‹ Psychologie d'artChapitre 32 sur 43 · HO · texte numérisé non relu

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minées de l’individu, par l’animal domestique surtout dont il note avec rigueur l’état qu’il exprimera, sans vouloir jamais tirer de son étude une idée générale. De même, pour l'homme, il est absorbé par un continuel souci de la précision, depuis ces petits soldats impériaux, — qu’avait commandés l’empereur voulant en composer une sorte de revue militaire du second Empire, — qu’il met en couleur avec de la poussière de drap d’habillement et qu’il cuirasse et qu’il galonné (1), jusqu’au Meissonier de Poissy, cherché dans la familiarité exacte de sa vie de chaque jour.

Les sens, agents de la vie matérielle, le sont aussi de l’intelligence ; et comme c’est par eux que les choses du monde extérieur arrivent à notre pensée, elles la frappent, selon la nature de l’intermédiaire, de façon si différente que les intellectuels curieux de la réalité voient souvent la vie diversement. Chez les uns, qui sont des intellectuels sensuels, les sens, dont la personnalité se développe en raison de l’importance qui leur est donnée, retiennent ce qu’ils perçoivent et ne

(1) Ces très belles petites statuettes, dont quelques-unes seulement avaient été reproduites, ont disparu dans l’incendie des Tuileries. Seule, celle de Napoléon III a été sauvée : on l'a retrouvée, après la guerre, dans une annexe du palais, où elle servait de milieu de che minée au cabinet d'un membre de la Commune; elle est aujourdh’ui à arnborough.

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le transmettent à l’intelligence que modifié par eux, à chaque instant choisissant autour d’eux ce qui matériellement les frappe davantage. Frappés par les sens, ces hommes touchent de même ; et ils sont à la mode de leur temps dont ils expriment la fleur, maîtres puissants parfois, comme Rubens, comme Fragonard. Chez les autres qui, ne subissant pas cet entraînement, voient la réalité en intellectuels purs, — et tel est M. Frémiet, — les sens communiquent directement ce qu’ils perçoivent à l’intelligence. Tout à fait dépendants d’elle, ils n’agissent jamais pour leur compte : ils lui apportent indistinctement tout et elle élimine ce qui lui est inutile ; puis peu à peu, d’eux-mêmes, par habitude ou plutôt par éducation, ils négligent de percevoir certaines choses qui se présentent à eux et qu’ils savent indifférentes. De tels hommes, positifs sans être sensuels, n’ont en leur génie aucun des éléments qui appellent la foule et ils ne peuvent devenir à la mode que par accident.

Ainsi expliquera-t-on que M. Frémiet, cet intellectuel pur, n'ait jamais été un artiste à la mode. Et le fait est d’autant plus notable que les occasions en ont été nombreuses pour lui. Connu très jeune du public, il expose avec éclat le Gorille traînant le cadavre d'une femme , que le jury a écarté à cause de la laideur du

sujet, mais que M. de Nieuwerkerke fait placer à côté du Salon dans une salle où on le verra mieux et plus bruyamment; il modèle sa suite des Soldats impériaux , si captivante alors; au lendemain de l’invasion, il montre sa Jeanne d' Arc ; et chaque fois le succès lui vient, mais non la vogue qui est l’admiration préconçue de tout ce qu’un homme pourra faire. Il est très considéré de ses contemporains, mais sans empressement : les artistes attendent que ce maître, qu’ils savent incontestable, ait soixante-cinq ans pour lui donner leur médaille d’honneur, et en s’ouvrant à lui plus tard encore l’Institut s’honore tardivement. La mode va aux sensuels et aux sentimentaux, parce que toute foule, même d’élite, juge avec ses sens ou avec son sentiment; et, si parfois elle se laisse entraîner par un intellectuel pur, ce ne sera que par un esprit préoccupé du rêve, par Eschyle ou Michel-Ange. La foule peut avoir des crises d’imagination, non des crises de raison. Mais qui osera dire, pour s’en plaindre, que la raison soit plus sûre d’elle que le sentiment? M. Frérniet intéresse, il étonne même par la grande beauté de son allure, mais il ne séduit pas ; et la foule, dont l’impressionnabilité constante marque le tempérament féminin, veut toujours être séduite.

Pour n’avoir pas été un artiste « du jour », M. Fré-

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miet n’en est pas moins profondément un artiste « de l’époque », car, à quelque temps du passé qu’il se complaise, il le comprend et il le représente en homme d’un temps nouveau. A s’occuper seulement des dates, on supposerait à la vérité qu’il est un artiste du second Empire, mais les dates trompent. D’une famille bourgeoise de Bourgogne, Emmanuel Frémiet, né à Paris en 1824, élevé dans l’admiration et dans la familiarité de son oncle le grand Rude, fut pris très jeune du sentiment de la plastique et du goût de la ligne : il reçut ses premières leçons de sa tante Sophie Frémiet, devenue Mrae Rude, et d’un de ses oncles, Werner, peintre d’histoire naturelle au Muséum, qui lui fit exécuter des dessins lithographiques et le paya cinq francs par mois, puis vingt francs plus tard. Il gagnait peu, mais il préparait fortement sa vie, faisant occasionnellement au Jardin des Plantes ces dessins d’étude, qui le familiarisaient avec l’animal et devaient donner dans l’avenir une si grande assurance à sa perception de sculpteur. Il travaillait avec âpreté, suivant assidûment les cours d’art décoratif de la rue de l'Ecole-de-Médecine, ne reculant devant aucun effort, acceptant même d’être peintre de la Morgue, — ambitieux seulement de devenir, à l’atelier de la rue d’Enfer, l’élève de Rude. Rude hésitait à l’encourager; con-

scient des duretés et des déceptions du métier, il y mettait une réserve imposée par sa reconnaissance envers la famille du jeune homme, qui l’avait jadis protégé et adopté; pourtant il devint son maître.

