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LA CONSCIENCE ESTHÉTIQUE

Maître de lui-même par la résistance qu’il oppose aux entraînements de la pensée comme à ceux de l’action, M. Frémiet est un régulier dans la vie et dans l’art, et la conséquence normale de cette régularité est la rectitude de sa conscience.

Toute régularité a pour cause une absence d'entraînement : l’existence que rien ne dérange, que rien ne détourne, est régulière; elle est une vie se déroulant calme, sans secousses, sans inégalités. L’entraînement, qui nous inquiète alors que nous hésitons à lui céder, nous agite ensuite : l’agitation est un désordre de l’action ou de la pensée qui parfois est fécond, mais peu à peu nous y percions la direction de nous-mêmes,

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ce qu’on exprime en disant que nous sommes emportés par tout ce qui nous entraîne. L’absence d’entraînement est donc une absence d’agitation, — non de passion, car la passion est l’exercice naturel de la vie. Mais pour qu’un tel état ait sa valeur, il doit être nécessairement volontaire, provenir, comme chez M. Frémiet, d’une résistance, non d'un manque d’occasion ou d’une inertie de tempérament, car il ne constitue plus alors qu’une manière d’être vulgaire, une passiveté que quelques-uns acceptent, que le plus grand nombre subit. Voulu, il crée une régularité libre, qui n’est commandée ni par l’autorité des maîtres ni par la médiocrité des mœurs, et qui, réfléchie et conquise, se montre dans sa vraie beauté, si l’on observe auprès d’elle celle qu’impose l’habitude, cette activité involontaire qui ne sait arriver à se contenter qu’en se faisant chaque jour plus méticuleuse. Sans doute cet état enlève de l’imprévu à la vie, mais l’apparence monotone et austère qu’il lui compose ne semble faite que pour dissimuler et protéger sa véritable expansion; même, dans sa rigueur excessive, il arrive jusqu’à cette régularité quasi mécanique qui ordonnait les actes du philosophe Kant. Cependant une telle qualité préserve l’homme des excès qui, tous, sont la suite d’un entraînement; elle le fait sobre en le faisant réservé; elle le

dégage des besoins assujettissants qui compliquent et asservissent la vie, et elle lui donne, dans une nature simplifiée, cette essentielle vertu, l’indépendance, qu’en ces temps-ci le désir de tout avoir a faite si rare.

La vie de M. Frémiet est une vie régulière, sans heurts, sans aventures : aucune de ces agitations qui font les jours troublés ou qui les font troubles; une vie où il y a de la limpidité. M. Frémiet a constamment usé de cette exactitude qui est une mise en place de chaque chose et qui donne de la précision à l’activité 'comme à la pensée. C’est elle qui a éloigné de lui tous les empêchements de vivre, toutes les distractions qui absorbent l’homme et encombrent son existence ; et il a aimé à se retirer dans la famille qui procure la joie saine et pleine, qui, défendant contre les attaques du dehors, consolant dans les incertitudes ou les tristesses, sait jouir pleinement des heures de triomphe, et qui est, de toutes les satisfactions humaines, celle qui nous rapproche le plus du bonheur.

Son art est régulier comme sa vie. Maître de luimême et maître de son travail, il a eu de la persévérance, c’est-à-dire qu’il a agi continûment, et il a eu de la prudence, c’est-à-dire qu’il a agi sans précipitation. Dès lors, les succès ne pouvaient le surprendre ni les tracasseries et les déceptions le lasser, parce

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qu’il était puissant par la force que sa régularité lui apportait et par la conscience qu’il avait de bien faire. Il ne se préoccupait pas des bruits qui distraient, n’ayant d’autre souci que le développement de sa personnalité ; désireux de tout exprimer, il allait de l’étude de l’animal, qui la première s’était offerte à lui, à l’étude de l’homme, et, dans un travail de déduction logique, arrivait à une transformation intellectuelle et morale de lui-même qui, après plus de vingt-cinq ans, devait l'amener à créer ses œuvres types : le Louis d Orléans et la Jeanne dArc. Mais ce qui l’a aidé singulièrement à avancer dans l’art sans s’y dérouter, c'est la sûreté de sa connaissance fondée sur cette science de l’ostéologie que, tout jeune, il avait intimement apprise et où il s’était familiarisé avec les formes. Et, lorsqu’il allait succéder à Barye comme professeur au Muséum, c’est elle encore qui devait rendre son enseignement lumineusement clair en sa belle sobriété.

