LA TENDRESSE INQUIÈTE
Si M. Besnard est le peintre de l’amour, M. Carrière est celui de la tendresse; et tandis que l’un s’exprime avec des jaunes et des rouges, chauds et sensuels, aux brusques clartés, l’autre se complaît en des bleus et des gris, indécis et pâles en leur immatérielle apparence. L’agitation névrosée de leur temps les a touchés tous les deux, l’un à l’égal de l’autre, et, comme elle avait emporté celui-là, elle a emporté celui-ci : elle a excité sa nature affectueuse et sentimentale, et, de mélanco^ lique qu’elle était, l’a rendue inquiète et douloureuse, forçant son génie et exaspérant sa personnalité jusqu’à faire de son art une chose exceptionnelle.
La tendresse est un état de délicatesse des âmes sen-
PSYCHOLOGIE D’AllT
sibles portées à aimer pour exalter leur vie ou pour soutenir celle clés autres : il y a en elle un élément de douceur qui correspond à un élément de faiblesse, et c’est surtout aux moments, si nombreux parfois, d’incertitude et de lassitude qu’on l’appelle à soi; elle est légère, faite de caresses sans violence, et mélodieuse et lente; elle peut s’appliquer à tous les modes d’aimer, elle est de l’amour « en mineur ». La tendresse est le propre des natures fines comme la passion est le propre des natures fortes; mais elles ne doivent pas s’exclure l’une l’autre, car nous avons tous besoin de l’une et de l’autre tour à tour, selon les emplois de notre vie et au gré des désirs de ceux que nous aimons : les éternellement tendres, pour charmants qu’ils soient, sont des impuissants, et les éternellement passionnés sont des brutaux. La tendresse est bonne quand nous languissons, la passion quand nous sommes vaillants, — mais cette tendance de l’âme amollie à s’envelopper de douceur ne sera pas uniquement subjective, car nous devons, en pleine vigueur même, avoir la faculté de nous y prêter, si c’est le genre d’amour qu’on attend de nous ; et elle reste, alors que la passion est l’hymne de la force el de la joie, le chant des heures tristes. Ainsi la tendresse est mélancolique; elle parle bas et se plaît aux crépuscules parmi les gris atténuants qui rendent
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toutes choses indécises, elle aime les lumières tamisées et ces éclairements de la lune où dans l’enchantement d’une nature immobile on a l’impression d’être seul à vivre, elle craint tout ce qui s’agite et tout ce qui heurte; rêveuse, elle se laisse aller en des va-et-vient qui la bercent, et souvent des larmes montent dans les yeux tendres. Des sourires y paraissent aussi : que l’on regarde à l'Académie de Sienne la jolie Eve de Sodoma, qui, dans sa surprise et son ignorance de la vie, a la tendresse primitive d’un être nouveau. Et si l’on s’arrête devant une femme de Luini ou de Botticelli, l’on comprendra, quelque impénétrable que soit le mystérieux secret de sa lèvre à peine dédaigneuse, comme elle goûte dans le contentement de sa tendresse le délice de vivre. Pour saisir quelle en peut être l’opposition, que l’on considère alors les Trois Marie de Sodoma dans l’église San Domenico de Sienne et Ton verra l’image de la tendresse désolée. Mais les Saintes Femmes ont en leur âme sensible et lasse une raison — qui est immense — de souffrir, tandis que la tristesse des tendres ne leur vient le plus souvent que d’euxmêmes : c’est qu’il y a en eux un enthousiasme mystique qui les porte à s’exagérer la valeur de leurs impressions et h donner une importance fictive à tous les détails du sentiment: ils se susceptibilisent de la sorte,
et, au lieu de s’élever vers la joie, ils se laissent trop souvent entraîner à l’inquiétude ; et leur tendresse devient douloureuse.
