‹ Psychologie d'artChapitre 36 sur 43 · LA SENSUALITÉ PASSIONNELLE · texte numérisé non relu

LA SENSUALITÉ PASSIONNELLE

L’état moderne de névrose qui, par un surmenage des nerfs, entraîne les uns vers une amplification d’eux-mêmes, les autres vers la déroute, se présente en M. Besnard comme un accroissement des énergies de vivre, et dans la tension de ses facultés le peintre devient, de toute la force de son intelligence, un sensuel passionné.

Ce qui frappe surtout chez M. Besnard et semble être la caractéristique de son génie particulier, c’est un goût violent et inquiet des puissances de la vie, qui se traduit par la notation des efforts volontaires ou naturels de l’être humain, vu dans le milieu où il s’anime, vers de la beauté et vers de l’idéal. La vie est faite d’un nombre d’énergies, — ressorts qui constamment la soulèvent, — dans lesquelles réside le pouvoir qui permet à 1 homme, avec l’intervention de son autorité, de se réaliser et de se transformer : elles sont le mouvement et l’activité, elles sont le désir, elles sont tout ce qui conduit vers un soi plus intense et plus com-

plet, et elles deviennent, en se réunissant, cette « énergie de vivre », qui tantôt prend aux moelles, tantôt glisse sous la peau, mais est toujours une effervescence de l’être. A tendre vers un tel but, M. Besnard est déterminément un peintre de la vie comme l’est M. Roll, avec cette différence fondamentale, qui dissocie leur œuvre, que celui-ci est un simple, celui-là un raffiné.

Ces énergies humaines qu’il goûte en toute leur saveur, il les recherche jusqu’à la subtilité dans toutes leurs expressions individuelles; il veut saisir pleinement les apparences de beauté, de vigueur et d’émotion où elles peuvent aboutir, et il se complaît aux détails multiples de mouvement et de reflet qui précisent sa sensation. 11 doit attacher dès lors une importance considérable au milieu où la vie se développe : il ne pose donc pas ses personnages dans le vide, mais dans un plein air qui les baigne, car l’air nous enveloppe à la manière de l’eau, et toutes les ondes lumineuses y passent en toutes leurs diversités. Comme il est à la fois un harmoniste et un coloriste, — un harmoniste parce qu’il a le goût de la vie, un coloriste parce qu’il l’aime avec sensualité, — il se réjouit aux combinaisons inattendues et aux accidents de la lumière, jouant en maître avec elle jusqu’à

M. BESNARD ET M. CARRIÈRE

l’excès : il peint le Portrait de Mme Roger Jourdain qui fit en 1886 « l’étonnement clu Salon », avec l’éclairement double qui se croise sur la terrasse où elle se tient un soir, près d’une salle en fête qui l’illumine et dans la nuit bleue qui la caresse; ailleurs, il poursuit les reflets de la flamme mêlés aux reflets du jour, retenant avec une ivresse des yeux des arrangements aux bizarreries éclatantes que la nature dans sa mobilité ne donne qu’une fois; mais, qu’il exprime en leurs particularités l’atmosphère méridionale d’Alger ou l’atmosphère de nord du pays de Berck, suivant toujours l'expresse réalité de la chose vue, représentant la violence ou la beauté des forces humaines telles qu’elles lui sont apparues dans la nature, * — et ne voyant autant que parce qu’il tient sur tout les yeux ouverts. Et ces énergies qu’il touche des yeux, c’est avec volupté qu'il les goûte en les détaillant; il les veut dans leur richesse et dans leur souplesse, mais il ne les aime que dans la clarté, car il est épris du soleil qui fait les choses claires, même dans la vie sombre; et toujours sensuellement curieux du spectacle de tout ce qui l’entoure. — êtres animés et divers en un milieu réel et changeant, — il s’efforce de ne rien laisser perdre de la jouissance de voir.

