I. Voir plus bas le chap. sur V Education de Vesprit
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SCS conceptions et ses sentiments il est obligé de les préciser, il est induit à les rectifier pour faire son profit de l'impression produite. La lecture propose des modèles à l'imitation inventive, l'écriture fournit à l'invention expressive un instrument.
Grâce à ce double procédé du langage, cbacun, selon les forces de son esprit, puise ce qu'il peut dans le trésor social et y apporte la contribution qu'il peut. Après avoir incorporé à son intelligence l'intelligence de nombreuses générations, après avoir expérimenté la valeur de ses conceptions et reçu leur confirmation sociale, l'individu peut essayer enfin de substituer aux systèmes intellectuels dont vit son époque quelque système non moins cohérent et plus large où s'agite une vie nouvelle. Le langage est le véhicule par où les idées et les sentiments de l'humanité peuvent se concentrer en une âme et retourner de cette âme à l'humanité, élaborés, rajeunis, transfigurés.
Le mot est l'instrument, l'outil de l'écrivain. L'écrivain doit avoir d'abord la mémoire verbale.
Il y a deux sortes de mémoire verbale. Il y a des verbaux qui se souviennent du mot pour lui-même, parce qu'il est intéressant, sonore, agréable;" ils sentent le rythme, la mélodie de la phrase. Ce sont les verbaux proprement dits. On entend, dans les réunions populaires, des gens qui alignent des mots sans se douter qu'ils ont un sens. Cette mémoire purement verbale est remarquable chez les enfants. Lorsqu'ils commencent à parler, ils choisissent des locutions qui leur plaisent et les répètent hors de propos, pour le plaisir* Une petite fille avait pris l'habitude de finir chaque phrase par « tout simplement ». Un enfant qui ne sait pas parler s'amuse à moduler des phrases ; avant de pouvoir articuler les mots il a saisi la mélodie et le rythme de la phrase.
Le mot a une puissance évocative qui lui vient des associations d'idées multiples et complexes où il a été mêlé. Si
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la pensée ou la parole n'obéissent pas à l'appel, c'est certainement un moyen de les forcer que de commencer à écrire ou à parler. Quand on a préparé son sujet, il ne faut pas rester inerte devant son papier blanc ou muet devant son public ; allez toujours et quand vous aurez commencé à émettre quelques mots qui se rapportent au sujet, ces mots réveilleront d'autres idées; et la pensée s'échauffera. Il y a un « entraînement du mot » ; le mot vous emporte au delà des limites que vous vous étiez fixées d'abord. Les orateurs populaires subissent l'entraînement de leur propre parole : tel le Numa Roumestan de Daudet : quand je ne parle pas. dit-il, je ne pense pas. Au poète la rime cherchée apporte un sens riche et imprévu. Soit le mot mimosa qui se présente pour rimer avec Spinoza ; il faut tâcher de relier à l'aide d'images ces deux rimes qui au premier aspect paraissent incapables d'être unies : de là des jaillissements d'images, d'analogies profondes et surprenantes.
Le danger est que l'on peut ainsi parler à peu près sans penser. Pour que les mots amènent d'autres mots il est inutile d'en approfondir le sens, il suffit d'en apercevoir une signification schématique, symbolique. Bien plus que des images ou des idées, ce sont des sentiments que les mots évoquent. Le moi patrie fait naître de puissantes émotions sans que l'auditeur se représente ce qu'il y a, sous ce mot, d'images historiques et d'idées philosophiques. C'est pourquoi on peut émouvoir les gens pour des idées qu'ils ne comprennent pas. Des mots subtils chatouillent leurs oreilles ; ils ont le sentiment qu'il y a là quelque chose d'élevé qui les dépasse : d'où une émotion d'autant plus forte que n'étant pas enfermée dans une pensée déterminée elle a d'indéfinis et mystérieux prolongements.
D'autres se rendent compte du sens, mais le sens n'est évoqué dans leur esprit que par le son même ou par l'image visuelle du mot : ils ont besoin pour penser d'écrire ou de parler.