Telle se présente la sensibilité de M. Carrière. Dans le premier état de sa nature, il est renfermé et méditatif, ne goûtant pas de plaisir à formuler ses pensées, qui demeurent dans l’imprécision de l’inexprimé; puis il la développe par la satisfaction de ses goûts dans le sens de son tempérament; et lorsque, à vingt ans, il entre à l’Ecole des Beaux-Arts, il n’est pas touché par l’enseignement qu’il y reçoit, bien qu’il y travaille avec effort, que même il monte en loge : sa personnalité silencieuse ne se contente ni de la vie qu’on y mène ni de l’art qu’on y apprend. Dès ce temps-là il suit une vision douce, et, d’abord attiré par le besoin qu’il a de sentir, il se façonne peu à peu au moyen de son intelligence une nature plus tendre encore. Chercheur de solitude, il aime la vie des faubourgs, où l’on peut regarder et se taire, et la. maison de la femme et des enfants, où dans une atmosphère d’amour sont permises les longues songeries, il s’abandonne à ces méditations devenues en son âme d’homme plus profondes, mais où les choses aperçues restent insaisissables dans leur perspective de rêve; et son œuvre va gagner par l’intensité de l’émotion ce
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qu’elle pourra perdre par l’incertitude de l’expression : inattentif aux détails de la vie, il peint avec des idées générales. Il se sensibilise et s’affine ainsi par cette poursuite de l’irréel, où l’excitent ceux qui ont voulu devenir ses admirateurs, qui sont — logiquement — non des artistes, mais des hommes de pensée, et qui se complaisent à ce déploiement d’idéal. Et il laisse voir, en la particularité de sa nature, tous les caractères de la tendresse qui se désordonné pour la joie de se dépenser : en lui, elle a commencé par être douce avec des passages de mélancolie qui la rayaient d’ombre; puis elle s’est faite inquiète à mesure que la figure aimée s’effacait dans la brume où il se plaisait à la placer; et enfin, sous la poussée de cette névrose qui secouait son époque, elle est devenue douloureuse et excessive, l’égarant par instants en de nuageuses imaginations; mais en même temps, c’est cette sensibilité suraiguë qui lui donnait à un tel point la puissance de nous émouvoir.
Pour traduire son état d’âme et le transformer en une œuvre d’art qui en fixe la fugitivité, il recherche la réalité simple des phénomènes quotidiens de la vie, les prenant dans son intérieur ou chez les humbles, au plus proche de lui, alors que la richesse, qui pare ou déguise, n’en a pas modifié l’apparence
humaine, se plaisant à la vérité des portraits; et lorsqu’il s’élève au-dessus de l’humanité, c’est pour montrer dans le Christ mourant la plus grande tendresse et la plus grande douleur : par la représentation de l’Humble divin, il suit sa pensée et lui donne sa valeur suprême en la haussant jusqu’à Dieu. Il faut ajouter au caractère de la simplicité celui de l’intimité pour déterminer l’art de M. Carrière; car le peintre, non content d’un sujet sans complication où l’homme se montre en sa nature, veut encore que l’être de son choix se recueille dans l’acte accompli ou dans l’œuvre méditée, qu’il réside vraiment en luimême sans se laisser emporter par les distractions étourdissantes du dehors, enfin qu’il soit occupé de sa vie» Les Hollandais, qui furent épris de la simplicité, goûtaient profondément aussi le charme de la conversation domestique et de l’occupation journalière et ils composèrent ces intimes scènes d’intérieur dont les personnages concentrent en eux-mêmes leur existence. Cependant M. Carrière reste très éloigné d’eux, parce qu’ils ne sont préoccupés que du moment et qu’ils font de la peinture d’épisode, belle par la maîtrise et exquise par la finesse, caractéristique en sa sincérité, mais n’ayant le plus souvent sur l’âme qu’un pouvoir de séduisance avec sa notation superficielle, tandis que le maître fran-
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çais, dans son désir incessant de l’idée, ne retient de la vue des choses simples que ce qu’il y a en elles de général et de supérieur, en faisant vivre ses figures par la pensée. Mais cette pensée dont il a la puissance d’animer ses personnages, il ne la doit mettre qu’en eux seuls sans vouloir s’efforcer de la faire rayonner autour d’eux-mêmes : aussi semble-t-il dépasser ses forces lorsqu’il peint son tableau de Paris , où, n’étant plus seulement dans les êtres, elle s’étend symboliquement et conventionnellement aux choses qui les entourent.
