les sensations, les images, tous les états de conscience se mêlent, se lient, se fondent en diverses associations.
Avec des connaissances, du jugement, de la curiosité, de l'exactitude, il y a des esprits qui manquent d* abondance ; leurs idées se déroulent en séries bien déduites mais maigres. Pour qu'une idée éveille un riche cortège de souvenirs, d'images, d'émotions, il faut que le scrupule logique ne vienne pas entraver la spontanéité, intimider la verve. Au contraire il y a des esprits doués d'une abondance diffluente et déplorable, les bavards, les délirants. L'improvisation n'a de valeur que si toujours le goût, la réflexion critique veille, dissimulée. Le poète est emporté par son
i. V. Ribot, Les maladies de la mémoire.
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rêve, le causeur aime à vagabonder. M™* de Sévigné laisse à sa plume « la bride sur le cou » : mais leur abandon n'est pas aveugle. Il en est des mouvements de l'esprit comme de ceux du corps ; le cycliste rompu à son exercice peut abandonner son guidon et son frein : ainsi lorsque la pensée est maîtresse d'elle-même, elle se sent capable de s'élancer avec aisance, sans être à chaque pas ralentie par de fatigantes retouches.
Nous étudierons plus loin le travail intellectuel, les associations rationnelles et réfléchies d'idées. Le jugement logi- <jue, le raisonnement scientifique supposent une délibération incessante de l'esprit pour choisir les termes, pour choisir le mode d'union des termes ou des systèmes de termes. Pour le moment nous devons considérer les états de conscience, le jugement et le raisonnement à l'état de spontanéité, alors que les idées s'associent d'elles-mêmes, en l'absence de tout contrôle (divagation), ou comme d'ellesmêmes (inspiration), la réflexion étant suppléée par le sentiment, l'habitude, le goût, le savoir-faire. Nous avons distingué plus haut deux espèces de spontanéité, l'une est antérieure et étrangère à la réflexion, l'autre est le fruit de la réflexion, est sous-tendue par la réflexion, n'est que la réflexion devenue nature.
Depuis la simple divagationjusqu'à l'inspiration, les associations spontanées d'idées sont fondées sur le sentiment .C'est d'un même fonds sentimental de mélancolie que jaillissent comme d'une source commune les impulsions en apparence incoordonnées du fou persécuté, de colère celles du furieux, de peur celles de l'halluciné, d'orgueil celles du mégalomane. La spontanéité du maniaque est celle d'un sentiment étroitement individuel, souvent même organique, qui se difluse en états morbides, en états qui ne sont pas poussés jusqu'à la forme plus impersonnelle où ils deviendraient acceptables pour les autres individus, et ne parviennent pas à être des symboles, mais restent engagés dans l'individu sensible, demeurent hallucinations.
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Au contraire la spontanéité du poète lyrique est celle d'un sentiment qui trouve d*instinct son incarnation sociale, qui se réfracte en des symboles universellement acceptables. Lisez de près quelques strophes de Hugo en prenant note du sens précis de chaque image, vous serez choqué de Tincohérence des métaphores ; pourtant un même sentiment a présidé à leur invention, elles ont une orientation commune, une unité d'impression poétique s'en dégage.
De même sous l'apparent décousu d'un rêve ou d'une causerie on pourrait démêler une attitude sentimentale constante. C'est par l'intermédiaire du sentiment que s'effectue le passage d'une idée à l'autre dans le rêve, dans la rêverie, dans la conversation, que l'on a définie une rêverie où l'on est plusieurs.
Un jeune chasseur tue son premier lapin. Vive la République ! s'écrie-t-il ne sachant comment manifester son enthousiasme. C'est une source inépuisable d'effets comiques que de faire jaillir d'un fonds émotionnel commun des associations d'idées hétéroclites causant un léger scandale. Le rire est comme un châtiment ou un rappel à l'ordre que la société inflige à quiconque ne s'est pas assez soucié d'elle*, s'est fait par exemple son langage pour lui seuL L'heureux chasseur fait preuve d'une inattention aux petites convenances sociales en faisant servir à sa victoire une formule préparée pour d'autres combats.
L'invention scientifique consiste à associer d'une manière inattendue des idées en apparence étrangères mais que l'on a senties connexes. La sagacité du savant est le pressentiment des vérités. Avant d'avoir formulé sa loi. Newton avait le sentiment d'une analogie entre la pesanteur et la gravitation des astres. La plupart des grandes découvertes se sont faites par des recherches instituées d'une manière illogique par rapport aux théories régnantes *.