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LE SENTIMENT DE LA FEMME

Le geste de la femme n’est que l’image de son sentiment : aussi M. Ilelleu, en ayant de l’un cette profonde connaissance devait- il se familiariser avec l’autre; et, parmi la multitude des mouvements, il a saisi les nuances de l’humaine tendresse et entrevu, en sa vérité d'aujourd’hui, l’âme de la femme.

Le geste est une extériorisation du désir ou de la

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pensée. Il y a en lui une partie mécanique et instinctive qui est impersonnelle et commune à tous les hommes, une sorte d’automatisme par lequel ils vont, viennent, mangent, courent ou marchent, et produisent, dans une même direction et par un même procédé, le très petit nombre des mouvements primordiaux, — et une partie individuelle, qui fait que chacun d’eux accomplit ces divers actes dans un mode exclusivement particulier : ainsi l’on ne rencontrera ni deux hommes ni deux femmes qui se lèvent exactement de même, et, plus encore, une même personne aura mille façons de le faire, son mouvement variant sans cesse parce qu’il exprime sans cesse un état momentané différent; c’est cette partie individuelle qui constitue vraiment le « geste » et c’est par elle que se témoigne le sentiment.

Le geste d’une femme, ou sa manière de se mouvoir, se caractérise diversement : lorsque la femme se laisse aller dans le libre essor de sa vie, sans le souci de s’exposer aux uns ni de se dérober aux autres, il est naturel; il est compassé, quand elle se surveille et que, pour se tenir impénétrable aux regards, elle se violente et s’impersonnalise, tantôt dans une situation accidentelle, tantôt à tous les moments de son existence; enfin il est faussé, chez celle qui ment et qui s’efforce, par une discordance de son corps et de son âme, de donner le

change sur elle-même et de présenter une personnalité d’emprunt, — figure qui arrive bien à se masquer, mais rarement à dissimuler qu’elle se masque. Ces deux derniers gestes, — bien qu’à l’ordinaire il demeure en ces femmes quelque coin de nature qui s’aperçoive, — en font, qu’elles se forcent ou qu’elles se faussent, des personnages factices, à la vie artificielle ; et si elles intéressent le psychologue curieux de poursuivre des consciences qui lui échappent, elles n’appellent guère l’artiste, car elles ne lui montrent que des fantômes d’humanité, des manifestations qui ne sont pas vraies de créatures qui ne sont pas libres, — à moins qu’il ne soit séduit par la beauté de leur arrangement ou par le côté féminin de leur duplicité. M. Ilelleu, qui est le peintre de la souplesse, devait avoir nécessairement pour le maintien compassé une aversion absolue; et, s’il s’est laissé arrêter quelquefois par les sinuosités de la femme qui trompe, il a été attiré surtout par le geste involontaire de celle qui ne fait pas de son allure une combinaison et dont l’élégance suit la pensée.

Beaucoup d’hommes ne voient point la femme ; ils passent auprès d’elle, la possèdent et la tutoient et parfois l’aiment, sans la regarder, comme il arrive qu’on ait auprès de soi un objet familier dont on ne connaît pas la forme; ils se sont habitués à elle, et loin

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d’elle, ils se laissent solliciter par un exercice de l’activité ou de la pensée qui éveille davantage leur intelligence, — à moins qu’ils ne soient capables de s’intéresser à rien. D’autres se plaisent à l’observer et se réjouissent de l’harmonie de son geste et du luxe de sa grâce ; ils trouvent une satisfaction à se tenir près d’elle et s’accommodent de toutes sest fantaisies ; mais, bien qu’ils semblent devoir, allant de la formule à l’idée, s’enquérir de son sentiment, ils se contentent le plus souvent de la représentation visible qu’elle leur donne, sans songer à se demander ce qu’elle « représente », et ils ne s’occupent de ses yeux que pour en savourer la couleur. Mais quelques-uns ne perçoivent pas seulement le charme esthétique du mouvement de la femme, et ils en recherchent la cause avec une amoureuse curiosité de l’âme féminine ; tout en elle leur est précieux, et, passionnés pour toutes les expressions de sa vie, ils la sentent autant qu'ils la voient. Ceux-là demeurent autour d’elle, toujours attentifs à son être, s’attachant à la femme par le goût qu elle leur inspire en même temps que par l’espoir qu’ils ont de la comprendre; et cette créature enchanteresse, qui nous paraît mystérieuse en nous déroutant par sa mobilité et dont l’excessive séduction nous trompe, se laisse apercevoir de ceux qui appliquent leur esprit à la con-*