Dans un entraînement logique de sa sensibilité,

M. Besnard excite son goût et par la délectation de la perception présente et par l’attente de la perception prochaine; il active ainsi son existence et la fait passionnée à tel point que ce goût y devient une ardeur, ce qui explique les douceurs et les brusqueries mêlées de son œuvre, car brusquerie et douceur sont deux manières ardentes de s’énamourer de la vie. Ces vigueurs font penser aux véhémences de Goya gravant les Proverbes, où avec de la lumière et de l’ombre la réalité éclate, étrange et prenante, et qui semblent être une des préfaces de l’art moderne, un livre de maîtrise pour les artistes curieux de l’humanité mobile et haletante, pour les Gavarni et les Forain comme pour les Besnard et les Carrière. Mais bien que la fantaisie dans l’éclat soit une qualité commune à Goya et à M. Besnard, et que l’un et l’autre ils aient violemment surpris la beauté de la femme, une différence profonde dans leur façon de sentir les éloigne l’un de l’autre : Goya à l’aspect des choses est ému d’une joie sombre, qui est poignante pour lui et le tourmente, et il trouve alors en la satire sa plus étonnante valeur; tandis que M. Besnard, dans la volupté d’être et de voir, éprouve une joie toujours gaie, ne prenant la satire, quand elle passe, que pour une charge du rire, à moins qu’elle ne naisse spontanément d’une image : aussi sa coloration

,M. BESNARD ET M. CARRIÈRE

est-elle surtout lucide et légère, et ses ûcurts ne se font le plus souvent qu’entre des clartés.

La joie est l'àme de son art : elle est dans ses yeux quand ils regardent et dans sa pensée quand elle conçoit, et l’impression qu’il ressent des choses et l’expression qu’il en rend sont vivifiées par elle; mais cette joie dans l’art, par une réaction coutumière et logique, amène après soi une tristesse générale de vivre dès qu’est terminé l’effort de la création ; et cependant l’on doit noter que M. Besnard — phénomène d’harmonie assez rare — - a besoin pour entrer dans la joie du travail de celle de la vie : il est donc naturel que cette félicité paraisse dans son œuvre, s’y montrant tantôt calme et enveloppante, tantôt bruyante et démenée. Si on l’observe dans ces Trois âges de l’homme qui décorent la salle des Mariages à la mairie du Louvre, on l’y voit caressante avec des douceurs extraordinaires parmi la subtile légèreté des couleurs : au Salon de 1887 où fut exposé le morceau du Soir de la vie , le critique de la Gazette des Beaux-Arts, parlant de « cette œuvre embaumée de tendresse humaine », remarquait déjà que les figures du peintre, « celles de femmes surtout, ont une mollesse exquise ». A d’autres heures, la joie de M. Besnard éclate avec violence, comme dans ses tableaux d'Algérie, effervescents de lumière.

Ce qui est exceptionnel dans ses recherches et inassimilable à son génie, c’est la sombreur des atmosphères, une fois entrevue en sa décoration de l’amphithéâtre de Chimie à la Sorbonne, ce Symbole de la Vie et de la Mort , où le soleil, montant au zénith dans une pâleur tendre de rayonnements, laisse sur ses côtés sans les atteindre et des flammes tourbillonnantes qui s’élèvent en fumées noires et une primitive forêt à l’épaisse et dure verdeur où, sur le bord d’un ruisseau gris, une femme étendue et rêveuse déjà de sa première fécondité se retourne dans un joli mouvement pour cueillir un fruit d’or, — tandis qu’il éclaire au-dessous de lui des décompositions dont la nature en son creuset va refaire de la vie pour son immortel printemps : le peintre a cherché ici un fond, non en donnant la représentation même d’un cours, comme il l’avait fait dans le hall de l’Ecole de Pharmacie, — ce qui était une idée très ingénieuse pour un vestibule et ce qui eût été pour un amphithéâtre une idée très fausse, — mais par la simplification d’une image, propre à servir d’horizon aux yeux sans les distraire avec des expressions multiples; et peut-être, dans cette poursuite inaccoutumée du sombre, a-t-il songé à ne pas lutter avec les éclats de lumière des expériences et voulu faire une terminaison au milieu même delà salle :