Dès 1843, M. Frémiet débutait au Salon. Très vite il y fut distingué et entouré ; mais c’est sous le second Empire seulement, après une première recherche de lui-même et un travail déjà long, qu’il devait arriver à l’heure de sa virilité ; et cependant il ne sera pas encore un homme de ce temps-là. Le même phénomène se produisait pour Puvis de Chavannes âgé des mêmes années que lui et n’appartenant pas non plus à l’époque qui semble le réclamer. Mais les causes et les effets de cette ressemblance sont divers : tandis que Puvis de Chavannes, visionnaire préoccupé du rêve, crée en précurseur l’œuvre du temps à venir, M. Frémiet, dans un développement régulier de son intelligence et de son art, n’arrive qu’assez tard, vers 1870, à ses productions maîtresses, qui naturellement, dès lors appartiendront à ce même temps.

C’est au Salon de 1870 que va paraître, avec les Chevaux marins de cette fontaine de l’Observatoire dont Carpeaux compose le couronnement, la statue de Louis d’Orléans, pour le château de Pierrefonds, qui semble ouvrir la série des œuvres à grand caractère.

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Le maître sculpteur, parti cle l’étude du cheval et arrivé à l’étude de l’homme, modèle 'maintenant la belle suite de ses figures équestres : la Jeanne d Arc de Paris en 1872, le Grand Condé en 1881, Etienne le Grand, prince de la mer , en 1882, le Porte-falot de l’Hôtel de Ville en 1883, la Jeanne d Arc de Nancy en 1889, Velâzquez en 1890. Et de plus en plus il s’intéresse à l’homme, le représentant tantôt aux époques lointaines cherchées par la science ; tantôt aux âges plus récents de l’histoire ; venant enfin à son siècle même. C’est dans ces œuvres qu’il se présente à nous comme un artiste à la fois pénétré de la vie qui nous anime et apportant l’élément de sa personnalité à la formation du temps que nous vivons : ses premiers ouvrages, qui ont une valeur d’art très importante, n'étaient, intellectuellement, qu’une préparation; ils indiquaient la route où il devait s’engager et où de plus en plus s’affermirait son intelligence. Sans doute son apparence de modernité n’éclate point aux yeux comme celle de M. Falguière, parce que le plus souvent nous jugeons d’abord avec nos sens : il n’en demeure pas moins, et par la nature et par le caractère de son intellectualité, un artiste moderùe.

Grâce à l’évolution régulière des générations et au travail ininterrompu de l’hérédité, tout homme bien

doué vient à la vie avec une nature disposée à la compréhension du temps où son être va se développer comme à celle du milieu local où il est né. Puis, plus tard, arrivé à la possession de sa force et de sa conscience, par ses goûts et par sa volonté, il se donne à son époque ou il se refuse à elle : M. Frémiet, qui avait compris le second Empire, ne devait pas trouver pour lors sa satisfaction intellectuelle. Que l’on considère sa Jeanne d’ Arc de la place des Pyramides : la Libératrice sainte à cheval, toute droite, — montrée à la foule en une heure de consternation, et dont l’image est plus patriotique que des agitations et des cris, parce qu’elle est la Foi sans laquelle il n’y a pas d’action, — a un calme dans sa confiance et un sérieux dans sa volonté empreints d’une telle réserve qu’ils sont bien des traits de l’époque réfléchissante où, malgré les désarrois de chaque jour, l’âme de la nation se ressaisit. Que l’on considère encore son Velâzquez : comme le mouvement en est sobre et souple, et comme il redit selon notre idée l’élégance ondulante et discrète des êtres vraiment élégants qui vivent parmi nous !

Chaque intelligence produit son impression personnelle; chaque catégorie d’intelligences une impression déterminée. Ainsi les intellectuels de la nature de

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M. Frémiet nous frappent par leur exactitude et leur sincérité : on éprouve qu’ils ont représenté ce qu’ils ont vu, sans arrangement, sans exagération, et alors simplement on s’arrête auprès d’eux. Ils n’ont pas la tentation sublime des poètes de transformer les choses, ni le goût de les enrichir, ni la curiosité d’en chercher les équivalences : toujours ils restent dans la concision même du fait. Une telle nature d’intellectualité, rare chez les peintres que la couleur enivre, est fréquente chez les sculpteurs qui constamment ont devant les yeux une forme; elle était commune aux statuaires français du xve siècle, et elle existe chez M. Frémiet, puissante et intense. Cette impression de sincérité et d’exactitude, ainsi produite, cause, par la confiance qu’elle fait ressentir, un sentiment de calme, non pas ce délassement de vivre que procurent parfois les œuvres enveloppantes et tranquilles des poètes, mais ce repos que donne la vue des choses présentées dans leur réalité simple. Sentiment de calme qui vient aussi de l’unité rigoureuse de pensée que de tels esprits apportent dans chacun de leurs ouvrages : ils sont préoccupés par une vision unique et précise, et ils ne se laissent détourner d’elle ni par les caprices de la fantaisie ni par les émotions accidentelles des sens, non plus que par la poursuite de la synthèse et du symbole

qui élèvent la nature au-dessus d’elle-même en l’abstrayant de ses contingences. Les œuvres de M. Frémiet sont toutes marquées de ces caractères, et parmi elles le maître artiste s’affirme bien comme un intellectuel, épris de la réalité, qui jamais ne subit la suggestion des sens.

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