LA NÉVROSE MODERNE
Toftt ce qui se perçoit d’étrange dans l’œuvre de M. Besnard comme dans l’œuvre de M. Carrière est la marque exacte d’un état moderne de névrose et le résultat naturel d’un mode de penser commun à beaucoup d’hommes de notre temps.
Il serait indigne de la valeur de ces deux artistes — et une telle interprétation d’eux les abaisserait au rang de ces amuseurs ou faiseurs de tours qu’on rencontre dans tous les arts et dans toutes les profes-
PjSY CHOLOGIE D’ART
sions — de croire que la façon inusitée de leur travail est un procédé, une combinaison bonne pour frapper les esprits en attirant les yeux. Après nous avoir arrêtés1, leurs œuvres nous retiennent, ou du moins ceux d’entre nous qui naturellement, sans éclat et sans bruit, se laissent toucher par l’émotion émanée des formes apparues, — et c’est là une preuve qu’il y a en elles une pensée; mais il semble inutile de défendre ces hommes d’une pareille imputation. Il se passe en eux la suite ordinaire et logique des phénomènes de l’entendement, depuis la conception première de l’image jusqu’à la dernière caresse de couleur ou d’ombre donnée à la toile peinte ; et tous ces états successifs sont faits de la même inquiétude et du même désir. Ainsi le goût de l’étrange existe en leur esprit, et il a cette double originalité, qu’il leur est personnel parce qu’ils le tirent directement du milieu où ils vivent, et que dans son accidentelle raison d’être il se présente comme un élément d’art nouveau. M. Besnard et M. Carrière sont séduits par ce qu’il y a d’inexprimé dans l’étrange; ils le distinguent à même de la réalité qui les entoure avec une intelligence singulière, se plaisent à b y saisir et le retournent en leur imagination chercheuse, parce qu’ils vivent dans une surexcitation de l’idée.
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Physiologiquement, la névrose est une hyperesthésie des nerfs, par conséquent des sens; et cette sensibilité extrême, qui peut devenir douloureuse, comme devient douloureux tout ce qui est aigu, crée une susceptibilité générale de l’être. Dès lors, névrosé, l’homme s’agite, il a une fébrilité inquiète, et la vivacité de son excitation lui est une cause d’entraînement; dans sa fougue d’impressions, il s’émotionne avec excès et il prend le goût de s’émotionner toujours, qui est pour lui la raison d’une curiosité constante. Mais la névrose a ses gradations multiples ainsi que toutes les manières humaines : quelquefois animation légère de l’individu qui secoue son activité, elle peut se dévergonder jusqu’à n’être plus dans un désir devenu impuissant qu’une lassitude et qu’un dégoût; au reste, elle a une tendance continuelle à s’accroître si, tandis que la sensibilité s’exaspère, la volonté ne la maîtrise pas.
L'énervement est une anomalie de la vie, sans doute fort connue dans l’histoire des mœurs où elle s'observe surtout comme [une qualité accidentelle des femmes, chez qui c’est d’abord un besoin exagéré de vivre pour devenir ensuite un abandon et une divagation. Que l'on cherche des neurasthéniques parmi les Romaines du temps des Césars ou parmi les Parisiennes du xvmc siècle, on en trouvera des foules, bien que cet
énervement ne soit jamais un état général et demeure en quelque sorte une invitation du milieu à laquelle répondent seulement certaines natures, de même qu’on voit une atmosphère humide n’être pernicieuse que pour certains tempéraments; il reste, si épidémique et si fréquent qu’il puisse être, un cas s’appliquant à des individus déterminés, d’autant plus dangereux pour ceux qu’il influence qu’ils ont une résistance de volonté moindre. Ce n’est donc pas nos contemporains qui ont innové l’exaltation nerveuse, et chaque époque incertaine de ses désirs l’a connue; mais ce qui est un phénomène nouveau de notre vie, c’est que cette névrose s’y soit exprimée dans l’art. Si l’on se reporte à quelque âge du passé, à telle période énervée, comme le fut par exemple celle de 1780, troublée par toutes ses indiscrétions et par tous ses doutes, on y voit peindre Greuze et Heinsius, Fragonard et Chardin, de qui la puissance enchantante est faite de grâce et de calme ; on y voit fleurir un style décoratif qui trouve sa magnificence dans sa sobriété, étant l’expression d’art usuel la plus simple de tous les temps. Il y a dans une telle contradiction de vie et d’art un problème d’histoire sociale, déroutant d’aspect, mais dont il existe nécessairement une solution, — que peut-être il convient de chercher* dans fin dédoublement des esprits, causé ici parle besoin
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impuissant où l’on était de réagir contre les complications de l’époque finissante de Louis XV et qu’avec des illusions, l’on s’efforcait de contenter, — - car il ne suffit pas de ne pas comprendre une chose pour qu’elle soit sans raison.
