M. F AL GU 1ÈRE ET M. CAROLUS-DUR AN
est sollicité par la double modification des idées et des mouvements : d’où toute mode vraie est forcément moderne. En effet, sans parler des combinaisons factices et intéressées des gens du métier qui parfois surchargent la mode et la faussent pour une heure, le costume subit une retouche à peu près continue, d’autant plus rapide que les idées sont plus mobiles, — lente au moyen âge, accélérée dans notre temps; mais l’on a tort de souvent croire qu’en ses formes successives il arrive à se reproduire. Deux modes comme deux états d’âme peuvent se ressembler, elles ne sont jamais identiques : babillez une femme moderne à la « Louis XY », vous pourrez en faire un agréable objet de curiosité; mais, désharmonisée, elle perdra de sa vie. Le costume, disposé en vue du mouvement auquel il s’adapte, prend à son tour une influence sur lui, l’enveloppe, le retient, et tantôt l’atténue, tantôt l’accuse, mais cette influence est légère et toujours accessoire : la femme costumée en robe Louis XY ne sera que désharmonisée, — elle restera moderne.
Ainsi dans la suite des vies humaines nous nous comportons les uns différemment des autres, et il y a pour les hommes de chaque époque un ensemble de mouvements propres qui se trouve être « leur
mouvement », comme ils ont une écriture déterminée, expression d’eux-mêmes, qui est l’écriture de leur temps. 11 demeure commun à tous dans la communauté des idées qui fleurissent avec la floraison incessante des générations, commun à tous dans une atmosphère commune; chaque moi particulier garde assurément son expression particulière, mais entre tous les contemporains d’une même race une ressemblance générale s’établit, analogue à un air de famille, — un air d’époque. D’ailleurs la transformation du mouvement est insaisissable, et cette suite d’états — qu’on appelle le progrès mais qui n’est sans doute qu’un changement des goûts et des recherches — est si précipitée qu’on pourrait croire que le mouvement moderne n' existe pas assez pour constituer réellement la physionomie d’une époque et qu’il n’est qu’un indistinct et perpétuel devenir; mais il suffirait pour se détromper de le comparer à une des couleurs de l’arc-en-ciel, au jaune par exemple qui commence vert, qui finit orange et qui cependant est nettement jaune malgré l’insensibilité de ses transitions et la multitude de ses tons; ainsi que le jaune existe entre les couleurs ininterrompues de l’arc-en-ciel, dans le courant ininterrompu de la vie le mouvement moderne existe.