‹ Psychologie d'artChapitre 23 sur 43 · M. F AL GU 1ÈRE ET M. G AROLUS-DUR AN · texte numérisé non relu

M. F AL GU 1ÈRE ET M. G AROLUS-DUR AN

comment le goût distingue le beau du laid. Les couleurs, comme les formes, n’ont de beauté que par leur rapport avec l’unité synthétique, c’est-à-dire le blanc pour les unes et les lignes géométriques pour les autres, et par leur rapport avec les formes et avec les couleurs qui les entourent : ce double rapport constitue leur double valeur. Ainsi une couleur a par elle-même une valeur propre, et elle a une valeur d’harmonie qui, causée par les couleurs ambiantes, se modifie à mesure que celles-ci changent. C’est en saisissant ces infinis détails que le goût apprécie et qu’il se manifeste : on peut donc dire, en lui donnant sa définition, qu’il est le sens des valeurs, — ce qui explique au surplus l’idée d’harmonie et de justesse qui toujours s’attache à lui.

Mobile dans ses expressions multiples, il varie non pas seulement par le sens plus ou moins développé que les hommes peuvent avoir des valeurs, mais encore par le sens différent qu’ils en ont : ce qu’exprime la sagesse intuitive du peuple en cette formule trop absolue qu’on ne discute pas des goûts. De même entre les époques : ce qui fait que sans cesse il se modifie. Et comme il est une impression et qu’il s’adresse d’abord aux choses superficielles, à l’ameublement et h l’habillement, laissant le jugement qui raisonne s’appliquer surtout aux œuvres de la pensée, ses variations sont un

des facteurs importants du changement des modes. D’ailleurs il n’a pas de spontanéité dans ses transformations et chaque goût nouveau est une conséquence — développement ou réaction — de celui qui le précède.

Aussi souvent qu’il se produit dans l’incessant mouvement humain, le goût nouveau est saisi d’abord par un certain nombre d’êtres qui, plus préparés que les autres par l’impressionnabilité de leur nature, éprouvent les premiers une sensation particulièrement agréable à la vue d’une couleur ou d’une forme destinées a devenir la couleur ou la forme préférées de fous : ils ont pour elles un goût précoce, application anticipée de celui de leur époque, en germe dans les idées et les goûts de la veille, et qui éclot plus vite chez eux de même que dans certaines terres les fleurs éclosent plus tôt. Les goûts successifs se déduisent ainsi les uns des autres, mais en subissant au passage des influences diverses de ceux-là mêmes qui, les prenant, les assouplissent à leur tempérament personnel, artistes ou écrivains qui les façonnent au gré de leur désir, femmes d’élégance qui les forcent ou les adoucissent. Mais autour de ces natures qui les premières se plaisent à une nouveauté, il évolue une troupe d’esprits amoureux de la vogue, impersonnels et superficiels, appelés des snobs, et qui l’adoptent dès qu’elle se manifeste

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avec une promesse de succès : crieurs de la victoire qui n’ont pas connu la bataille. On reconnaît facilement le snob à ce que le goût qu’il adopte ne concorde pas avec ses autres goûts, de même qu’on reconnaît la fausse mode à ce qu’elle n’est pas en harmonie avec l’état général d’une époque.

Si l’on suit le goût dans ses transformations, on constate que certaines époques en subissent une sorte d’anesthésie : ainsi celle de Louis-Philippe. Après la Restauration, délicate, mais lassée déjà et un peu effacée, étaient survenus les brusqueries et les sursauts intellectuels de 1830, et le temps grandiose de Victor Hugo et de Balzac, d’Ingres et de Delacroix, de Rude et de Berlioz s’ouvrait : c’était un renouveau intellectuel, un recommencement d’âge après un âge vieilli, et il arriva ce qui arrive chez les enfants, en qui le goût n’apparaît qu'après l’expansion de toutes les autres facultés. Sans doute on le rencontrait encore chez certaines personnes, ayant subsisté dans certaines hérédités; mais, isolé, il ne s’imposait pas autour de lui, impuissant à établir un courant et à se propager, incapable de produire un style. Les époques de grandeur peuvent s’en passer, non celles d’élégance; et, lorsque vint le second Empire, le goût qui manquait lit défaut : on s’aperçut de son absence et l’on en souffrit.

Cependant, avec le sentiment qui en était revenu, il commençait à renaître, mais individuel encore, privé en quelque sorte, trop faible pour un effort d’ensemble ; et l’élégance, pour se maintenir, ayant besoin du goût, on emprunta le sien au passé : on rechercha des bibelots anciens, on lit des reconstitutions. De nos jours, lentement il a continué de se développer, se formant davantage, grandissant toujours sans pouvoir arriver à cette floraison qui s’appelle le style, et forcé de se complaire encore au rappel des temps enfuis ; mais — tandis que l’époque va finir — effervescent déjà, bourgeonnant et tout près d’éclater en un goût reconquis et triomphal. Du moins aura-t-il eu, ce goût imprécis et inachevé, la fortune de trouver en M. Carolus-Duran, pour le sentir et pour lui donner la vie de l’art, un peintre sûr et puissant de qui l’œuvre magnifique a exprimé ses deux tendances : l’amour du faste et l’amour de la couleur.

Le faste, qui n’existe guère aux époques de grâce ou de majesté simple, est le propre habituel de ce qui est pompeux ou élégant. Dans quelque lieu de rendez-vous à la mode que l’on entre aujourd’hui, marqué de ce « chic » dont se caractérise l’allure à la fois aisée et nerveuse de la génération présente, — on l’y verra coriimr un déploiement de la beauté, comme une mise

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