Cependant, bien que 1a, névrose, en tant que force, ait fait parmi nous sa première apparition dans fart et qu’elle soit un phénomène social propre à la génération actuelle, ellea pu, avant nous, toucher personnellement des individus; du moins elle en a frappé un avec éclat : c'est Francisco Goya y Lucientes. Il faut ajouter aussitôt que Goya, dont l’œuvre, à l’heure de sa mise au jour, « ne ressemble à rien de connu », est un moderne né d'avance ou plutôt un homme dont la pensée, plus encore que la vie, s’étend sur deux siècles, et qui, venant de Velâzquez, s’avance vers nous. Les temps où il peint, ceux de Maria-Luisa et de Godoy, pourinquiétants qu’ils puissent être, ne suffisent pas à l’expliquer, car il est isolé parmi les artistes qui l'entourent : Goya reste un accidentel , qui tire de sa nature plus que de son milieu les éléments de son originalité, et la personnalité de sa vision, aiguë et âpre, se développe normalement, sans devenir cette hyperesthésie meurtrière et factice dont va s’exaspérer la nature de Poe ou celle de Baudelaire. Aussi pouvons-
nous considérer Goya comme un précurseur singulier, en qui s’aperçoivent déjà les vivantes et mouvantes fantaisies de M. Besnard et les tristesses sentimentales et voilées de M. Carrière; plus tard, tel autre peintre pourra passer, comme Tassaërt, qui exposera sa nerveuse irritabilité en de douloureuses pâleurs, mais sans donner à son omvre la vigueur de la beauté. Toutefois, bien que cette expression d’art ait une prédécession et que Goya en soit un annonciateur, bien qu’au surplus l’influence des Japonais en eût autorisé les bizarreries et que l’enseignement des impressionnistes ait été une inspiration pour M. Besnard et pour M. Carrière lui-même, — sans jamais être cependant, une direction, car entre eux et les impressionnistes il y a une opposition morale, — la névrose moderne apparaît comme une force d’art nouvelle tout à coup, vers 1880, et elle pourrait se dater avec tel tableau de M. Besnard ou de M. Carrière, avec une figure de M. Itodin.
Notre époque est inconsistante, mobile en ses incertitudes, instable en ses indécisions; et il y a de la précipitation dans son passage. Cette hâtive diversité d’être fait les nerfs fragiles et impressionnables, et devient la cause d’une inquiétude de la pensée et d’une insatiabilité du désir qui déroutent les faibles et qui exaltent les forts : c’est l’état moderne de névrose où sont entrai-
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nés beaucoup d’entre nous, les uns surélevés, éclairés qu’ils sont en des coups de lumière violente, les autres abattus par lui. Les causes sont nombreuses d’un tel emportement. D’abord le temps a été rendu plus rapide par le nombre des besognes qu’on y fait entrer, l’organisation de vivre s’est compliquée, si différente de celle d'un xvue siècle, sobre et régulière, et la vie est devenue une course où nous éprouvons en courant toujours comme une sensation de brûlure, — sans jamais atteindre le but à l'heure que nous fixons : ceux même qui, plus forts, semblent résister à la poussée générale ou du moins s’en tenir à l’écart, à quelque instant sont touchés, puisque vivant dans notre atmosphère ils en éprouvent, une impression. La multiplicité des émotions et des idées en est une seconde cause : jamais les hommes n’ont été si troublés de sentir et de savoir parce que jamais ils n’ont été en communication avec une aussi grande quantité d'hommes, ni dans le passé par les sciences de l’histoire qui se laisse de plus en plus pénétrer et que d'ailleurs chaque jour nouveau fait plus longue, ni dans le présent par cette facilité qu’ils ont aujourd’hui de se déplacer et de connaître toutes les contrées de la terre au moyen des voyages, des journaux, de tout ce qui, nous détournant de la vie locale, nous associe à le
vie universelle. On peut en trouver une raison encore dans le malaise qui se dégage des agglomérations excessives, faites sans homogénéité et sans unité, réunies sans cohésion, où la foule se porte parce qu’elles sont déjà la foule : si l’on considère la Florence du xve siècle en ses jours même les plus désorganisés, on découvrira dans l’âme de son peuple trois ou quatre aspirations seulement, trois ou quatre besoins dans sa vie, et toujours, en ses heures de révolution comme en ses heures de beauté calme, la ville reste florentine; si l’on regarde le Paris moderne, on y voit une collection de toutes les races dans une mêlée de tous les intérêts.