A l'inverse des précédents, certains individus ont besoin
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de penser d'abord, et après avoir pensé vont péniblement chercher dans le vocabulaire courant les termes dont ils ont besoin. Us font effort pour draper leur pensée dans une forme empruntée. Boileau a dit :
Ce que Ton conçoit bien s'énonce clairement.
Ce célèbre aphorisme est en grande partie faux. La faculté d'expression est un don spécial. La maladie dissocie la faculté expressive ; il y a des amnésies des signes moteurs, des signes auditifs, des signes visuels de la parole. L'insuffisance de l'expression peut s'expliquer par deux raisons, en dehors de l'indigence de la pensée et du sentiment. Elle provient quelquefois d'une raison qui fait honneur à celui qui s'exprime mal : il ne s'intéresse pas à l'expression parce que sa pensée le préoccupe trop exclusivement. Il y a dans le métier d'écrivain et d'orateur toute une cuisine parfois nauséabonde. Pour amener une pensée à paraître claire, il faut trouver une expression capable de satisfaire des personnes d'une éducation toute différente et parfois opposée ; il faut se plier à la nécessité des transitions lentes, explicatives. Ceux qui s'intéressent à la pensée pour elle-même ont souvent un certain dégoût de l'expression. Descartes avait l'horreur d'écrire. Il sentait qu'il perdait à exprimer sa pensée un temps qui lui aurait été précieux pour l'approfondir. Il aurait voulu pouvoir poursuivre tout seul la vérité, et ne parler aux hommes qu'une fois son œuvre achevée. Les pensées superficielles s'expriment avec facilité. Souvent l'aisance de la parole est signe de la pauvreté de la pensée. Le mot fait souvent défaut à une pensée, même claire, quand elle est riche.
D'autre part, le mot n'est pas le seul moyen d'expression de la pensée. Le peintre, le musicien, le sculpteur pensent eux aussi et expriment leur pensée, mais souvent ils sont impuissants à l'exprimer par la parole.
C'est souvent faute de culture que la parole manque. Il est nécessaire à cause de cela que chacun se fasse son voca-
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bulaire, pour avoir des mots à son service. L'éducation doit suppléer à Tinsuflisance du milieu : ce que la conversation ne donne pas, c'est à la lecture de le fournir. Les études ont entre autre utilité celle de munir l'élève d'un certain nombre de mots, de tournures de phrases. On a plaisanté à tort, les « cahiers d'expressions ». On a dit que l'artiste a pour devoir de créer sa forme. C'est vrai, mais un artiste n'est pas tout de suite un artiste. Avant de se faire sa langue, il a besoin d'en réunir les matériaux. Il les choisira dans un vocabulaire qui sera à sa disposition, vocabulaire qu'il faut lui fournir. L'originalité ne pousse pas d'elle-même, mais sur un terrain préparé. Elle consiste à se tailler un domaine propre dans le domaine public. Enfin, nos méthodes d'éducation sont faites non pour les artistes, mais pour une moyenne de futurs avocats, avoués, officiers, professeurs, etc., qui ont besoin d'idées moyennes et d'un vocabulaire moyen.
Qu'est-ce que le style ?
Le don du style suppose d'abord une certaine forme de la mémoire et de l'intelligence verbale ; il n'y a pas de style possible si l'on n'a un vocabulaire à son service ; mais le style lui-même, c'est l'adaptation du mot à la pensée.
Quand nous voulons exprimer quelque idée, il se présente à nous un certain nombre de significations attachées aux mots de la langue usuelle. Pour la plupart, nous parlons par à peu près, comme s'habillent ceux qui s'adressent aux magasins de confections. Ce qui rend difficile le travail du style artistique, c'est que presque toutes les significations du magasin vulgaire sont ou pratiques ou abstraites. « L'eau est claire » : ces mots sont très suffisants pour évoquer une image schématique de l'eau et une image schématique de l'eau claire. Ils ont la seule prétention d'évoquer un fait dans l'intention de se faire entendre, ou en vue d'une utilité hygiénique, scientifique ou autre. Le style courant est incolore, c'est une simple monnaie d'é-