L’ESPRIT FRANÇAIS
Ainsi que par le goût, l’élégance peut se vivifier par ’esprit; et c’est sous son apparence spirituelle que
M. Falguière, désireux d’elle comme M. Carolus-Duran, l’a voulue et l’a possédée, ayant cette séduisante qualité française de l’esprit des formes.
L’esprit, fait de finesse légère et de vivacité, est un état de l’intelligence habituée à voir un grand nombre de points à la fois et qui, prompte à en saisir deux avec netteté, les rapproche, les fait valoir, les excite l’un par l’autre. Il est donc un des modes de la pensée, celle-ci étant une réalisation de l’intelligence, — et non une qualité d’exécution, comme on le croit souvent. Il n’y a pas, au surplus, pour l’artiste créateur, de pareilles qualités, car la transcription matérielle de la pensée ne vaut que par la pensée même. Chacun exécute comme il conçoit, dans la forme qui lui a été rendue familière par ses goûts et par son éducation : l’écrivain entend les mots, l’artiste voit les lignes ou les couleurs, le musicien perçoit les sons, avant de les noter; et ce que nous appelons des difficultés d’exécution sont uniquement les difficultés de la pensée. Tout travailleur dont la conception est personnelle composera une œuvre personnelle, et ce qu’on estime à l'ordinaire être seulement une exécution habile n’est que la mise au jour d’une pensée adroite et banale. En laissant ainsi de côté ce qui ne reste qu’une application des orthographes et des gram ma i res , ( les s i gnes con venti onnel s et des moyens
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pratiques, il faut observer toutefois que la pensée, après avoir débuté par la conception de l’idée, doit se continuer par son développement, sa mise en valeur, en un mot par son expression, qui se trouve faite d’idées accessoires, et qui dès lors, est, à son tour, une opération formelle de la pensée. L’esprit, qui en est une qualité, peut donc l'afïecter dans ses deux états, tantôt dans sa surprise de l'idée, tantôt dans la définition qu’elle lui donne : ce qui constitue le double esprit des idées et des expressions.
Quand on parle de l’esprit, on ne pense le plus souvent qu’à celui des expressions. Or, les idées peuvent être spirituelles comme les mots ; et celui que le choc de leur rencontre produit, commun à toutes les recherches de l'intelligence, sè trouve à l'usine dans des découvertes ingénieuses comme au théâtre dans une situation brillante. Quant à celui des expressions, il est aussi multiple et divers que les manières mêmes de traduire l’idée : les mots, les lignes, les couleurs, les sons. 11 y a un esprit des mots : les mots peuvent être indépendants de l’idée et quelle qu’elle soit, ils gardent leur valeur particulière. Il y a un esprit des lignes : elles sont à la vérité un moyen conventionnel de représenter les formes, car la nature n’est composée qu'avec des plans, mais l’œil qui voit des profils a l’habitude, pour simplifier sa vision et la plus rapidement
saisir, de la traduire ainsi; et la rencontre de ces lignes artificielles peut être spirituelle comme une rencontre de mots, comme elle imprévue, et donner une sensation analogue de finesse et de vivacité : l’esprit des lignes ou des plans a même quelque chose de plus humain que celui des mots, car la forme est un mode d’expression plus général que le verbe. Il y a, s’unissant le plus souvent à lui, un esprit des couleurs qui s’anime au contact de nuances excitées les unes par les autres et dont le chatoiement peut causer encore ce contentement léger, source du sourire : Watteau est spirituel entre tous ceux de son temps; et de nos jours tous les maîtres de l'affiche. Il existe enfin un esprit des sons, qui peuvent en se rapprochant produire une impression du même ordre que des couleurs, des lignes ou des mots, et la vivacité de la pensée est la même pour le musicien que pour l’écrivain ou le peintre : voici Carmen toute proche de Y Aventurière ; et l’esprit des sons bondit et rebondit dans les Maîtres chanteurs , œuvre magistrale où la valeur des termes contribue exclusivement à la mise en vie des personnages, si différente en cela de la musique des Italiens où, employé sans raison et sans retenue, il aboutit à cet insupportable désordre des expressions, manque de goût répandu depuis longtemps en Europe sous le nom de concelti. Certaines idées
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ne doivent pas être formulées spirituellement, et l’esprit ne naît jamais de la relation factice et extérieure de deux expressions, mais uniquement de leur rapport intime.