Ainsi produite, la névrose se manifeste dans la vie par des impatiences, des brusqueries et des langueurs, et par une tension trop grande de l’être qui, après l’avoir fait d’abord vibrer davantage, peut ensuite le faire grincer à la manière d’une corde trop tendue, même le briser; et dans l’art, où elle est apparue nouvellement, elle se présente pour le chercheur de beauté sous la forme d’une excitation et d’une inquiétude, qui sans doute sont en soi des conditions habituelles de travail, auxquelles ne se dérobent que quelques rares artistes, tels qu’lngres, plus puissants par la main que par la pensée, — mais quia cette époque-ci sont devenues assez excessives pour causer un surmenage des intelli-
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gences détournées de la routine et même de la tradition, et les emporter loin du centre vers les limites extrêmes et au delà.
On doit donc reconnaître la névrose pour un élément de l’art contemporain, sans pouvoir prononcer au reste si elle lui a été funeste ou bienfaisante. Assurément elle a faussé bien des efforts, elle a irrité bien des désirs, elle a déçu bien des attentes, mais elle est un renouvellement et une expansion de vie, et l’on peut y trouver la force d’origine de plusieurs maîtres de notre temps et la déterminante de leur œuvre. Elle a touché un grand nombre d’artistes disposés par leur sensibilité même à se laisser atteindre; et, tandis que quelques-uns se rendaient compte de ses énergies et les utilisaient dans une poursuite personnelle de la beauté, beaucoup d’autres, fascinés sans la comprendre et dès lors incapables de la maîtriser, voletaient impuissamment autour de sa lueur mouvante et n’arrivaient qu’à se défigurer en se brûlant à sa flamme. Chez eux tous elle a causé une décentration, dont s’accommodent ceux qui peuvent trouver en euxmêmes leur point d’appui, large ou étroit, mais qui devient terrible pour les autres, condamnés à être ballottés dans le vide indéfiniment.
Un fait, qui en est la conséquence, témoigne de cette
décentration commune : le goût que tous ont de l’extraordinaire et qui s’exprime, suivant leurs forces, en originalité violente ou en incohérence; et alors qu’un peintre du passé, comme Fragonard ou Prud’hon, nous attire par son individualité sans surprendre les habitudes de notre œil, M. Besnard et M. Carrière dans l’apparition de leur personnalité, nous donnent cette sensation même de Y « extraordinaire ». Il en est résulté un phénomène, très particulier à l’époque qui s’achève: la multiplicité indiscrète des hommes originaux. L’originalité, attrayante par ce qu’elle a de rare, a été appréciée de tous les temps : au xvne siècle, où les esprits sont divers sous une règle commune, elle est tant prisée que Voiture peut même la contrefaire pour la joie de ses contemporains, et si, plus tard, quand Molière a assaini le jugement, elle se rencontre encore chez quelques-uns, piquante distinction de l’intelligence recherchée de tous, c’est celle d’une Sévigné ou d’un Créqui tenue à la bride, et les décentrés, comme Scarron ou Cyrano, sont presque introuvables. Aujourd’hui ils sont foule : c’est un peuple et ce peuple a dans Paris un quartier qui est une ville avec ses cabarets, ses théâtres et ses réunions publiques. De leur multitude surgit un Willette, exquis en sa puissance, de qui le crayon satirique a des dou-
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ceurs de satih, émergent les Rœdel, les Steinlen, les Grün, dont le style reste sûr parmi les imaginations imprévues et les folles arabesques humaines ; mais ils sont multitude, — ce qui est une situation nouvelle et surprenante pour des êtres d’exception, et paraît si contraire à l’essence même de leur recherche que l’originalité parmi eux ne semble plus consister qu’à n’en pas avoir, — chercheurs de l’extravagance qui se nomment avec plaisir des incohérents et qui sont les ratés de F effort original : c’est en eux, entretenu soigneusement, le dévergondage de l’idée.