La régularité d’un homme, lorsqu’elle est voulue, a une conséquence logique : la rectitude de sa conscience. Celui qui, par l’autorité qu’il a sur lui-même, ne subit aucun entraînement suit avec calme une voie droite; et, avec ses qualités nécessaires, la précision et l’exactitude, il est naturellement consciencieux, c’est-à-dire que, ayant le sens d’une vérité, il reste attaché à elle ; et

la rectitude de sa conscience est la récompense même de son effort à résister aux entraînements. Une telle manière d’être, qui s’applique à l’art autant qu’à la vie, peut appartenir à une époque ainsi qu’elle appartient à un homme.

Le temps présent, malgré sa confusion et ses incertitudes, a une conscience esthétique qui se manifeste par un désir constant de la vérité. Certes, et ceux-ci mêmes en ont le souci sur les lèvres, une foule d’artistes contemporains, sont dédaigneux d’elle comme de tout ce qui n’est pas le bénéfice de leur vanité, — occupés d’argent ou de succès, le plus souvent enlisés dans une habitude; mais ce n’est point dans la foule qu’on peut trouver la pensée qui la conduit, c’est chez ses maîtres. Ceux-là, et il en est de très humbles et d’inconnus et le nombre n’en est pas limité, désirent la vérité sincèrement, et ils la cherchent de toutes leurs forces, qu’ils veuillent exprimer par elle la réalité même des choses ou la vision qu’ils en ont; tandis que tous les autres, autour d’eux, impuissants ou sans volonté, au long de la course se laissent détourner de la route par la tentation qui les appelle. Pendant longtemps la conscience esthétique, résultat d’une éducation intelligente et régulière, avait été, en France, pour les artistes une qualité habituelle et générale; mais

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depuis un siècle la mêlée des métiers et l’invasion de l’art par les indifférents l’ont eu vite oblitérée, faisant d’elle une sorte de privilège des grands. Aussi notre époque a-t-elle senti le besoin de reconquérir une conscience de l’art, et, dans la confusion toujours lente à se dissiper, il s’en est élevé une, nouvelle encore, mais plus désireuse dans son ardeur primitive de trouver cette vérité qu’au temps où elle avait l’habitude de la connaître.

La conscience du grand artiste existait assurément en M. Frémiet; il la tenait de Rude, surtout de luimême, et il l’eût possédée en dehors de toute ambiance, mais l’on doit noter cependant qu'elle s’harmonisait aux nécessités du temps nouveau. Par une étude complète et en quelque manière définitive des choses qu’il devait connaître, il avait préparé sa vie et son œuvre et, quand fut venue l’heure de la production, il possédait la puissance de savoir, singulièrement utile lorsqu’on se sert d’elle comme d’un moyen et qu’elle ne doit pas remplacer la faculté de voir. Il avait cette faculté de voir aussi, et il la développa en regardant : déjà, tout jeune, composant des scènes d’animaux, des sujets de ‘fables, tels que ce chat et cet oiseau qui boivent dans une même coupe, il s’attache scrupuleusement à n’exprimer que ce qu’il a observé. Si ce qu’il veut réaliser

est impossible à rencontrer dans sa forme complète, il le reconstitue à la manière d un savant avec ce qui en reste et, ce qu’il ne peut voir, il arrive à le connaître : ainsi se montre à nous, admirable en sa vigueur, Y Homme de l'âge de piert'e du Muséum qui danse les pieds en dedans, vainqueur de la bête, dans sa joie naïve, triomphante.