naître, et qui, soucieux de toutes les phases de sa vie, notent, sans rien négliger de leur valeur, les moindres détails de son aspect, — se préoccupant d’un clignement des paupières ou d'un froncement des sourcils, d’une pâleur des joues, d’une rougeur des oreilles ou d’un pincement des narines, d’une modulation du corps,' de toutes ces choses que les autres ne retiennent pas plus que le son fugitif du vent; ils la suivent dans tous ses états, et l’on peut dire d’eux qu’ils sont les connaisseurs de la femme.

Tandis qu’il s’éprend du geste féminin, M. Helleu en pénètre le sens; et sous les nuances de la beauté se montrent à lui les nuances de la tendresse. Dans le plaisir qu'il éprouve à l’harmonie des lignes entrevues dans un mouvement de femme , il ne goûte pas seulement la jouissance de voir et de se caresser physiquement les yeux, mais il se donne la joie de s’accointer avec une âme, de s’approcher de ses inquiétudes et de ses conlidences ; et, en se préoccupant des états extérieurs indicatifs d’une pensée, il analyse un sentiment.

Si l’on se reporte aux maîtres du xvme siècle qui sont presque tous des peintres intimes, — de Watteau, le novateur et le plus grand d'entre eux, gardant de l’époque encore inachevée de Louis XIV un certain goût avec lequel il donne à ses personnages, en leurs abandons

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mêmes, un air de cérémonie et de discrétion, et fait des « galanteries » de leurs coquetteries toujours un peu froides, jusqu’à Greuze, le décadent, qui arrange la nature, — on voit qu’ils ont surpris la familiarité du maintien pour dire la familiarité de la pensée. Si l’on s’arrête auprès de Fragonard ou de Chardin, on se rend compte que ces lignes, qui fixent l’aspect momentané de chacune des parties de leurs figures, déterminent un instant de vie, libertine, amoureuse, ou tranquille, et que tous les mouvements du corps y répondent à un état de la pensée. Et si l’on étudie La Tour, artiste incomparable qui s’est consacré à la peinture exclusive de la tête humaine, on remarque qu’il est arrivé à un résultat de vie supérieur encore, car en donnant la sensation de l'heure qui passe, où le modèle qui se prête et se dérobe montre une âm*e capricieuse, il a en même temps trouvé, avec sa simplicité de maître, les caractères coutumiers et constants qui marquent l'originalité d’un individu.

M. Helleu, dans son désir d’entrevoir le sentiment intime de la femme, a interrogé, comme les peintres du xvme siècle, toutes les sinuosités de son corps; et, sans rien perdre de son geste, allan t de ses hanches à sa poitrine, de scs épaules à ses mains, de ses pieds à sa tête, dans une observation d’elle ininterrompue, il en vient