M. BESNARD ET M. CARRIÈRE

aussi doit-on voir l’œuvre au milieu des fumées et des jaillissements de feu, pendant un cours de M. Troost, alors qu’elle développe, dans un grandissement d’elle, les harmonies de ses jaunes et de ses verts aux duretés profondes. Mais le maître revient toujours vers la joie dans la clarté de l’air, et, peignant ces chairs transparentes et lumineuses, qu’on trouve dès la Convalescence de 1884 et dès la femme en jupe rouge du Midi de la vie , en lesquelles son art s’exprime sans cesse, il fait ces extraordinaires portraits et ces merveilleuses figures de femmes où l’on sent la vie passer sous la peau.

La combinaison des qualités de M. Besnard, de son goût des choses et de son ardeur à vivre, fait de lui un sensuel passionné. La sensualité est un état des êtres chez qui les impressions physiques, les premières perçues, restent prédominantes et qui jouissent de ce qui les entoure par le plaisir des sens qu’ils en recueillent. Un tel état, s’il est accidentel, est commun à presque tous les hommes qui, à de certaines heures, reçoivent ainsi la plus grande part de leur joie, comme ils sont, à de certaines autres, susceptibles presque tous de la recevoir par le cœur ou par l’intelligence ; mais s'il se renouvelle fréquemment, il détermine par cette répétition même le caractère de la sensualité. Cette

manière de jouir de l’existence ne comporte pas au reste une idée d’abaissement vers les choses physiques et de satisfaction brutale par l’immédiat profit qu’on en retire ; sans doute une multitude de natures grossières sont sensuelles et goûtent de la sorte ce qui s’ofïre à leurs appétits, vulgairement et indistinctement; mais la sensualité s’affine à mesure qu’elle s’applique à des êtres plus élevés, et un sensuel, accessible aux émotions de l’intelligence, arri ve à trouver à la vie extérieure une saveur précieuse. Le plus souvent, lorsqu’elle s’est affinée de la sorte, elle devient une délectation lente et calme, désireuse d’immobilité; mais parfois aussi elle est attirée vers le mouvement et, curieuse de tout ce qui l’approche, poursuit la vie dans son animation : tantôt voluptueuse, tantôt passionnelle.

La passion peut donc être, à l’égal de la volupté, une qualité du sensuel ; produite en lui par une agitation physiologique, elle est la cause d’un entraînement continu qui l’emporte à la suite de la vie éperdument mobile; et dans la fougue de la course, moins satisfait que le voluptueux, il goûte du moins avec véhémence tout ce qui s’offre à sa vue. Ainsi la passion n’est pas en cette occasion un accident de la sensualité, mais un mode se combinant avec elle pour déterminer cet état qui suscite les don Juan dans l’action et qui

M. BESNARD ET M, CARRIÈRE

crée dans l’art des Rubens et des Goya. Au reste, il faut se rappeler toujours que l’homme, qu’il soit voluptueux ou passionné, en qui se rencontre une prédominance des sens sur l’intelligence et sur le cœur, peut avoir, par la richesse de sa nature, une compréhension et une sensibilité remarquables, — et noter dès lors que cette supériorité d’un de ses éléments de vie sur les autres indique seulement l’extrême valeur de celui-là ; même il peut être doué d’une intelligence bien plus attachante qu’un intellectuel de qualité médiocre qui ne mérite cette qualification relative que par la débilité des sens et la pauvreté du cœur. M. Besnard est un sensuel passionné, jeté sans cesse à la suite de ce qui le fuit, très différent d’un sensuel voluptueux, tel que M. Ilenner, pour qui la chair immobile, synthèse de la vie, est une représentation d’elle expressive de toutes ses beautés; — bien qu’il demeure entendu que la volupté ni la passion ne s’excluent ni ne se contredisent, pas plus que le goût d’une couleur ne suppose le dégoût d’une autre. Aussi M. Besnard, avec cette sensualité empreinte d’ardeur et de joie, doit-il être nécessairement un coloriste, impétueux et léger, qui se joue dans le tourbillon des nuances.

