M. F AL G U 1ÈRE ET M. GAROLUS-DUR AN
chanteresse Circé , cette magicienne qui de sa baguette moqueuse faisait des pourceaux de ses amants; il sculpte la Femme au paon , belle, indifférente, massacreuse, qui se sait belle et se sert de sa beauté pour la douleur des hommes; il peint les Victimes du Sphinx, où apparaît toute la tristesse de son idée dans la commime misère et la commune défaite des hommes et des femmes brisés contre l'énigme; et, inquiété par la symbolique Circè , après l’avoir dès longtemps voulue, il la cherche à nouveau, désireux de faire renaître en sa radieuse joliesse la semeuse de mort. Et à toutes il leur donne une perversité toujours diverse et toujours semblable qu’il se complaît à leur trouver dans l’obsession qu’il a d’elles. Mais son ironie est sans violence, car elle est faite de séduction, de souplesse et de fantaisie, de ces qualités qui sont les caractères de son esprit, léger, fin et vif, qualités d’époque et de race qui donnent à M. Falguière sa physionomie à la fois si moderne et si française, et qui font de lui — dans toute la précision du terme — un représentant de la vie contemporaine.
A l'instant même où ces pages s’impriment, voici que tout à coup Falguière meurt. Il était parti pour Nîmes, assister à l’inauguration de sa dernière œuvre, le Monument d’Alphonse Daudet , dans ce clair et gai Midi qu’il aimait tant; et, quand il en revient, il se couche et ne se relève plus. Avant de mourir, il travaillait au buste de M. Rodin;
et l’admiration qu’il ne redoutait pas d’accorder à cet homme puissant doit être un enseignement pour plusieurs. La soudaineté brutale de sa disparition nous frappe; cependant qu’il s’en va à l’heure où est finissante cette époque à laquelle si intimement il appartenait et qu’il aura vivifiée de sa vie. Mais il débordera de son temps; et, quel que soit le désordre d’opinions où souvent nous entraîne l’émotion de la mort, l’on peut oser dire de lui déjà, qu’il est un des maîtres glorieux de l’art français.
20 avril.
M. FRÉMI ET
M. FRÉMIET
Adonné à un labeur d’art incessamment régulier, après plus de cinquante années de production se tenant, comme un ouvrier vigoureux, t debout devant l’œuvre dans la plénitude de son énergie conservée et gardant la tradition des grands sculpteurs qui ont poursuivi la forme jusqu’à l’évanouissement de leurs forces, M. Frémiet est l'un des maîtres de l’époque contemporaine.
La noblesse de son existence et la fermeté de son caractère sont un exemple de vie : il a travaillé sans impatience et sans défaillance. Conscient de sa nature, appliqué à la suivre, il ne s’est jamais détourné d’elle; et, n’étant pas fait pour la séduisante poésie des choses imaginées, il est demeuré un prosateur à la langue souple, ferme et précise, s’attachant à ce qu’il veut exprimer jusqu’au moment où il l'a compris, où il le tient devant ses veux avec des détails vrais
et dans un ensemble vrai ; et, par cette compréhension personnelle des choses comme par la sincérité de son sentiment, il est un artiste moderne, intéressé à nos émotions. Sans doute, il s’est longuement complu dans la recherche des époques lointaines, après avoir été retenu d’abord par le monde des animaux : tantôt curieux des temps préhistoriques où l’homme, être intelligent sans goût d’art ni désir de science, sait seulement garder par un effort de son corps la place qu’il a sur la terre, — tantôt s’arrêtant avec prédilection aux temps du moyen âge, durs et grands; ne venant que par accident à l’observation de nos jours et surtout dans le dernier état de son œuvre. Mais les choses du passé, apparues dans leur milieu et expliquées par ce qui les entoure, peuvent être considérées avec le sentiment du présent et son mode d’esprit : étudiées au point de vue de leur temps, elles ne sont que de la curiosité ou de l’érudition; étudiées au point de vue du nôtre, elles sont de la vie et elles sont de l’art.
M. Frémiet a pu produire ainsi l’œuvre moderne, qui seule passionne parce que seule elle est vraie. Et si, pour connaître sans imprécision l’art de ce travailleur d’élite, l’on pénètre jusqu’en l’intimité de son âme, on pourra noter qu’il est un intellectuel préoccupé de rendre constamment la vérité exacte que son intelligence
M. FREMIET
perçoit et qui jamais n’est entraîné par la suggestion des sens ; on notera aussi que, maître de lui-même, il est un régulier dans l’art comme dans la vie, et que la rectitude de sa conscience est la conséquence de cette régularité ; on notera enfin qu’en sa recherche du réel il est attiré toujours par ce qu’il y a d’essentiel dans la réalité des choses.