M. Frémiet étudie beaucoup; et il produit beaucoup, parce qu’il a cette facilité de l’effort, si pernicieuse à quelques-uns par le goût qu’elle leur donne de l’œuvre trop tôt finie ; mais par le fait de sa conscience jamais il n’en abuse : son travail est facile, non hâtif. Sans doute il en simplifie l’exécution en ne la poursuivant pas dans ses détails, mais s’il agit ainsi c’est qu’il conçoit ainsi, et la personnalité des modèles n’en est pas diminuée. Car il garde constamment sa précision, retenant jusqu’à la fin devant ses yeux la forme vraie.

Avec une semblable conscience comme avec de telles habitudes de vie, il est naturel que ce maître ait eu autour de lui une influencé saine. D’abord par l’idée qui se dégage de l’œuvre : dans une représentation du monde où les êtres divers passent, la beauté de l’homme, à côté de la laideur animale surgic parmi la hideur des grands singes violents, apparaît dans toutes ses noblesses; et c’est l’énergie du Louis d'Orléans , l’élé-

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gance du Velâzquez , la bravoure du Saint Georges , la sérénité du Chevalier croisé qui, dans le geste de ses bras tout ouverts, montre écrite et déployée la parole de sa vie; et, les dominant, la magnificence de la femme, de la Jeanne et Arc , qui, dans la vérité de son attitude réelle, évoque la sublime Foi : de telles visions élèvent les âmes et les réconfortent. Influence saine encore, parce que l’artiste a compris la dignité du travail, qu’il en a l’amour et qu’il le respecte comme toujours on respecte ce qu’on aime. Et, ce faisant, plein de vigueur et de calme, il y ajoute l’exemple de sa vie, constamment dominée par sa loyale admiration pour le grand Rude.

A l’atelier de Rude, M. Frémiet a rencontré Carpeaux; mais tandis que celui-là demeure fidèle à la discipline du maître et à son aversion de l'Ecole, celui-ci, désireux de soleil et de liberté, quitte la rue d’Enfer, remporte le prix de Rome et part pour l’Italie. Carpeaux, nature bruyante, magnifique et dévergondée, et dont l’exubérance voilait la tristesse, a rompu avec Rude; M. Frémiet, resté à ce foyer d’art, garde pour ce dernier un attachement, dangereux à la vérité, car il risque d’être une diminution de l’individu, un de ces attachements fréquents chez les arti stes qui , ayant approché un grand homme, sont demeurés à son ombre, —

rares et dignes d’être admirés chez ceux qui, malgré ce lien, sont devenus par l’affirmation d’eux-mêmes des hommes d’élite. Mais, séparé de Carpeaux, M. Frémiet ne l’a pas oublié, et, quand l’architecte Davioud a achevé les plans de la fontaine de l’Observatoire, il insiste, alors qu’il va commencer les Chevaux marins , pour faire confier à son camarade le couronnement de l’œuvre ; et voici, engagés dans un travail d’ensemble, ces deux hommes si divers : la sensualité fougueuse de l’un s’est alliée à la régulière énergie de l’autre dans un effort superbe, et leur œuvre va devenir une des beautés de Paris. Au-dessous des Parties du monde , de ces quatre femmes supportant la Terre, qui figurent bien, avec leur débordement de vie, l’humanité en mouvement dans son incessant désir, sont les huit chevaux de M. Frémiet, émergeant du bassin de la fontaine, réunis deux à deux : ils se cabrent, ils hennissent, frémissants; ils semblent impatients d’emporter le monde vers son avenir; ils sont puissants et indomptables. Par un bonheur rare, la collaboration de ces deux artistes si dissemblables, dont l’un avait exprimé l’époque finissante et dont l'autre allait s’unir h l’époque nouvelle, n’avait pas eu pour eux les dangers d’un travail en commun. A voir le bel emballement des chevaux de M. Frémiet, on sent que le contact de Carpeaux a excité en lui

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une fougue, mal compatible, il est vrai, avec le calme de son art, mais qui ne lui est point pernicieuse parce quelle est et consciente et accidentelle; et il n’en a pas moins conservé jour à jour cette inaltérable régularité dans l'art et dans la vie qui le rendaient maître de luimême.

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