M. FALGUIÈRE ET M. G AROLU S-DUR AN
va pouvoir écrire curieusement à propos de M. Falguière que « ce qui manque à la sculpture de ce temps-ci, c’est l’accent moderne ». Cet accent moderne, qui n’est autre chose que l’attitude de la vie même, va pourtant se dégager chaque jour de l’œuvre du maître, et, Théophile Gautier parlant, pendant le siège de Paris, d’une statue de neige, la Résistance , qu’il a faite durant les lents loisirs de la garde et que le dur hiver conserve, trouve « qu’il lui a donné la grâce un peu frêle d’une Parisienne de nos jours ». La Danseuse égyptienne est exposée en 1873; puis le sculpteur travaille à un Corneille pour le Théâtre- Français, à un Lamartine pour Mâcon, où son génie chercheur semble un peu s’attarder. Cependant il peint les Lutteurs , dont l’aspect moderne, dans « un cirque qui n’a rien d’antique », fait dire à M. de Montaiglon que « deux lutteurs grecs ou romains lui seraient plus agréables que ce terrible Marseillais et ce non moins invincible Savoyard » ; puis, Hérodiade en 1877, et en 1879 Suzanne , dont un geste de la jambe annonce déjà les femmes sculptées qui vont naître. La même année, il expose l’admirable statue de Saint Vincent-de-Paul, pleine expression de l’humanité bonne, mais qui est une ligure trop « peuple » en son irradiante charité, pour être dans le mouvement
contemporain même, — et l’année suivante, Eve.
Enfin, tandis que M. Falguière travaille à sa grande ébauche éphémère du couronnement de l’Arc de Triomphe, où la vie semble exaltée, sa Diane apparaît au Salon de 1882. L’effet produit est considérable; on sent une chose attendue, comme définitive, et le critique de la Gazette des Beaux-Arts , M. de Lostalot, salue « cette œuvre débordante de vie qui semble une statue de chair égarée parmi les marbres », mais dans une singulière réticence, il lui reproche aussitôt de n’être pas assez une Diane et d’être trop une jeune fille de ce temps-ci, regrettant « certaines imperfections naturelles dues à sa nature un peu chétive et aux brutalités du costume qu’elle vient de quitter ». Arrivé en possession du mouvement moderne, le maître toulousain va produire la belle suite de ses figures de femmes : la Nymphe chasseresse en 1884, les Bacchantes en 1886, la Musique en 1889, la Femme au paon en 1 890, sa seconde Diane en 1891, la Poésie héroïque en 1893. En 1895, il expose Henri de La Boche jaquelein , le Vendéen exquis, au charme féminin, qu’il a vu avec les apparences d'autrefois et avec les idées d’aujourd’hui, car ce n’eût été qu’un pastiche de représenter un homme du passé comme aurait pu le faire un de ses contemporains, — et en 1896 une Danseuse antique qui, dans sa lasci-
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yeté contournée, fait penser à une danseuse de nos jours. Ainsi M. Falguière se trouve être un sculpteur moderne autant qu’un sculpteur national, — plus français même que le charmeur Jean Goujon avec ses longues élégances familières au Primatice, français à l’égal de Houdon et de Carpeaux, — parce que, s’étant peu à peu complètement dégagé de toute influence, il n’est resté marqué qu’à la ressemblance de son pays et de son temps.