Cet éblouissant entrain se retrouve dans tous ses tableaux, mais on le considérera particulièrement

dans son beau Plafond du salon des Sciences , à l’Hôtel de Ville, où, en l’harmonie des couleurs multipliées, la précipitation du mouvement prend de la majesté par la perfection de l’œuvre. Des jaunes et des roses sont couchés sur l’ombre noire de la terre vue par son côté de nuit dans l’espace où elle se meut, tandis que l’éther léger les enveloppe parmi le floconnement de ses étoiles; et ces jaunes et ces roses, c’est une femme qui fend l’air, illuminée par une gerbe de feu qu’elle tient en ses bras, et une foule d’autres femmes qui la suivent dans une course curieuse et haletante : sciences qui veulent s’éclairer aux lueurs de la Vérité sans craindre de se brûler à sa flamme. Et, séparée du groupe ardent, on en voit une autre encore, le bras relevé au-dessus de la tête, qu’un reflet lumineux vient caresser délicieusement du coude à la cheville, dans la pénombre où elle flotte. Cependant l’immensité a des bleus de nocturne d’une pénétrante magnilicence, et, près de la sphère terrestre, ces roses rougeoyants et ces jaunes, très liés et très sûrs, comme il en existe chez les maîtres anglais, se joignent par un puissant jeté de rouge au noir de la terre.

Deux autres artistes, entre les premiers de ce temps, touchés eux aussi par la névrose moderne et ayant l’un et l’autre trouvé dans l’inégalité commune

M . BESNARD ET M. CARRIÈRE

de leur œuvre de supérieures expressions, M. Rodin et M. Saint-Saëns, sont à la manière de M. Besnard des sensuels passionnés, et sans doute est-il intéressant de les rapprocher de lui, bien qu’ils ne puissent fournir pour l’histoire de l’époque qu’une contribution similaire à la sienne.

Fougueux et puissant, M. Rodin veut tenir dans ses mains de modeleur un morceau de cette vie dont il goûte la séduction avec des sens ardents. Qu’il évoque les Bourgeois de Calais dans l’énergie de leur souffrance, qu'il donne la vision de l’amour avec \e Baiser, formule définitive d’une pensée souvent aperçue, ou qu’il représente, en sculptant son Eve , la confusion de la femme qui a fait le mal, il s’éprend avec passion de l’humanité et s’intéresse violemment à sa réalité sensuelle; mais, toujours désireux du plus grand, il arrive, maître despote de la forme, à vouloir se la soumettre et à la dénaturer dans sa préoccupation de l’idée. Exalté par une susceptibilité de ses nerfs et poussé par les admirations qui l’entourent, il veut exprimer, dans un abus de sa force, des états de la pensée, et il fait ces esquisses prodigieuses où paraît s’être ajoutée la main d’un enfant à celle d’un homme de génie. De cruels amis Font indiscrètement égale à Michel-Ange, mais Michel- Ange, projeté au delà de la nature, agissait constam-

ment, travailleur sublime, avec une imperturbable sûreté, tandis que M. Rodin, parvenu à ces hauteurs affolantes, est pris de vertige et d’incertitude : cela s’observe par exemple dans sa figure de Balzac , qu’il a aimée plus que tout dans son œuvre parce qu’il y avait dépensé toute son audace, — où se trouvent assez de beautés inattendues pour avoir ému quelques-uns et pour que le graveur Léveillé ait pu la montrer magnifique et douloureuse en un bois d’une simplicité saisissante, et assez d’erreurs pour expliquer le désarroi de la foule, car le maître ne présentait qu’une tentative grandiose où il était allé au delà de son pouvoir. Quelquefois tout proche de M. Besnardpar l’amour brusque qu’ils ont l’un et l’autre de la vie, comme dans ce buste de femme du musée du Luxembourg si semblable d’inspiration au Portrait de Mme George Duruy , M. Rodin s’écarte brusquement du peintre, plus ambitieux que lui, et sans doute d’un essor plus génial, mais décentré jusqu’à l’excès, il veut étreindre l’insaisissable dans un désordre de lui-même.