En devenant pour les artistes une source d’inspiration, la névrose a produit des effets variés aussi souvent qu’elle se combinait à nouveau avec le tempérament particulier de chacun. Cependant, si on laisse de côté tous ceux qu’elle n’a frappés que pour les amoindrir, on verra qu’elle se présente généralement de deux manières principales, selon qu’elle s’adresse à des natures vives ou à des natures puissantes. Dans une réunion d’êtres originaux il y a des hommes d’esprit et des hommes de pensée, des superficiels et des profonds : sans doute ce n’est pas entre eux une opposition irréductible et ils peuvent aller parfois de la surface vers le fond ou du fond vers la surface, mais ils ont des habitudes de vision différentes,
les uns regardant les choses à fleur de passage et se plaisant à des apparences qui, bien vues, peuvent être déjà des sources de vérités, les autres les recherchant dans leur structure et leur réalité intime.
Chez les artistes spirituels, la névrose se traduit par des hardiesses de lignes qui sont une exagération du mouvement, comme chez M. Boldini, ou chez M. Vallgrenn, ou chez M. La Gandara, lesquels se réjouissent en de piquantes poursuites et, percevant la vie de leurs sens aiguisés, notent en elle ce qu’elle a d’excessif. Ils présentent la femme en des sinuosités amusantes ou provocantes, ainsi que dans tel portrait de M. Boldini, qui semble retenir le passant pour causer un instant avec lui sur le canapé, ou bien en des lignes droites olympiennes et appelantes, comme le fait M. La Gandara, qui s’élève vers l’art par le sentiment du style et de ({u i l’œuvre peut devenir singulièrement expressive et suggestive quand il rencontre, pour sujet, telle princesse américaine neurasthénique dont il donna une représentation avant que les photographes ne s’en fussent emparés; ils exagèrent une tendance qu’ils observent, et la femme qu’ils peignent est un niodèle ({u i monte sur une sellette pour y mettre en valeur sa joliesse ou sa beauté. Ils voient ainsi parce qu’ils sont spirituels, mais dans tous les ordres d’idées
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l’homme d’esprit ne fait jamais que des croquis, s’il n’a pas au surplus la force de penser.
Lorsque la névrose touche des artistes puissants, — tels que M. Rodin, — elle produit naturellement d’autres effets, rendus différents des premiers par l’ambition du but ; elle est alors un état de frémissement, et déjà elle était ainsi apparue chez Carpeaux, chercheur magnifique et inquiet de la vie. Ceux-ci, visionnaires de la beauté, s’emportent vers elle inconsidérément, prenant tout ce qu’ils croient en saisir, sans craindre la bizarrerie de la forme ou le désordre de l’aspect, ne se laissant guider que par eux-mêmes, indifférents aux lois dans leur besoin de créer et dans l’irritation de leur désir. Ils expriment avec toutes les ressources de leur puissance ce qu’ils voient et ce qu’ils éprouvent, et de la sensation originale et violente qu’ils reçoivent ils veulent faire une réalité qui soit, sans aucun contrôle, la réalisation d’eux. Mais la névrose qui les anime les précipite, parce qu’elle est un phénomène croissant ; comme tout ce qui nous flatte et nous séduit et où nous laissons aller notre nature, elle devient toujours plus rapide, sans cesse accrue de sa vitesse acquise, si elle n’est interrompue à certains instants par une observation de soi, par un examen de conscience, — recherche du bien et du mal qui établit
le bilan de notre valeur et nous empêche d’être des marcheurs aveugles, nécessaire pour notre culture intellectuelle comme elle l’est pour notre culture morale ou pour notre culture physiologique : sans un tel arrêt, où l’on peut prendre possession de soi et se renouveler, la névrose entraîne et désoriente. Elle diffère essentiellement de l’inspiration, passante et imprévue, parce qu’elle n’a pas son caractère accidentel : elle est un état, une tension constante de l’individu dont la susceptibilité, tenue toujours en éveil, devient extrême, prête à saisir toutes les impressions ; mais elle peut se trouver, en raison de cette facilité de sentir qu’elle occasionne, être une cause de l’inspiration avec laquelle dès lors quelquefois elle se confond. C’est un haussement de diapason : il faut prendre garde seulement que le diapason trop monté ne dérange l’instrument.