M. Carolus-Duran devait arriver plus vite que M. Falguière à produire son œuvre maîtresse initiale : il n’avait pas trente-deux ans quand il exposa au Salon de 1869 la Femme au gant. Mais, si jeune qu’il fût, il avait déjà passé plus de dix années à chercher sa voie, ayant eu la fortune de n’avoir pour maître qu’un simple et intelligent enseigneur du métier de peintre et d’être tôt livré à lui-même. Séduit d’abord en son tempérament nerveux et vigoureux par les violences et les contrastes accidentels de la réalité, il aime Courbet et il recherche des oppositions à la manière du Garavage : sa première impression d’ailleurs ne s’effacera jamais toute, et plus tard, même transformé, il sera, ainsi que M. Falguière, un réaliste; dans ce sentiment de sa jeunesse il peint, à vingt-quatre ans, X Homme endormi et Après le jeu , et avec ses qualités fougueuses tout de
suite il est remarqué. Puis, Lille, sa ville natale, l'envoie à Rome où il va séjourner, songeant de longs mois dans la solitude; et il voit, austèrement agenouillés dans un plein-air crépusculaire, les moines de la Prière du soir. Au Salon de 1866, il présente un souvenir de la campagne de Rome, Y Assassiné, tableau dramatique et d’un mouvement déjà moderne, mais qui n’est encore que celui du second Empire. Cependant, dans les recherches et dans la manière de l’artiste qne nouvelle et définitive orientation se prépare, et, que le premier pas soit fait par idée ou par occasion, voici qu’au retour d’un voyage en Espagne, où il a trouvé son maître véritable, son goût va l’entraîner à la somptuosité des portraits. M. Carolus-Duran qui, depuis lors, a tout dit de son pinceau prestigieux, se défend aujourd’hui d’être un portraitiste : du moins doit-on penser de lui qu’il a été surtout un peintre de portraits, et le titre en est noble à porter, car, outre qu’ils sont l’histoire de la vio, qu’est-ce que Velâzquez a peint de plus beau que ses Philippe IV, Rembrandt que ses Saskia et, pour revenir parmi les hommes, Rubens que ses Hélène Fourme ni?
La Femme au gant fut un événement d’art au Salon de 1869 : « Dans son charme victorieux, écrivait Mantz, ce portrait est grave et devra rester; c’est une note dans
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l’histoire de l’idéal féminin. » Cette note nouvelle était simplement le mouvement nouveau que déjà pressentait M. Carolus-Duran et qu'il commençait à exprimer avant l’heure même de sa réalité; et, au Salon suivant, il expose avec un bruyant succès le portrait plus moderne encore de Mme Feydeau , en satin mauve, soulevant une portière d’une main et de l’autre tenant un gant. Il semble qu’un peintre à la mode, comme M. Carolus-Duran allait le devenir avec éclat, alors qu’il fait poser des femmes qui par l’aristocratie extérieure de leur vie sont les maîtresses du mouvement contemporain, — modernes les unes naturellement par leur âge, les autres artificiellement par leur tenue, — n’ait, pour être moderne lui-même, qu’à suivre la nature qui se présente devant lui : il n’en est rien, car il lui faut, en les regardant, parmi toutes leurs manières d’être surprendre leur actuelle vérité, et, pour rendre leur vie, « chercher le mouvement », ainsi qu’un autre le fait pour ses figures avec des modèles professionnels; et la surprise de la vie est toujours difficile, quelle que soit la créature humaine qu'on essaie de comprendre et sous quelque forme qu’on exprime l’impression que l'on ressent d’elle.
Les portraits de M. Carolus-Duran se succèdent tous les ans, éclatants, vivants, luxueux, toujours divers
clans le modernisme de leur attitude. En 1872, on voit celui d’une femme en gris traversant un vestibule rempli de fleurs, un portrait d’été avec des mains bistrées par le soleil, dans une rigoureuse recherche de la réalité; en 1873, c’est Mlle Croizette en amazone, au bord de la mer sur le sable d’une plage, et Y Enfant bleu. Voici, en 1874, la Comtesse de Pour talé s, et, en même temps, une étude de nu en plein-air, Dans la rosée : une jeune fille parmi les fleurs et les feuilles, longue avec charme, si moderne qu’un critique trouve « le type de son visage trop contemporain, et pas assez chaste pour le corps qui l’est beaucoup »; en 1875, il peint sa fille Sabine tenant un gros chien par le collier; Tannée suivante, Emile de Girardin. En 1878, il compose un plafond, Y Apothéose de Marie de Médicis , et on lui reproche la vulgarité de ses types trop réels pour des personnages allégoriques; en 1879, le portrait de la Comtesse Vandal a la médaille d’honneur ; en 1880, voici Y Enfant rouge. M. Carolus-Duran, représenté vers cette époque par son grand élève Sargent dans toute la beauté de son âge, laisse percevoir d’une façon très intéressante les manières d’être do l’artiste dans celles de l’homme à la physionomie vivante, décidée, Conquérante, les yeux grands ouverts sur la vie qui se prête à lui: Yriarte avait écrit quelques années