à ses yeux et. à ses lèvres qui sont la quintessence de sa physionomie, bien qu’ils soient d’elle ce qu’elle peut travestir le mieux. Même il a voulu quelquefois, surtout en ses pastels, ainsi que La Tour, concentrer sur une têtè de femme l’expression de toute sa personne et il a peint ce délicieux portrait de Mme Ch..., à qui son chapeau de faisan et son collet de martre composent une harmonie couleur de feuille morte : une tête de la femme qui n’a pas encore trente ans, pâle et ambrée sous la blondeur dorée de ses cheveux, gracieuse et discrète, avec des yeux qui songent et des lèvres qui se réservent, où tout entier le mouvement se résume en sa douceur énergique et tendre. De sa pointe sèche aussi il a dessiné des têtes, — dont les traits en leur mobilité sont une synthèse de tout le geste, et il a créé un type tandis qu’il les choisissait, à la fortune des rencontres, selon les préférences de son goût, — assez voisines, avec une empreinte contemporaine, de celles de Watteau, — minces et ovales, au front bien tournant et aux cheveux relevés, aux yeux longs, au nez qui s’effile pour se soulever en de fines narines, aux lèvres jointes qui se terminent brusquement par de ravissants coins de bouche, tandis que le bas du visage se resserrant met en valeur, dans une courbure de la ligne, la délicatesse du menton. Cependant il perd peu à peu

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cette ressemblance avec Watteau, et ne le rappelle plus alors que par l’exquise légèreté du crayon, à mesure qu'il s’attache à la modernité qu’il aime; et, revenant bientôt au mouvement complet de l’être humain, il voit sur un buste cette tête préférée, puis il la voit sur un corps dont elle demeure l’expression suprême et définitive. D’ailleurs il sait se distraire d’elle et l’oublier, dans cette poursuite opiniâtre du geste vrai qui lui donne le pouvoir de varier son type, recherchant à toute heure l’inaperçu sans craindre de déranger sa vision habituelle, toujours désireux d’un accent nouveau, acceptant toutes les formes dans la diversité de leur grâce et dans leurs manifestations multiples de la beauté vivante, n’exigeant jamais que deux qualités indispensables à son art : la simplicité et l’élégance.

Il est arrivé de la sorte à connaître la femme moderne. Curieux de toutes les variations de son geste, il a saisi la réalité si souvent fuyante de son sentiment, et, d'une pointe ou d’un crayon rapides, rendu l’être féminin que nous aimons nous tous qui vivons de notre époque, avec le souci de l’évoquer tout entier parmi les habitudes de son existence : il a dessiné ces femmes dont nous goûtons indéfiniment le charme — et dont nous entrevoyons mal la vanité parce qu elles sont des complémentaires de nous-mêmes, — les prenant, au

reste, entre les plus jolies, et, tandis que par leur mouvement il dévoilait leur pensée, il en a fait des exemplaires achevés de la vie d’aujourd’hui.

Ici, telle jeune femme assise, le dos appuyé, tournant imperceptiblement la tête, avec une velléité d’indépendance, les jambes souplement étendues, moins nonchalante que volontaire , qui a un peu de tendresse moqueuse sur les lèvres et à qui passe un peu de rêve dans les yeux; là, telle autre qui songe, son visage contre sa main, et qui s’abandonne dans la joie inquiète d'aimer, très douce en gardant la fermeté de vouloir et la force de se dérober; ailleurs, telle jeune fille, à demi retournée contre le montant d’un canapé et de qui la tête repose droite sur ses bras croisés, les cheveux libres, prêtant ses yeux à une vision d’amour dont se réjouit sa bouche entr’ouverte, toute pelotonnée sur elle-même et caressée de frissons, ingénument voluptueuse dans la câlinerie de son maintien, confiante en (*llc de ce qu’elle se sent une conquérante; et encore telle autre jeune bile, bien serrée, bien habillée, un petit chapeau planté sur le sommet de la tête, souriante et préoccupée de retenir son sourire, pleine de la crainte de déranger la régularité de sa tenue ou d’en diminuer l’élégance, vainc dans son ignorance d’aimer et cachant une sensibilité qu’elle

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sera joyeuse de laisser voir à qui saura la découvrir.