Tout autre encore se présente M. Saint-Saëns dans son ardeur à savourer la vie, tendant ses nerfs jusqu’à la limite do leurs forces, inégal par lassitude plus que par témérité, artiste incomparablement moderne avec les caresses violentes de sa musique, — auprès desquelles

M. BESNARD ET M. CARRIÈRE

passent comme des chatouillements de peau ces jolies tendresses musicales de M. Massenet bien que lui aussi exprime un peu de Famé contemporaine dans sa langueur encore actuelle, en procédant de Gounod comme le temps d’aujourd’hui procède du temps d’hier. Par le caractère général de sa sensualité passionnelle, M. Saint- Saëns peut se confondre avec M. Besnard, mais il se distingue de lui par une ardeur plus mouvante et plus agissante, et à la fois plus voluptueuse, en même temps qu’elle est davantage susceptible de l’épuiser. A entendre telles de ses pages, ainsi la première partie du Déluge , l’on sent une émotion physique et l’on éprouve, non à fleur de peau, mais à fleur de nerfs, une douceur vive et enlaçante, parce que son art est d’abord sensuel, — à entendre surtout de la première mesure à la dernière son œuvre maîtresse, Samson et Dalila, développement enchanteur de vie amoureuse, déroutante et trompeuse : il y a là, pour qui l’écoute, une des jouissances d'art les plus imprévues et les plus captivantes, bien qu’elle n’ait pas la pénétration suprême des grandes œuvres où la pensée domine et qui, de Séb. Bach à César Franck, nous frappent et, si l’on peut ainsi dire, nous remuent lame, non plus que cette force bouleversante de Tristan et heult où vit l’amour en toutes ses puissances. Sans être retenue jamais par une médita-

tion de la joie, la volupté est à tout instant présente dans l’œuvre du musicien, mobile, courant sur l’aile des notes, limpide ou trouble, avec toutes les séductions dont elle dispose en sa richesse et qui vont de la légèreté la plus tendre à l’ampleur la plus sombre : comme on la sent s’épanouir, en ces lignes qui chantent, au moment où paraît Dalila qui s’offre au vainqueur dans tout le luxe de sa féminité « avec plus d’amour que do haine », — cette Dalila qui devait trouver dans la beauté de Mme Héglon aux perfides souplesses une si surprenante réalisation, — et comme elle est subtile, image glissante, fuyante, revenante, dans son balancement indéfinissable et grisant, comme elle passe en frissons dans le prélude du deuxième acte, s’exprime à la fin de la scène de Dalila et du grand-prêtre par un cri de vengeance de la chair, et s’exaspère avec énervement aux bruits de l’orage lorsque Samson vient à son rendez-vous de la nuit ! Il y a dans cette sensualité de lyrisme, qui se retrouve parmi la somptuosité des concertos > toujours ce même désir de la vie dont M. Desnard est animé, et dans le Plafond du salon des Sciences il semble que la femme au bras relevé se montre dans un mouvement de Dalila, cependant que les bleus de la nuit aux suavités profondes paraissent faits, en leur étoilement, pour éclairer le soir promet-

M. BESNARD ET M. CARRIÈRE

leur de délices où dans la vallée de Soreck la prêtresse de Dagon va se jouer de son amant.