Ayant à dire la douceur de cette intimité simple et songeuse, M. Carrière s’éprend des nuances effacées et voilées et il se plaît à cette indécise clarté des jours qui finissent où tout nous échappe sans que rien ne nous quitte, comme s’il voulait, tandis qu’il cherche ceux dont la tendresse se fait inquiète jusqu’à la souffrance, les laisser seulement apercevoir dans le mystère où ils se réservent, sans les troubler indiscrètement par la brutalité d’un jour immédiat ; et il peint ces gris caressants et tristes qui enveloppent ses figures et les éloignent de nous, en ne leur retirant rien de leur réalité profonde. Mais parfois dans son désir tourmenté de l’indéfini il en exagère l’effacement et il arrive alors à indéterminer la vie.
Séduit par les habitudes des simples dont il goûte la monotone accoutumance, aimant les petites gens — au milieu desquels il a vécu — pour leur beauté d’âme naïve, M. Carrière en travaillant garde leur souvenir : on ne doit donc point s’étonner qu’il ait le souci de les atteindre en leur ignorance de l’art, ambitieux d’être bienfaisant à leur effort. Ce qui peut cependant nous surprendre, c’est qu’une peinture quintessenciée — et si dégagée de matérialité qu’elle ne semble faite que pour les esprits familiers de la pensée et amoureux d’elle — puisse intéresser la vulgarité du peuple, alors qu’il faut une culture profonde pour comprendre le pourquoi de la beauté individuelle. Mais nous ne sommes pas impressionnables que par l’intelligence, et la compréhension peut nous fuir des choses que nous aimons : aussi M. Carrière veut-il toucher les humbles par la sensibilité, qui parfois nous éclaire mieux que la raison même, et.se joindre à eux dans une communion de sentiments. tendres, en leur apportant peut-être avec la douceur de sa tendresse le tourment de son inquiétude. Jl poursuit l’imprécision de l’âme et, par cette cause même qui le fait le plus souvent méconnaître des artistes, il est susceptible de se communiquer â la foule, non pas à des masses que son œuvre.
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de songeur est incapable d’appeler, mais à certaines natures sentimentales, isolées et nombreuses, qui gardent dans la grossièreté de leur existence la faculté de s’attendrir. C’est à elles qu’il ambitionne de s’adresser avec l’espoir de faire passer une apparition dans leur vie, plus satisfait de décorer une salle où s’épousent des pauvres qu’un salon où se marient des riches, et entre l’indifférence des uns et celle des autres désirant sans doute la meilleure part. Il a peint en un tableau le Christ crucifié, et, complétant sa pensée, il en fait un triptyque aux deux côtés duquel viennent prier des tristesses; et il voudrait le voir placer en quelque hôpital où les malheureux, qui au long des jours infinissables perdent leur regard dans le vide, puissent reposer leurs yeux lassés sur cette image tendre du Dieu fait Homme qui console en souffrant.
Les œuvres de M. Carrière, qu’elles soient des sujets retenus selon la préoccupation de l’heure ou qu’elles soient des portraits lithographiés ou peints pour la réalisation d’une nature déterminée, sont les variations successives par lesquelles s’est exprimée jour à jour sa tendresse inquiète. La seule évocation de l’homme lui est suffisante pour dire toute sa pensée, et de luimême il est entraîné rarement à imaginer un tableau ; à l’ordinaire lorsqu’il réunit des personnages pour
un (< sujet », c’est en une scène d’intimité qu’il a surprise et où se formule une idée : ainsi, en 1892, il peint sa célèbre Maternité , qui est au musée du Luxembourg, et pour laquelle il a regardé ses enfants dans les bras de leur mère. Cette Maternité , bien qu’elle soit en sa tendresse douloureuse l’une des œuvres les plus excessives du peintre, demeure toutefois un des types de son art. Emu par un spectacle familial, il en a fait une vision humaine : il a représenté, dans la brume d’une ambiance qui efface tous les contours en laissant aux images la vérité de leur forme, une mère qui de son bras gauche retient sur ses genoux un de ses enfants endormi et le serre comme si quelqu’un pouvait le lui prendre, tandis que de sa main droite elle saisit la tête d’un plus grand et l’embrasse éperdument, les yeux tristement clos, — femme qui souffre d’aimer, — et il a fait surgir devant nous, dans l’excès de son geste, la maternité, bouleversée de passion délicate et de violente tendresse; et près d’elle les enfants sont comme endoloris d’être douloureusement aimés. M. Carrière cependant a peint une fois un « sujet » vraiment caractérisé, le Théâtre populaire, qui date de 1895 : il a vu dans un amphithéâtre un assemblage de gens du peuple, réunis au hasard de leur entrée, subjugués à un moment par l’émotion inattendue de ce qui se passe
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devant leurs yeux, n’avoir plus en eux tous qu’un sentiment et devenir une foule en confondant leurs âmes, et sur sa toile, toujours grise et lointaine, il a étendu cette vie frissonnante et inquiète, et il a posé les uns contre les autres ces êtres humains « d’une, cohésion telle, écrit M. Roger-Marx, qu’ils semblent ne pas exister isolément, et que ce qui se trouve là, mis à nu, confessé, c’est l'âme même de la foule » : seulement là encore, dans cet aspect de la multitude, il faut noter cette tristesse que le philosophe croit voir dans tout sentiment qui devient aigu.