Un danger s’ajoute à celui de l’emportement personnel pour tous ceux qui se sont par leur éclat attiré des admirations, c’est d’être suivis de louangeurs séduits par eux, d’autant plus frappés de leur talent qu’il est plus étrange, et qui ne comprennent pas que cette expression exceptionnelle d’un état d’âme moderne a besoin d’être contenue et peut en se démesurant devenir de la folie; ces enthousiastes excessifs
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ne s’aperçoivent pas davantage que leurs éloges indiscrets atteignent, au delà de celui qu’ils admirent, de pauvres jeunes gens aventureux et impuissants qui, dans le seul but d’être célèbres à leur tour, se feront une carrière de l’excentricité; et ainsi la névrose du critique excite la névrose du créateur. L’homme qui n’a pas la force de se considérer lui-même court le risque perpétuel d’être détruit par tout ce qui le trompe.
L’un avec de la légèreté, l’autre avec de la mélancolie, M. Besnard et M. Carrière sont des puissants. La névrose de leur temps les a pris pour leur donner, dans une agitation de leur âme, le goût et les émotions de la vie intense et profonde, mais se combinant avec leur tempérament elle s’est proposée toute diverse en chacun d’eux. Elèves l’un et l’autre de Cabanel, dans l’atelier duquel ils se rencontrent vers 1873 sans même se remarquer, ils ne retirent de l’enseignement de ce maître distingué, froid et fade, classique épuisé, ni le sentiment de l’art, ni le désir de la beauté; ils ne sont attirés vers rien encore, l’un amoureux de l’existence et satisfait d’elle, débordant de fantaisie, remportant en 1874 le prix de Rome comme on prend un plaisir qui s’offre, l’autre, songeur et retiré, rentrant déjà en lui-même. Ils n’ont encore aucun caractère : en 1873, Montaiglon traite M. Besnard
<( du plus habile de tous les imitateurs de M. Chaplin » ; M. Roger-Ballu en 1878 note le Saint Benoît ressuscitant un enfant , envoyé de Rome, dont « l’exécution semble un peu molle », et dont « le sujet, bien présenté, se laisse facilement comprendre » : c’est un bon exercice où les qualités personnelles ne percent guère que dans « une finesse de sentiment charmante » ; et le peintre expose au Salon de 1880, sur une grande toile, un sujet guerrier du temps des Mérovingiens : Après la défaite , épisode d'une invasion au ve siècle , qui lui mérite la récompense d’une seconde médaille. Quant à M. Carrière, qui a manqué le prix de Rome, personne ne s’occupe de lui, et pendant longtemps encore personne ne s’en occupera : au reste, jusqu’en 1880 il cherche sa voie. Incertains d’eux-mêmes, l’un et l’autre ils se marient jeunes et l’un et l’autre ils trouvent dans le mariage Rétablissement de leur intelligence.
Après avoir passé en Angleterre plusieurs années, ne subissant que des influences de détail d’un art que n’aime pas sa nature, mais inquiété assurément par des curiosités d’atmosphère, M. R es nard revient en France faire ses débuts de maître avec cette décoration de l’École de Pharmacie, dont il expose deux scènes au Salon de 1884, la Maladie et la Convalescence , et qu’il ne terminera que quatre ans plus tard; M. de
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Fourcaud, épris de la recherche moderne du peintre, marque la victoire et l’entrée dans l’art d’un homme nouveau : « L’ancien lauréat du prix de Rome s’affranchit des liens de l’Ecole et ouvre les yeux à la lumière de notre soleil : il est sur la large route de la vérité et sa personnalité se lève. » Au Salon de la même année, il poursuit visiblement de sa pensée la réalité du milieu par un portrait à l’aquarelle de M Alphonse Legros , « représenté sous son abat-jour de graveur, entouré d’outils », et un portrait au pastel de M. Johnston , « correspondant ordinaire du Figaro à Londres, assis devant sa table à écrire », et un autre, de M. Magnarcl , « peint dans son cabinet du journal ». D’ailleurs les plus grandes hardiesses annoncées par le critique ne se font pas attendre et voici Paris au Salon de 1885, — auquel un jury a préféré pour la décoration de la mairie du IVe arrondissement une œuvre de M. Comerre, — flamboiement de fête où, parmi la Seine et ses quais illuminés, la Ville-Femme paraît, auguste et puissante, demeurée féminine en sa force : « une grande toile, hardie, étrange et troublante, où la fantaisie et la réalité se combinent bizarrement », écrit M. André Michel qui surprend dès cette heure le caractère singulier du peintre.