Le caractère de sensualité passionnelle de M. Besnard devait se découvrir surtout et s’affirmer avec le plus d’évidence dans sa conception de la femme, de qui le poème a été écrit par tout artiste, du plus chaste au plus libertin : les immatérielles images féminines qu’a peintes le Bienheureux Frère de Fiesole nous renseignent sur l’état angélique de sa pensée, qui y voyait d’exquises âmes ; — et si, par un manque toujours accidentel d’harmonie, l’homme dans sa vie est en désaccord avec son œuvre, l’artiste du moins reste fidèle à sa vision d’art, et l’on peut croire qu’il décrit le plus souvent ce qu'il aurait voulu vivre. Plus que tout autre, celui qui peint des portraits de femmes et fixe son esprit sur la personnalité de chacune d’elles doit révéler, par l'expression qu'il leur ajoute, le sentiment qu’il en a : ainsi fait M. Besnard, sans cesse divers, mais toujours reconnaissable en sa fougue — et dans son ardeur à suivre cet épanouissement des sens.par lequel il veut obtenir une vérité sensuelle en donnant à son modèle la plus grande somme de vie qui lui est propre. On peut percevoir dès lors l’exacte signifiance de ses portraits qui, réunis tous en un seul lieu, pourraient évoquer autant de vies individuelles comme autant d’âges

distincts, autant d’existences prises à une heure déterminée : différence remarquable avec ces œuvres académiques et applaudies qui ne sont que des passepartout où la ressemblance s’attache sur un mouvement conventionnel. Au surplus, il augmente de la sorte la valeur de ces images de femmes qu’il saisit dans l’animation de tout leur être, car si le portrait d’un homme doit faire naître l’idée d’une pensée, peut-être celui d’une femme doit-il donner celle d’un désir ou du moins prendre sa vie dans l’expression générale de ce désir, inconscient ou impatient, contenu ou libre, satisfait ou désespéré, — en se composant de ces mille nuances qui sont les mille instants de la vie d'une femme.

La petite fille, cette première affirmation de la réalité féminine, se montre dans l’œuvre de M. Besnard comme un début de poème : la voici, en 1891, au Salon du Champ-de-Mars, dans ce tableau intitulé Une Famille , où le peintre a représenté ses enfants, et dans l’esprit duquel il a gravé, une eau-forte qui en semble le commentaire; la voici, la fillette de neuf ans, 1a, bouche réfléchissante déjà, avec des yeux regardeurs mais qui n’ont pas encore vu, songeuse parmi l’enveloppement de ses cheveux; elle peut être impatiente dans sa curiosité, elle n’est pas encore inquiète, parce que, en sa forma-

M. BESNARD ET M. CARRIÈRE

tion inachevée, elle n’est pas mise au point de la vie et qu’elle ne sait recevoir des événements que des impressions accidentelles, sans coordination; les qualités et les charmes qui seront un jour sa gloire se laissent apercevoir sous sa grâce indécise d’enfant, mais, ébauche qui peu à peu se dessine, ils semblent indépendants les uns des autres dans leur élan particulier, et il faudra qu’ils s’achèvent et se réunissent en une harmonie pour qu’elle devienne le « féminin » et qu’elle fasse son entrée dans le monde des pensées et des passions.

Voici maintenant la jeune fille, vue sous deux aspects et en deux oppositions dans le portrait double de Mlles Dreyfus. Le chef-d’œuvre est terminé, et M. Besnard exprime alors tout ce qu’il peut dire de ce joli être, en peignant ses deux modèles : habillées de vert clair dans la caressante élégance de leur robe de bal, elles sont surprises en deux mouvements différents qui sont la notation de deux natures, et où se formulent aussitôt deux tempéraments, l’aînée, droite, la main relevée vers l’épaule à la manière de Diane, réservée et impénétrable tandis qu’elle songe à sa dignité de jeune fille, l’autre, plus brune, les yeux joyeusement gais en son ardeur confiante, demandant à la vie tous ses sourires, et ayant l’air de se pencher vers elle tandis qu’elle s’incline, pour les cueillir, vers

des fleurs d’azaléa rose. Comme il avait eu le sentiment de la petite fille, M. Besnard a ici celui de la jeune fille, de ce type accompli qui n’attend plus qu’un signal mystérieux pour se mêler au drame humain avec l’énergie de sa jeunesse et de sa beauté, créature violemment impressionnable, désireuse et défiante des lendemains inconnus, en qui passent tant d’idées imprécises que sa pensée en demeure insaisissable — et si confuse qu’elle-même en perd le souvenir à l’heure où elle devient femme.