En elles toutes se montre la femme d’aujourd’hui dans la fantaisie de ses manières, fragile et ondoyante, mais 'constamment marquée du signe de la tendresse : la tendresse en ses multiples états, de la plus satisfaite jusqu’à l’inassouvie, à la froissée, à la mortifiée, est la dominatrice de son âme, et ses ardeurs, ses inquiétudes, ses ironies, , ses cruautés, peut-être ses indifférences elles-mêmes, n’en sont que les formules. Mais, bien qu’elle soit tendre, elle est forte par l’excitation de ses nerfs et il y a en elle une habituelle faculté de résistance, cependant qu’elle a le goût de songer, toujours prête, dans la méditation de sa peine ou de sa joie, à se tourmenter le cœur ou bien à s’exalter l’imagination; et son esprit s’en va, lorsqu’elle est déçue par la brutalité des hommes, vers la tristesse et souvent vers le mal, parce qu’elle est anxieuse à l’excès de donner une consistance à sa tendresse, fût-elle douloureuse et misérable : et, bons et mauvais, ses sentiments se traduisent dans les souplesses de son corps. Telles sont les femmes dont M. Helleu a indiqué la vie, et l’on peut rapprocher de leur geste sobre, pour lui servir de commentaire, l’animation exaspérée de celles qu’a peintes M. Chéret. M. Chère 1, dessinant pour appeler les yeux des passants sur les murs de la rue, a usé, avec infini-

ment de sens, du mouvement forcé et il a représenté dès lors des êtres « forcés », mais il comprend si bien la femme contemporaine qu’il garde dans l’audace de l’attitude la distinction du mouvement et réussit à ?nous donner par la nature de son esprit et grâce au choix du modèle, malgré l’effervescence de son œuvre, l’illusion de la femme telle que nous l’aimons en sa langueur mobile et délicate, alors qu’il eût pu si facilement s’encanailler pour peindre l’enseigne d’un Moulin-Rouge ou d’une Olympia.

La tendresse d’âme de M. Helleu, qui lui a fait percevoir et goûter ce qu’il y a d’essentiel dans la féminité moderne, s’est complu parfois en des recherches accessoires, et il a peint des arbres de Versailles aux feuilles jaunies, des hortensias bleus et des bateaux de Cowes, — vus avec une telle obsession de la femme que cela semble n’avoir été pour lui que trois façons de penser à elle dans une transposition d'idée. C’est, aux jours frileusement ensoleillés d’octobre finissant, quelque bassin perdu des jardins du Grand Trianon qu’enserrent des arbres dépouillés déjà, dont les feuilles mortes se balancent en guirlandes sur la couleur sombre et décevante de l’eau, autour de la statue, encore blanche sous l’humidité verdissante, d’un Amour mélancoliquement abandonné ; ou quelque

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longue allée aux hauts feuillages d'or dont la solitude s’éclaire doucement. Ce sont, en la délicatesse de leurs teintes, des fleurs d’hortensia ouvertes dans un épanouissement de vie ou fanées comme si vite elles se fanent dès qu’on ne prend plus soin d’elles, dont la richesse décorative se nuance de mille teintes qui, vers le rose et vers le blanc, pâlissent et se pâment. Ce sont sur la mer de Wight, en ses clairs bleuissements d’été, les yachts de Cowes, aux immenses ailes blanches sous l’éclat du soleil, qui glissent et se dérobent, promenant leurs joyeuses voiles entre les rives élargies et souriantes de la lente Médina ou se donnant aux horizons de la mer, et qui, dans le déploiement de leurs blancheurs, ont des élégances et des tendresses incroyables. Images diverses qui produisent toutes en nous une même impression fondamentale, parce qu’elles nous atteignent par l’idée avant de nous toucher par les caprices de la forme.

Et après s’être réjoui, comme d’un divertissement, de ces hors-d’o*uvre exquis, naturellement l’on revient aux pointes sèches de M. Ilelleu, maître du geste et du sentiment féminins, — en lesquelles sont apparues les séductions simples de la femme et où s’affirme la beauté de ces êtres élégants qui, dans la sûreté de leur allure, sont, au vrai sens du mot, des femmes à la

mode, parce qu’elles nous donnent les satisfactions et les émotions dont a besoin notre goût moderne^ avec tant d’acuité que quelques-uns , en ces jours d’une époque finissante, peuvent déjà voir en elles la femme de demain.

LES IMPRESSIONNISTES

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