Déjà sa sensibilité est aiguisée, excitée; il s’empare
ardemment de la nature qui vient de se découvrir à lui, et, libre du passé, il est entraîné par son indépendance même : du Portrait de femme en jaune de 1886, devant lequel le public, dérangé de ses admirations et déconcerté dans ses habitudes acquises, passe avec des rires bruyants et des haussements d’épaules, parce qu’il ne sait pas le « voir » et qu’il ne peut pas le juger, jusqu’au Portrait de théâtre de 1898, que la plupart admirent parce qu’en douze ans les yeux changent et que leur éducation, faite de tout, doit être incessante, l’on peut observer dans chaque œuvre de M. Besnard cette sensation suraiguë de la vie. Cependant bien qu’elle soit constante et que par sa vitesse acquise elle tende parfois à s’exaspérer, son accroissement n’est pas continu, grâce aux temps d’arrêt pendant lesquels le peintre s’examine et, par l’autorité de sa volonté, soumet à une direction son désir et son effort. Et c'est la décoration même de l’Ecole de pharmacie, où il s’est révélé, qui restera le type de son art. Là se voient déjà, en plein éclat, — par exemple dans les deux femmes de la Convalescence , — ces teintes lucides qui feront sa peinture toujours lumineuse et transparente, ces blancheurs nacrées et diaphanes, que quelques-uns appelleront des tons maladifs, et qui seront, parmi le bruissement des jaunes et des bleus, des verts et des rouges,
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la tonique de sa couleur. Là se laissent voir aussi des figures songeuses et ennuagées de gris et de blond, comme tel étudiant assistant au cours du maître, attentif à la science et inquiété par elle, — comme cet homme, immobile sur la terrasse d’une ville de mer qui domine le port et les grands horizons de l’eau, se tenant près de ses deux fillettes, un livre refermé dans les mains ; figures songeuses qui font singulièrement penser à l’art de M. Carrière et qu’on ne reverra plus dans la suite parce que M. Besnard s’en ira vers la joie : ce qui semble prouver que ces deux peintres ne sont vraiment divers que par la direction de leur sentiment.
Demeuré en France, M. Carrière s’est retiré dans Paris, où il a choisi, pour y mieux vivre, une solitude de quartierpopuleux, et là, délivré des occasions de divertissement, de toutes ces occasions, ennuyeuses ou plaisantes, qui nous détournent de nous-mêmes, il se recueille dans la bruyance régulière du peuple, n’ayant pour toute secousse d’âme que les émotions de la famille mêlées aux inquiétudes de L’art. Sa nature l’a engagé à cet isolement, et cet isolement développe sa nature et fortifie ses facultés de songeur; il goûte la poésie grise des faubourgs, ayant pour la goûter ce temps que notre agitation constamment nous dérobe, et dans les brumes vespérales ou matinales il regarde autour
de lui les hommes et les femmes du peuple parmi les incertitudes du matin et parmi les lassitudes du soir. Dans son recueillement, la vie lui semble mystérieuse et c’est derrière un voile qu’elle lui apparaît : peu à peu pénétré dé cette impression, il commence à la traduire dans son tableau de Jeune mère , qui est maintenant au musée d’Avignon et qui fut exposé au Salon de 1879, première œuvre caractéristique, forme entrevue déjà de la Maternité ; mais ni le succès ni les amis nouveaux n’en profitent encore pour le chercher dans le désert qu’il s’est choisi, et il continue à y vivre seul et ignoré jusqu’en 1885, où il obtient les honneurs vulgaires d’une troisième médaille et voit venir dans sa solitude M. Roger- Marx porteur d’avenir.