Mais cette tristesse qui n'est jamais absente des œuvres du peintre, — qui se perçoit dans le symbole de son Paris comme dans les femmes des écoinçons du salon des Sciences à l'Hôtel de Ville languidement étendues avec un charme de morbidesse, — qui éclate dans son Christ mourant où sans inspiration divine il cherche Dieu par une surélévation sublime de l’homme, cette tristesse trouve dans les portraits son expression la plus intime; voici celui d’ Alphonse Daudet et sa fille , peint en 1891, d’une désespérante mélancolie, où l’écrivain déjà malade, dont toute l’élégance apparaît dans la beauté longue de la main, souffre de tout ce qui le froisse et de tout ce qui le fuit, tandis que, appuyée contre lui, l'enfant est comme prise par sa pensée et
emportée par son mouvement ; et celui du poète Charles Morice , si subtil, si profond et si étrange ; et, daté de 1 899, celui de Mlle Séailles , fillette de quatorze ans, grandelette dans sa droite robe blanche, légère, diaphane et insaisissable, avec un premier nuancement de sentimentalité songeuse. Yoici surtout la Famille, oùM. Carrière a peint en 1893 sa femme et ses cinq enfants et qui est un des tableaux les plus importants du Luxembourg : rien n’y déconcerte parce que rien n’y est excessif, et, dans la sûreté de la forme où chaque plan garde sa place et sa valeur, dans la sobriété magistrale de l’arrangement, se laissent apercevoir — sous le léger voile d’atmosphère qui tamise leur vie et défend son intimité — des âmes toutes proches et toutes diverses en leurs enfantines espérances, avec le sourire de l’ainée, à peine esquissé, qui déjà est le sourire des grandes mystérieuses, avec la tendresse enveloppante et grave de la mère' de qui toute la sensibilité s’indique dans une inclinaison de la tête : présentation des êtres aimés, où inconsciemment il a mis toute la beauté de son art et dont la force de pénétration nous saisit. Voici encore les magnifiques portraits lithographiés de Verlaine , d’ Edmond de Goncourt , de Rodin , de Puvis de Chavannes , hommes de pensée et de rêve, découverts dans leur réalité psychologique, où survi-
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vent les qualités charmeuses du peintre, son goût de la vie intérieure et son sentiment profond de la simplicité.