Et voici la femme, arrivée à son entière puissance, ayant conquis F amour de l’homme et qui se montre éclatante dans toute la diversité de ses triomphes :

M. Besnard l’a peinte souvent et il l’a représentée toujours dans son expression la plus intense, dans la plénitude de son être individuel. Si l’on regarde le Portrait de Mme George Duruy , fait vers 1884, et qui a par sa date une importance singulière puisqu’il est une des premières manifestations de l’art nouveau du maître et se présente déjà comme une œuvre définitive, l’on éprouve cette sensation d’une vie qui s’affirme hautement dans toute la richesse de sa nature propre : on voit s’avancer à travers une atmosphère de lumières cette jeune femme, en sa robe décolletée de soie blanche toute recouverte de dentelles, ardemment brune, et

M. BESNARD ET M. CARRIÈRE

de qui la coloration de la chair produit un charmant passage du noir des cheveux au blanc de la robe, la bouche légèrement entrouverte, non dans un sourire, mais dans une aspiration de vivre; et, en la voyant, on voit vraiment « quelqu’un » ; une femme tout à fait jeune et cependant habituée déjà à être une femme, flattée des contentements que la vie donne, mais les recevant sans en être étonnée, avec cette aisance qui vient d une habitude de la fortune. Si l’on regarde encore le portrait en buste de Mme Alphonse Baudet , composé dans une harmonie de rouge et de jaune où se mêlent les tons rosés de la chair, Ton ressent la même impression, — bien que l’image ici ne soit qu’un morceau, — la surprise de rencontrer une vie féminine réellement particulière, quelque passante assez caractérisée pour être une indication humaine et chez qui la vie afflue en lui donnant sa physionomie entière : c’est la femme de plus de quarante ans, à la narine palpitante et un demi-sourire aux lèvres, qui a connu, de ses yeux intelligents, le secret de bien des choses et qui voit toutes les vanités humaines sans plus s’en alarmer, s’intéressant au spectacle, et presque satisfaite de vivre dans un épanouissement qui est encore une floraison. Mais M. JJesnard n’a pas peint seulement la femme du monde dont les manières d’être sont soumises à des

règles et dont les sentiments se voilent pour n’être pas aperçus de tous, gardant de cette existence ordonnée par elle-même le charme intime et pénétrant de la beauté qui se réserve ; il a peint aussi, pour compléter son œuvre, la femme libre de sa vie dans l’ardeur de ses désirs. Et, sans songer à chercher cette indomptée parmi les errantes de l’amour aux pensées vulgaires, il a interrogé l’actrice de race chez qui l’intelligence organise l’émotion, et en regardant Mme Réjane, capricieuse, passionnée et rieuse, il a fait son magnifique Portrait de théâtre ; il a vu la femme d’amour en cette créature mobile et ondoyante qui sur la scène a joué toutes les amoureuses, la fougueuse et la sentimentale, la perfide et la déçue, l’inconsciente, la troublante, la terrible, avec tout l’imprévu de son âme et de son corps : elle passe dans le déploiement de sa robe rose, en un mouvement conquérant de passion joyeuse, les sourcils élevés, les lèvres ouvertes, et des roses tombées à ses pieds, cependant qu’une épaulette de son corsage a glissé déjà sur l’un de ses bras et que de l’autre, replié en un geste d’une grâce extraordinairement moderne, elle retient ses cheveux prêts à se défaire. Dans cet audacieux portrait présenté « en coup de vent », qui est un morceau d’une admirable qualité de peinture, M. Resnard a surpris l'irrégulière beauté

M. BESNARD ET M. CARRIÈRE

de la merveilleuse comédienne, et peut-être a-t-il trouvé dans cette femme, violemment gaie et nerveuse jusqu’à l’exubérance, l’inspiration la plus sûre pour une œuvre, où débordent toutes les énergies de la vie et où se laisse voir, en pleine lumière et dans toute sa particularité, la sensualité passionnelle de son art.

Page 1