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LE SENTIMENT DE LA RÉALITÉ

Constamment préoccupé de la forme, M. Frémiet a le sentiment profond d’une réalité, non pas apparente seulement, mais essentielle, puisqu’elle exprime toute la vérité d’un être. Et, bien que ce ne soit jamais l’idée qui l’attire d’abord, l’idée forcément doit se dégager d’une telle expression.

Al. Frémiet considère l’aspect des êtres. Il recherche leur forme, non leur pensée, sachant bien au reste que la vérité aperçue de F une doit mener à l’autre, car notre corps est sans cesse façonné par notre esprit, et toute manière d’être de l’animal ou de l’homme est la manifestation d’un instinct ou d’une pensée. Qu’il étudie les hommes ou les animaux, ce qu’il voit en eux c’est leur réalité. Initialement, il est séduit par ce qu’elle a

d’accidentel : observateur des bêtes, il a retenu dans leur rigoureuse précision des faits divers de leur vie, il a cherché ou surpris le mouvement qui exprime un détail vrai, comme dans la Grenouille attachée ou dans le Chien blessé du Luxembourg; mais déjà, il est intéressé par autre chose, et, s’il s’applique particulièrement à la reproduction d’un geste, il poursuit en même temps F exactitude entière de l’individu. Et il ira de plus en plus vers cette réalité essentielle qui n’est autre que la vérité habituelle de la forme ; car chaque forme humaine ou animale a un ensemble d’états qui constituent sa personnalité, plus multiples chez l’homme en qui se joignent les notations indéfinies de la pensée aux expressions de l’instinct.

La réalité essentielle, ainsi poursuivie, ne se généralisera pas : elle demeure la forme par laquelle se détermine l’individualité de chaque être, et jamais elle ne se traduit en synthèse. L’elTort de M. Frémiet tend à la représentation simple de l’objet regardé, et telle était dans sa naturelle aisance, en dehors des théories cl des « manières », le travail des vieux imagiers français, de ceux qui sculptaient le chœur de Chartres ou le portail de Vézelay. Leurs connaissances sans doute étaient primitives, mais leurs yeux avaient la même intelligence et la même pénétration que les nôtres, et ils

M. FRÉMIET

exprimaient ce qu’ils voyaient. Ils étaient des réalistes et ils sont les ancêtres intellectuels cle M. Frémiet. Dans l’œuvre grandiose et complète des cathédrales dont les architectes étaient les poètes, eux, les sculpteurs, écrivaient la prose, souriante ou âpre. Et si comme eux, qui pourtant travaillaient parmi l’immensité des monuments, il n’a pas le sentiment de l’art monumental, c’est que les réalistes, par leur conception même des choses, ne les voient jamais plus grandes que nature. Car il faut observer que l’aspect monumental n’est pas produit seulement par la grandeur de la forme, mais vient surtout de la vision de l’artiste : il ne suffit pas d’agrandir une figure pour la rendre colossale. Tout ce qui dépasse la nature est fait de poésie, partant d’irréalité : aussi M. Frémiet, arrêté par sa science impeccable des proportions dans la réalité qui est son domaine, n’a pas le goût des grandes choses; même, la plupart de ses figures dans le plein air paraissent petites. Et si, à voir en sa beauté simple la Jeanne cl' Arc de la place des Pyramides, une telle idée ne nous vient pas, c’est sans doute qu’elle est une femme et que sa petitesse nous plaît : au reste, quand il en fit, en 1889, une répétition pour la ville de Nancy, se souvenant de certaines critiques, peut-être superficielles, qui tenaient la guerrière trop menue pour son

cheval, il agrandit la femme et l’ensemble n’y gagna point.

Tandis que, en sculpteur, il s’assimile la réalité des choses, M. Frémiet pénètre en homme leur raison d’être, et elles lui inspirent de l’ironie ou de l’enthousiasme. Son exactitude de travailleur n’en est pas diminuée, car, en composant une Jeanne d’Arc, jeune fille forte, victorieuse et inspirée, il ne songe pas à exprimer une idée, — qui devra naître spontanément; mais cette idée, il l’a et elle l’éclaire. C’est ainsi qu’il observe en fabuliste des scènes d’animaux avec une ironie, qui n’est pas, . comme celle de M. Falguière, l’esprit de la forme, mais qui naît uniquement d’une accidentelle expression : tel cet ourson emmené en captivité par rhomme et qui, à la façon d’un enfant conduit à l’école pour la première fois, se défie de l’avenir avec une grimace. Puis quand il vient à la vie humaine, il se prend d’une admiration qui s’aflirmc nouvelle devant chaque modèle nouveau : sentiment qui, dans le Tambour du monument de Raffct, ira jusqu’à l'émotion.