L’esprit est une manière d’être très féminine de l'intelligence, comme aussi très française, et sa nature se perçoit à ce que ses éléments, la finesse, la légèreté et la vivacité, sont essentiellement des qualités de femmes. Les femmes sont fines : elles aiment le détail et sont habituées à lui ; elles soupçonnent ce que les hommes n’aperçoivent pas et savent trouver une paille dans du fer, ou dans des yeux : elles voient en myopes, — seulement elles voient de loin ; elles entendent même ce qui ne se dit pas. Les femmes sont légères : elles se posent, comme les papillons, sur tout ce qui est coloré ou parfumé, mais sans y demeurer plus qu’eux; elles ne s’attardent jamais aux choses, désireuses de les approcher plus que de les comprendre et ne se plaisant guère à les approfondir. Les femmes sont vives, parfois jusqu'à cette excitation qu’elles aiment et qui, si l’on en reste le maître, est le grand ressort de l’esprit découvrant avec une rapidité et une acuité fébriles tous les points de son horizon à la fois, alors que la pensée fait feu de toutes les idées qui arrivent : ainsi se produisent ces passes de conversation
qui ressemblent à des cliquetis d’armes. Mais il leur manque un dernier élément, la précision, faite de sûreté, qui émonde des inutilités alourdissantes et taille à facettes ; et il leur manque aussi les connais.sances qui sont le champ de fleurs où cueillir des gerbes, dangereuses au surplus, en devenant, mal acquises, insupportables à leur légèreté : cependant les femmes, malgré les qualités qui leur font défaut, gardent un air physionomique d’ensemble qui permet d’assurer — bien qu’elles soient très fortes au jeu des apparences et capables de simuler l’esprit même — qu’elles sont naturellement plus spirituelles que les hommes. Si une telle manière d’être ne nous frappe pas davantage, c’est que les hommes, avec le tempérament de l’intelligence française, y empruntent souvent les qualités des femmes et sont spirituels comme elles, avec cette finesse, cette légèreté et cette vivacité qui courent à travers toutes les pages de notre littérature, des fabliaux du moyen âge aux contes de Musset ou aux comédies de Labiche, qualités qu’ils déterminent en de sûrs et brillants contours au moyen de la concision, vertu de race française.
Mais si on en fait l’observation ailleurs qu’en France, où l'esprit est un mode habituel de l’intelligence, aussitôt l’on sentira cette supériorité des femmes;
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qu’on soit en Allemagne où la qualité particulière de la race est la pénétration, en Angleterre où elle est l’imagination, en Espagne où elle est la bravoure, en Italie où elle est l’habileté : — ce que nous exprimons d’une manière générale, en disant que les étrangères sont plus spirituelles que leurs maris. — Ainsi, par sa nature, l’esprit, qualité féminine, se trouve être une qualité française et même, à s’en tenir uniquement h celui des lignes et des couleurs, on peut dire que c’est en France surtout qu’il existe. Dans l’antiquité, les Athéniens l’avaient connu sans doute, atténué toutefois par le sentiment de la majesté qui était en eux; mais dans les temps modernes, hors de notre art, des isolés seuls sont spirituels, Jan Steen aux Pays- Bas, Hogarth en Angleterre. Ici, il y a innéité et succession, des lignes allongées de Jean Goujon aux plans courts, gras et voluptueux du xvme siècle, aux mouvements saccadés de Carpeaux et aux ondulantes expressions de vie de M. Falguière, ou des frères Chérct, ces artistes souriants qui semblent des élèves indisciplinés et exquis du maître, l’un et l’autre ayant dit avec les débordements de leur imagination de chaque jour ce que M. Falguière a exprimé sous une forme classique ou, plus simplement, sous une formp svnthétique.
M. Falguière a les qualités essentielles de l’esprit. Alors que les femmes élégantes ont de l’éclat, de l’ampleur et du luxe, les spirituelles ont une séduction que leur mobilité leur donne, et, avec de la finesse, une fantaisie qui vient de leur légèreté : il en résulte pour elles une faculté d’ironie qui leur permet de glisser sur certaines impertinences de la vie en se jouant. Les figures de M. Falguière ont la séduction des femmes d’esprit; elles l’ont par leur mobilité, qui n’est pas une agitation, mais une souplesse des traits produite par la multiplicité des plans, — puissance de se rendre insaisissable dont toutes sont marquées, de la première Diane à la Danseuse antique . Ses portraits aussi; tels les beaux bustes de Mme Mounet- Sully, de Mme Lemaître, de Mlle Kalb, de Mme Pierre Véron de qui la tête sort de V entre-bâillement d'une pelisse de bal ainsi que d’un soliflore surgit une fleur; et ils sont faits encore de finesse, cette autre qualité de l’esprit qui détaille la réalité particulière de chaque être et de chaque chose, apparaissant si tendre dans la Diane de 1891 ou dans le La Roche jaquelein , — et qui atténue ce qu’il y a de pervers dans la séduction de ses figures. Avec la séduction et avec la linesse, M. Falguière a la fantaisie, toute légère, grâce capricieuse de l’art, qui s’exprime en des variations exécutées autour