De cet instant, bien vite, les admirateurs vont entrer en scène, et l’on peut considérer comme une fortune heureuse pour M. Carrière qu’ils n’arrivent qu’à cette heure où déjà il a pris possession de lui-même : ils pèseront sur lui cependant. Il faut noter ici un caractère particulier des amitiés qui s’élèvent auprès du peintre et qui l’entourent, parce qu’il aura sur son œuvre une puissance d’ orientation : les nouveaux venus dans la solitude de 1885 et ceux qui les suivront sont tous des hommes de lettres; ni peintres, ni sculpteurs: des artistes de l'idée, non des artistes de la
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forme ; et de même que sa nature a été attirée par l’isolement et que l’isolement a avivé sa nature, de même il se sent curieux des hommes de pensée, et de tels amis, prenant sur lui une influence de contagion, l’entraîneront jusque dans leur domaine ; et ils l’excitent ainsi au delà de ses souhaits. Au surplus, ils se consolent de l’avoir connu si tard par un surcroît d’admiration : M. Carrière, au Salon de 1889, a exposé deux sujets qui sont les deux expressions immédiates où son âme en se délectant trouve à s’affirmer, un Portrait , portrait de femme dans lequel « des roses pâles ou vifs dessinent un chant de tendresse sur la sourdine exquise des gris », et une Intimité , et il est acclamé par eux. En fait, à cette époque, il a conquis son art jusqu’au sommet et, en dehors des mépris comme des enthousiasmes, il est devenu un maître. Sa peinture mystérieuse saisit : c’est « l’heure où la lumière tamisée assoupit toutes nuances et vient mourir doucement sur les choses », écrit joliment M. Maurice Hamel, qui, voyant son « ambiance idéale, émanée du réel, où la nature se transpose dans tous ses logiques rapports », le juge « un artiste attentif aux impressions les plus fugitives comme au sens intime de tout ». A ce Salon de 1889, M. Besnard a exposé une Sirène , « fille mal enjuponnée, dit le même critique, plantée à contre?
jour au bord d’une mer incendiée de reflets violets et rouges, erreur d’un homme qui a cherché l’étrange pour l’étrange » ; mais il a peint cette Sirène en un jour de violence dont les lendemains seront adoucis, parce qu’il reprendra possession de lui-même et que ses efforts divers et inégaux sont le va-et-vient de son activité, — à la différence de M. Carrière, songeur en qui l’état de passiveté domine, et qui, fasciné par l’idéalité de sa vision, se laisse de plus en plus aller vers elle, curieux des choses de l’intelligence et s’éprenant de goût pour les intentions parmi les murmures heureux de ses approbateurs, ainsi qu’on l’éprouve devant son Paris de 1898 où, dans une indication impressionnante, il fait deviner toutes choses, tandis que sa peinture arrive à la décoloration par une sorte d’anémie physique qui excite la pensée. Mais jusque dans l’excès de ses désirg et de ses songes, M. Carrière reste toujours l’intime et profond caresseur de l’idée.
La névrose, qui suranime les individus assez forts pour n’en être pas terrassés, surgissant dans l’art contemporain n’est pas dangereuse pour les seuls artistes qu’elle entraîne, mais encore pour ceux qui les regardent et pour ceux qui les imitent.
Il y a diverses manières de regarder une œuvre. Certains qui* en matière esthétique* sont des superficiels
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et des impersonnels, ne sont intéressés par l’art que dans la forme où il leur a été enseigné, ce qui ne s’oppose point à ce qu’ils puissent avoir de l’esprit, du goût, et même un sentiment critique de ce qu’ils ne comprennent pas, comme cette passante du Salon de 1898 disant devant le Paris de M. Carrière : « Je reviendrai quand ce sera fini » ; et le seul tort que puisse à ceux-là faire la nouveauté, inquiète et débordante, est de conduire leur jugement vers une erreur de détail par la méconnaissance qu’ils en ont. Il n’en va pas de même de ceux qui, devant une telle œuvre, sont attentifs à l’effort nouveau, car les uns pour leur bien, les autres pour leur mal, en demeurent troublés; et, bienfaisante aux uns parce qu’elle est la lumière inattendue et enrichissante, l’avenue qui ouvre à leur intelligence un horizon, elle est malfaisante aux autres qui, par légèreté et par snobisme, adoptent la chose récemment applaudie et, y trouvant un critérium pour tout juger, déconcertent leur propre opinion et de l’avenue font une impasse.