Cette réalité qu’il aime, M. Frémiet l’obtient par l’étude rigoureuse de la nature. Comme il a une connaissance approfondie et assurée de la structure de rhomme et des animaux, il perçoit très vite les particularités de chaque être et il examine alors chaque

M. FRÉMIET

sujet dans son individualité propre : s’il sculpte les petits soldats impériaux, un soldat de chaque arme passe à son tour devant lui ; s’il travaille au groupe de Y Ours blessé , son modèle d’homme est un colosse, surnommé Thomas l’Ours, énorme et violent, qui se nourrit de viandes crues et se présente comme réformé du service militaire « pour voracité de la faim ». Il s’attache passionnément à la personnalité d’un animal, et à chacun de ses cavaliers il donne le cheval qui lui convient, car tel homme ou telle femme doit monter tel cheval, et celui à'Isabeau de Bavière ne sera ni celui du Grand Condé ni celui de Jeanne d' Arc. Et il se documente, afin de trouver les hases nécessaires pour assurer son idée et pour se diriger dans la recherche de ses modèles et dans leur arrangement : il se documente dans la science, étudiant en naturaliste les squelettes des animaux qui manquent à la vie d’aujourd’hui, représentant les énormes singes dans leur réalité vivante ou disparue, copiant sans s’émouvoir de leur laideur les grands orangs-outangs de Bornéo; il se documente dans l’histoire, désireux d’y saisir les figures effacées, cherchant parmi les feuillets enluminés des manuscrits les images vraies d’autrefois. Ainsi, parce qu’il a ajouté à la connaissance générale des êtres l’observation accessoire de leurs particularités, il . est arrivé

à tenir de ses yeux la vérité accidentelle de chaque individu.

Attiré par cette réalité individuelle de l’être qu’il étudie, M. Frémiet doit être un analyste. Pour lui, le général n’est qu’un point de départ, une indication dans la recherche du particulier; et, partant de là, jamais il n’y revient, parce que son esprit jamais n’est porté vers la synthèse.

L’analyse est en soi un procédé réaliste, puisqu’elle s’occupe de toutes les particularités qui donnent à un chacun pris à part sa physionomie, et que tout détail est réel. Chez les psychologues elle s’applique à des état» d’âme, chez les sculpteurs à des formes; mais qu’il s’agisse de formes ou d’états d’âme, alors qu’elle est un but pour le réaliste amené par elle à la connaissance complète de l’objet, elle peut être seulement un ihoyen pour le chercheur de l’idée qui ne se renseigne sur le particulier que pour la compréhension du général. C’est ce qu’elle fut pour Barye qui s’est, lui, exprime par la synthèse : aussi les ligures de Barye et celles de M. Frémiet ont-elles une signification très différente. Barye observe ce qu’il y a de commun dans les animaux d’une même espèce, et, créant une image représentative de plusieurs impressions, il arrive à exprimer par l’animal un symbole, qui se retrouve au reste dans l’ico-

M. FRÉMIET

nographie de tous les peuples; et ses animaux simplifiés ont des caractères universels qui font d’eux des types. En leur état momentané ils ont un aspect général : ce lion piqué par un serpent est l’animal puissant qui souffre ; — ils montrent leur espèce : ce tigre en sa souplesse est le tigre; — ils sont des entités, non des individus. L’observation de M. Frémiet est tout autre, parce que tout autre est son désir; et il isole en analyste les individus pour leur restituer leur vie propre au moyen d’indications qui font que cet être est tel être et non pas tel autre : celles mêmes de ses petites œuvres qui ont un caractère de fable nous intéressent par l’anecdote, non par le symbole. S’il représente saint Louis, il cherche l’homme vivant que fut saint Louis, droit et prudent dans son aspect du moyen âge, et non un type de prudence et de droiture. Si c’est le Grand Condé, il note sa réalité jusqu’en son cheval, et lui donne un de ces coursiers espagnols au chanfrein busqué, si fort à la mode sous le règne de Louis XIY, parce qu’ils répondaient par leur forme et par leur mouvement aux façons de l’époque; et ainsi le cheval semble fait pour l’homme et se mêle à son individualité.