LÏNTELLECTUALITÉ
Les hommes qui vivent dans le monde supérieur des idées ont une manière de comprendre la vie et de la sentir, en rapportant tout au désir de leur intelligence, qui leur donne, quelle que soit d’ailleurs la recherche de leur esprit, une personnalité commune : ils sont des intellectuels (1), divers de toutes les divergences de leurs tempéraments. Préoccupé des choses réelles qu’il perçoit, M. Frémiet se présente au milieu
(1) Ce terme, autrefois peu employé, n’est admis par l’Académie que pour exprimer une qualité des choses ; le terme intellectualité ne l’est pas du tout. Cependant, de même que l’on dit un homme sensuel et la sensualité d’un homme, nous disons un homme intellectuel et l’intellectualité d’un homme.
d’eux avec les particularités d’une nature volontaire, qui jamais ne cède à l’entraînement des sens.
L’intellectuel est celui chez qui l’intelligence domine le sentiment, domine les sens et domine l’activité. Ces différents éléments de la vie psychique se rencontrent tous au reste chez chacun de nous et la prédominance de l’un d’eux sur les autres est toujours relative; meme le plus souvent il se fait des alliances entre eux comme entre les éléments de la vie physiologique : les tempéraments sont le résultat de ces combinaisons. Ainsi qu’il y a, par exemple, des nerveux lymphatiques, il y a des intellectuels sentimentaux, avec prédominance là des nerfs, ici de l'intelligence ; et de même que chez ceux-là les nerfs et la lymphe n’excluent ni le sang ni la hile, mais sont seulement parleur importance une marque distinctive, de même chez ceux-ci l’intelligence et le sentiment ne suppriment ni l’activité ni les sens.
La caractéristique de l’intellectuel est de rapporter tout au désir de son intelligence : ce qu’il voit et ce qu’il entend et ce qu’il apprend, aussitôt mis au point, est absorbé par elle. L’intellectuel comprend, le sentimental sent, le sensuel désire, l’actif agit. Les hommes de pensée sont tous des intellectuels, en opposition avec les hommes de rêve qui sont des senti-
M. FRÉMIET
mentaux et avec les hommes (T appétit qui sont des sensuels, en opposition surtout avec les hommes pratiques qui sont des actifs. Mais de telles oppositions ne sont guère que théoriques, faites pour nous faciliter la pénétration des choses, car dans la nature et dans la vie tout s’unit, tout se confond : les actifs peuvent être intellectuels comme ils peuvent être sentimentaux — ce qui est rare — ou bien sensuels : Napoléon est un actif intellectuel. Il faut retenir d’ailleurs que, à l’encontre de ce qui paraît superficiellement, le métier ne fait pas les intellectuels : quelques-uns s’occupent des choses de l’intelligence par occasion ou par vanité et leur seront toujours étrangers, même dans le succès; d’autres, auprès d’eux, employés par prudence ou par nécessité à la manœuvre de la vie matérielle, sont parfois des hommes de pensée, et non seulement aux heures libres de leur existence, mais jusque dans l'exercice de leur profession.
M. Frémiet est un intellectuel, avec prédominance très accentuée de l'intelligence sur les autres éléments de la vie psychique. Ses œuvres sont toutes d’un homme qui comprend. Que l’on regarde la Jeanne cl' Arc même : où le sentiment pourrait si aisément dominer, l’intelligence l’emporte ; — même la Femme enlevée par un gorille : où dans leur exaspération pour-
raient éclater les sens, l’intelligence est la plus forte, ce qui fait que « l’horreur tragique y domine les idées repoussantes » ( Gazette des Beaux- Arts, Salon de 1887 ). Constamment préoccupé de comprendre, il s’adresse surtout à la pensée ; aussi contente-t-il plus qu’il ne charme : ce qu’on éprouve à considérer les premières venues de ses ligures, le Porte-falot de l’Hôtel de Ville ou le Louis d’Orléans à cheval du château de Pierrefonds, qui donnent en leur beauté l'impression sérieuse d’une chose saisie fortement. Et à sa puissance de compréhension se mêle un accent d’esprit, un goût de sourire à l’aspect de ce qu’il observe, drame d’un moment qui nous passionne et qui devient si petit dans le continuel recommencement des heures et des êtres, — si grand pourtant par l’idée; et son sourire est bien celui d’un intellectuel, l’ironie d’un spectateur, extérieure au fait, qui n’est pas du tout celle du sentimental, mêlée à la chose même dont il souffre et dont il vit : ainsi le petit singe qui s’amuse à regarder Y Eléphant du Trocadéro, blessé et gémissant, et qui s’en moque ; ainsi le colimaçon contemplant la lutte des Orangs-outangs et du sauvage de Bornéo et assistant en promeneur à cette grande tragédie primitive qui n’est pour lui que du bruit. Cependant que dans le si joli groupe du musée du Luxembourg, le Jeune Faune