Mais c’est surtout pour les artistes encore mal sûrs d’eux-mêmes qui s’attardent à la contempler et se dépersonnalisent en la regardant que l’œuvre est ainsi redoutable et pernicieuse : excités par le bruit qui se fait autour d’elle et par le succès qui la grandit, ou
même par la beauté de profondeur ou d’éclat qu’elle contient et que peut-être ils y entrevoient en la sincérité de leur âme, ils ne comprennent pas dans leur inexpérience qu'elle est l’expression essentiellement particulière d’un homme; et, emportés par leur admiration innocente, ils tentent de « faire pareil » pour s’approcher du succès ou de la beauté, et, ne produisant que des pastiches ou des charges en lesquels s’épuise leur force, ils s’anéantissent. Sans doute la plupart d’entre eux étaient incapables de la lutte et ils n’ont pas perdu une personnalité qu’ils n’avaient pas dans un art où ils s’étaient exercés par erreur : il existe tant de mauvais peintres qui eussent été de bons maçons; mais qui peut dire cependant qu’un artiste né pour la puissance ne s’est pas égaré de la sorte à quelque tournant de route sans pouvoir se retrouver jamais? La faute n’en est point à ceux qu’ils ont admirés et qui, même follement, ont agi dans un effort de leur génie, mais à ceux qui les ont enseignés sans leur apprendre ni à penser ni à voir.
D’ailleurs, quel que soit le danger d’art des œuvres de M. Jlesnard ou de M. Carrière, il faut constater que jamais elles ne sont malsaines en leurs audacieuses libertés. Le malsain, produit de la névrose, est un état de trouble excessif du cerveau, pendant lequel les
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images s’agitent dans un débridement de la pensée amusée par leur terrible ou licencieuse extravagance ; il suscite des formes, soit irréelles, soit brutales, qui irritent l'esprit et qui le terrassent ou le corrompent, — et il les fait vivre jusque dans l'hallucination. Sans même s’arrêter à ces affaiblis qui, autour de la littérature et de l’art, se complaisent au malsain par un goût du vice ou de l’horreur, des intelligences puissantes ont été, dans la sphère de l’idée, emportées par son courant : tel Edgar Poe, exalté parmi les fantasmagories de l’effroi; tel surtout Félicien Rops, en qui la névrose s’exaspère, employant sa magnifique sûreté d’exécution et l’acuité profonde de ses yeux à toutes les indiscrétions et à tous les désordres, et n’étant pas un galant comme Pater, ni un oseur comme M. Degas, mais un impudique par excès de sa neurasthénie; tel encore M. Iluysmans, chercheur en ses premiers livres, avec un raffinement d’énervé, de détails scabreux et violents, et y mêlant, selon une habitude des penseurs malsains, des frôlements de mysticisme qui en exagèrent l’âpreté et semblent vouloir atteindre l’esprit en déshonorant le corps, — éléments d’âme faussés, mais qui cependant attestent la présence même de l’esprit et, par une révolution de l’être, peuvent dans une crise en assurer le triomphe, ainsi qu’il est arrivé pour M. Huys-
mans. L’intelligence, menée par la névrose et lâchée sur les routes sans nombre de l’imagination, s’en va à tous les dévergondages du sens moral et à toutes ses aberrations, à toutes les débauches de l’être pensant, comme le cœur s’en irait à toutes les perversités : c’est une suite naturelle de phénomènes hyperesthésiques qui se développent chaque jour quand aucune volonté ne les maintient. M. Besnard et M. Carrière ont échappé à ces défaites, l’un par l’assurance de sa vision, l’autre par la puissance de sa pensée, et parce qu’ils ont, malgré tous les entraînements, gardé une conscience d’eux-mêmes : dans l’état de leur nature, la résistance a été plus facile pour M. Besnard en qui les énergies du tempérament et la véhémence à vivre étaient des sources de volonté bien qu’elles fussent aussi des causes d’emportement, — plus malaisée pour M. Carrière, défiant de l’activité et abandonné parfois sans défense aux beautés du rêve, mais trop amoureux de la tendresse et de la souffrance pour ne pas défendre sa pensée contre le mal. Et l’un et l’autre, excités par la névrose moderne, mais assez forts de leur art pour n’avoir pas été dévoyés par elle, demeurent dans la beauté de leur œuvre des témoins de notre époque.
M. BESNARD ET M . CARRIERE