C’est le goût de l’analyse qui a déterminé en M. Frémiet le goût de la diversité des sujets : curieuse de

détails, elle est amoureuse de la nouveauté. Il y était porté aussi par cette conviction qu’un artiste, avec les moyens de son art, doit pouvoir rendre tout ce qui en dépend. Et il s’est attache aux époques les plus variées, appliquant à l’étude de ceux qui les ont vécues ses procédés d’analyse singulièrement affermis par la justesse de sa vision. Car la justesse de la vision reste la qualité dominante de ce maître, et elle est le primordial élément de sa force. Il regarde les hommes et les animaux et il les voit en la précision de leurs traits et dans l’exactitude de leur forme, ne cherchant pas leur physionomie propre sur leur seul visage, mais dans tout leur corps, dans tout ce qui de chacun d’eux fait un être à part. Il ne se laisse point détourner de l’individualité de son modèle, jamais troublé par le rêve, jamais entraîné par l’idée ; et — ainsi qu’il apparaît avec éclal dans la Jeanne d Arc — l’idée d’elle-même se dégage, cependant que le maître sculpteur demeure exclusivement préoccupé de la réalité essentielle des objets qu’il contemple.

M. BESNARD ET M. CARRIÈRE

M. BESNARD ET M. CARRIÈRE

Il y a chez ces deux artistes si profondément divers, dont l’un s’exprime en joie, l’autre en souffrance, et qui apparaissent comme deux sommets opposés vus au couchant du soleil, l’un couvert de neige et se diaprant sous la lumière de tous les roses, de tous les hleus, de tous les violets et de tous les jaunes, l’autre rocheux et, sous son voile d’ombre, demeurant immuablement gris dans sa beauté pénétrante, — un caractère commun qui les détermine et qui les marque : le cachet de l’étrange. De quelque manière qu’on soit impressionné par eux et à quelque profondeur qu’on s’éprenne de leur art, l’on éprouve qu’il y a dans leur œuvre quelque chose d’anormal et que leur effort, pour beau qu’il soit, garde une imprécision décevante. Ce caractère a ceci de très frappant qu’il se présente à nous comme un état essentiellement moderne, quasiment impossible à découvrir

parmi les artisans du passé : ni les maîtres qui déconcertent par l’excès de leur puissance, ni Michel-Ange, ni Léonard, ni les artistes qui ont eu une conception des êtres curieusement particulière, comme Ambrogio Lorenzetti, ou Jacques Callot, ou Yermeer de Delft, n’ont cet aspect d’étrangeté.

La singularité de la pensée se traduit chez M. Besnard et chez M. Carrière par une exécution, voulue à la fois large et quintessenciée, qui, dans sa bizarrerie, traduit leur émotion, et par ses effets surprenants a pour nous la séduction et l’effroi des choses insoupçonnées. Sans doute une pareille manifestation d’art est nouvelle; et, puisqu’elle est familière encore à d'autres grands artistes du temps présent, à M. Rodin, par exemple, on peut en déduire qu’elle résulte de ce temps même, et considérer cette affirmation tourmentée de quelques-uns, indifférente aux chercheurs réguliers de la beauté et de la vie, comme la forme esthétique de la névrose moderne. C’est par un tel état, par ce sentiment suraigu des choses toujours insatisfait dans sa curiosité et dont l’acuité obsède, que l’œuvre nous inquiète en la richesse de ses beautés captivantes.

La névrose moderne a touché notre vie dans toutes ses directions ; mais, alors qu’en entrant dans notre domaine intellectuel elle n’en a pas diminué la valeur,

M. BESNARD ET M. CARRIÈRE

elle est le signe d’un âge de transition, non d’une époque de décadence ; et ainsi elle se trouve n’être pour nous qu’une excitation passagère, non cet énervement des fins de race dont un infaillible symptôme est l’effort improductif. L’un et l’autre, M. Besnard et M. Carrière ont été envahis par cette commune troublance, cependant que leurs deux tempéraments s’exprimaient avec toute leur diversité, et tandis que l’expression de l’un était une sensualité passionnelle, celle de l’autre se formulait en une tendresse inquiète.

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