Dans l’émoi de vivre où nous sommes et dans le bouleversement des idées où s’est entretenue la névrose de l’époque, d’autres natures sentimentales d’artistes ont laissé leur tendresse s’en aller à l’inquiétude. Tel M. Aman Jean qui peint, en des verts ou des mauves mourants, ces lents portraits de femmes, attristés jusqu’à la douleur, dont les yeux se plaignent : entraîné par la saveur qu’il y trouve, il ressent à la vue de la nature une émotion qui le désole et qui l’étreint; et il compose l’expressif et austère Portrait du sculpteur Dampt , grand ouvrier songeur et mélancolique en qui la dolence de la pensée se mêle à la volonté du labeur, et qui lui-même, exquis maître de la beauté délicate, chercheur ému de finesses, d’élégances et de langueurs, éprouve au contact des choses un besoin de les aimer tristement, qu’il modèle l’ivoirine et fragile Mélusine , ou le petit buste du jeune Dagnan , ou encore le groupe de têtes du Baiser de r aïeule qui passe la tendresse de sa vie épuisée à la vie qui s’ouvre de l’enfant naissant. Et d’autres. Mais nul mieux que M. Carrière n’a exprimé le bonheur inquiet des tendres dans l’atmosphère indécise qu'il leur a créée ni les
silencieuses jouissances de leur intimité; et il nous a fait sentir, par la puissance de son art consommé, tout ce qu’il peut tenir de douleur dans l’amour.
Yli
M. HELLEU
M. HELLEU
A une époque, telle que la nôtre, où la femme, par le goût qu’elle inspire, tient dans les préoccupations de l’homme une place souveraine et domine la vie sociale, emplissant le monde de son charme et de son bruit, alors que les expositions et les ateliers se peuplent de ses images, il n’est pas sans quelque passionnant intérêt psychologique de connaître un peintre qui ait pu fixer, avec une extrême légèreté de la main, ce qu’il y a en son état d’actuel et de fugitif.
Sans doute les artistes, maîtres de la femme, sont nombreux aujourd'hui, et plusieurs magnifiques : M. Henner disant la poésie de sa chair, ou M. Carolus-Duran déployant la beauté de son élégance, M. Besnard exaltant son goût de vivre, M. Humbert exprimant la saveur de sa distinction, demeurent les peintres de la vie féminine, et ils enseigneront aux
âges à venir ce que des Holbein ou des Yan Dyck enseignent au nôtre. Cependant si l’on interroge M. Humbert, par exemple, de qui les portraits — tel celui du musée du Luxembourg, harmonieusement sobre et si. séduisant en sa fleur de vie, — sont une notation très sûre de la femme moderne, on peut penser qu’il n’a pas, ainsi qu’un Lancret, surpris l’être féminin dans la liberté de son allure et la mobilité de son passage; il n’a pas saisi cette rapidité d’allure qui le détermine et ne s’accommode guère du reste à l’ampleur de son œuvre non plus qu’à la majesté des grands portraits, ne se laissant apercevoir que dans la vie libre et fuyante de tous les jours. Pour noter ce mouvement de la femme, dont M. F aiguière a magistralement formulé la synthèse dans le geste de ses D i ânes de marbre, il fallait un artiste amoureux d’elle en la familiarité de ses lignes capricieuses, enclin à goûter la grâce inattendue de ses manières les plus simples, d’un bras qui se replie, d’une tête qui se tourne, d’un buste qui se penche, d’une jambe qui se pose, — non pas seulement quelque Willette, exquis crayonneur de la beauté légère et tendre, absorbé à l’excès par 1’évocation d’un petit être décolleté, ironique et sentimental, mais un artiste qui, s'étant, fait une idée précise de la femme moderne et ayant d’elle une
conception personnelle, la recherche en son attitude de chaque jour et dans la subtile diversité de ses manières, qui soit un peu pour nous ce que Watteau a été pour le commencement, Fragonard pour la lin du xvme siècle.
M. Helleu semble être ce peintre intime de la femme de son temps : si jeune qu’il soit encore, — étant né en 1859 dans ce Sarzeau breton qui se vante d’une originë grecque, — il contribue déjà à l’histoire de la fui du xixe siècle par son observation si attentive de l’apparence féminine dont il a fixé les ondoyants contours de son agile diamant de graveur, car c’est surtout, pour précieuse que soit la qualité de ses pastels, dans la longue série de ses pointes sèches que le spectacle charmant se déroule de ces créatures distinguées, souples et fragiles, qui s’étendent, se lèvent, s’asseyent; marchent, vivent. Il représente la femme qui passe près de nous, qui nous regarde, — et qui nous touché de ses yeux et de son passage; et il exprime en leur essence moderne le mouvement et le sentiment féminins.